S’il y a une personne qui s’est battue pour son pays, c’est bien Nahed Rizk
« Je vous parle d’un temps où les jeunes qui travaillent aujourd’hui dans le secteur du tourisme ne peuvent pas connaître… »
La rubrique de Michel Messager
« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »
-Bertolt Brecht
Nahed Rizk n’a pas hésité à dire ses quatre vérités aux professionnels, quand ceux-ci, qui pendant des années avaient fait leurs ‘’choux gras’’ de la destination Égypte, n’ont pas répondu à ses demandes de soutien au moment où le tourisme égyptien en avait besoin.
Rares alors étaient ceux qui avaient compris son appel… Parmi ceux-ci un journaliste, Pierre Doulcet, avait titré son article :’’Il faut sauver le soldat Nahed !’’
Rien que ce titre, explique le parcours de vie volontaire et de combat de Nahed Rizk, la Directrice de l’office de Tourisme d’Égypte pour la France, poste qu’elle a occupé pendant une quinzaine d’années.
Combattante et courageuse, certes. Mais pas que… La plus parisienne des Égyptiennes, que ‘’toute la profession connaissait et qui connaissait toute la profession’’, était une grande professionnelle qui savait aussi se montrer généreuse, affable et altruiste.
Philippe Demonchy, le Président Fondateur de Selectour, a parfaitement résumé ce que Nahed représentait pour la profession : « Nous t'aimons tous Nahed, mais tu le mérites... pharaoniquement ! » Tout était dit et bien dit…
Si tout le monde connaît ou connaissait Nahed, peu par contre connaissent son incroyable parcours
Née au Caire, elle est baignée dès sa tendre enfance de tourisme, de culture et l’histoire ancienne. Sa mère étant l’une de ces guides-conférencières qui ont fait la réputation des voyages culturels au pays des Pharaons, ceci expliquant cela.
Au Caire, Nahed est allée à l’école allemande où elle apprit la langue de Voltaire, ce qui explique qu’elle parle naturellement et spontanément l’arabe, le français et l’allemand, mais aussi l’anglais, avant d’entreprendre ses études de médecine.
À la fin de celles-ci, elle passe une année comme interne généraliste dans un hôpital public de la capitale égyptienne. « Trop dur, trop de malheur ». Jeune médecin, elle supportait mal la souffrance des autres. Pour échapper à l’hôpital, elle demande un poste dans la médecine du travail, un secteur plus administratif et moins exposé à la souffrance, et l’obtient.
Le hasard, un peu aidé par les relations familiales, va amener Nahed à Paris, qu’elle découvre pour la première fois en 1981, lors d'un stage à l'hôpital Bichat.
Mais le tourisme continue à la séduire. Un poste est alors disponible à l’Office du Tourisme d’Égypte. Elle a le choix : médecin au Caire ou débutante dans le tourisme à Paris. Elle choisit Paris et ne regrettera jamais ce choix.
On est en 1982 Nahed Rizk a 27 ans, désormais on ne l’appellera plus jamais Docteur !
De cette période elle garde une certaine nostalgie « le travail à l’Office du Tourisme d’Égypte était une coïncidence dans ma vie. Au début, j’étais à l’accueil, au secrétariat, je donnais des renseignements, même le café aux visiteurs. Tout se passait bien, car j’ai la chance d’avoir un contact facile avec les visiteurs. Petit à petit j’ai compris qu’il fallait bien connaître les professionnels du tourisme pour promouvoir mon pays. J’ai pu observer les manques des Directeurs que le Ministère envoyait pour un mandat généralement de 4 années. Une belle expérience pour mes responsabilités futures. »
Nahed petit à petit s’impose
« Les tour-opérateurs, les agents de voyages, les transporteurs, tous les gens du métier m’ont vu grandir. En 1994, au Bureau du Tourisme de Paris, j’étais devenue numéro 2, chargée de la communication et des relations avec la presse. En douze ans j’avais appris les spécificités du marché français et les rouages de son fonctionnement. Je savais que j’étais capable de faire mes preuves. »
Et ses preuves, elle commençait à les faire, notamment quand les problèmes du terrorisme apparaissent en Égypte au début des années 1990. Quelle leçon de vie ! expérience de crise après expérience de crise, à chaque attentat elle se trouve toujours seule… Seule face à la presse et aux professionnels, les directeurs étant souvent partis en vacances…
Elle assume vaillamment le ‘’challenge’’. Puis un homme hors norme fut placé à la tête du Ministère du Tourisme, Le Docteur Mamdouh Elbeltagui, qui comprit qu’il ne fallait plus recruter des Directeurs au sein du Gouvernement mais en dehors du Gouvernement Égyptien.
C’est ainsi qu’elle saisit l’opportunité de passer un concours afin d’accéder à la fonction de Direction et entre en 1994 au Ministère du Tourisme égyptien, à la direction des offices du tourisme.
‘’Faire ses preuves’’, Nahed savait que pour grimper dans la hiérarchie, il lui fallait justement faire ses preuves ailleurs.
On lui propose le Canada. Elle refuse : « Trop froid, trop loin. J’aime trop Paris et le vieux continent » dit-elle. Ce n’est que partie remise.
En 2000, on lui propose le Bénélux, un marché européen porteur. Elle accepte et s’installe à Bruxelles. Elle y restera trois ans et placera le marché du Benelux dans le top 10 des marchés émetteurs du tourisme vers l’Égypte, et ce, à tel point qu’une année il dépassa le marché français en nombre de touristes.
« J’ai travaillé de façon intéressante et positive avec les tour-opérateurs belges dont je garde le meilleur souvenir. Avec eux j’ai obtenu de bons résultats et dynamisé le marché avec une augmentation du trafic de l’ordre de 85 % qui s’est traduit par 250 000 touristes. »
Le message est passé. Elle est rappelée à Paris
Revenue donc dans la capitale en 2003, quand le poste de la direction s’est libéré, elle devient alors la nouvelle Directrice de l'Office du Tourisme d'Égypte en France.
En moins de vingt ans, d’hôtesse d’accueil à directrice, Nahed a gravi tous les échelons, réalisant ainsi son rêve professionnel et faisant taire tous ceux qui lui reprochaient à l’époque d’avoir quitté la médecine. Au revoir docteur, bonjour madame la directrice !
Mais ce que l’on ne sait pas, c’est qu’au cours des années passées comme directrice à Paris, on aurait pu l’appeler Madame la Ministre, puisque par deux fois au cours de cette période, elle a « gentiment décliné ces propositions » comme elle le dit avec cette modestie qui la caractérise… Mais revenons à 2003.
Mutée en France, Nahed conserve également le Bénélux. Comme elle l’avoue, elle passe deux années de folie à s’occuper de quatre pays ! « Il y a eu des jours où je me réveillais ne sachant plus où j’étais ». En 2005 elle demande de se consacrer uniquement au marché français et après de multiples et multiples palabres obtient en fin gain de cause.
En cinq ans, elle amènera la France au 5ème rang des chiffres de fréquentation de la destination Égypte !
Laissons là raconter la suite : « Je suis passée par des hauts et des bas durant 11 années de travail acharné. Une année de crise, une année de reprise commençant par la chute du vol de Flash Airlines en 2004 jusqu’à la Révolution de janvier 2011. En 2010, la France avait réalisé un score jamais atteint de 650 000 touristes en Égypte moins tous les vols annulés à cause de l’éruption du volcan islandais. Cela représentait environ 70 à 80 000 touristes supplémentaires. Tout était en route pour arriver à 1 million en 2011. Mais ce ne fût pas le cas. La chute libre débuta avec le printemps arabe. »
Congrès de Louxor de janvier 2011 avec G Colson, Nahed, S Lament et le Ministre du Tourisme Égyptien Zoheir Garanah
Les dernières années de Nahed à l’office, celles des années post au Printemps Arabe (2010 – 2011), n’ont en effet pas été des plus faciles. La destination, n’arrivant pas à revenir aux résultats précédents suite à une situation jugée peu sécure du fait des attentats.
La destination connaît effectivement des moments difficiles depuis plusieurs années, notamment depuis les soulèvements du Printemps arabe, qui ont provoqué la chute d'Hosni Moubarak. Les nombreux soubresauts de la révolution et les attentats dirigés contre les autorités militaires et policières égyptiennes éloignent les touristes, notamment français, de l'Égypte. En 2011 seulement 192 000 touristes français se sont rendus en Égypte, en 2012 à peine 318 000 et en 2014 quelque 145 000 Français ont visité l'Égypte, soit 24% de moins qu'en 2013…
Rappelons qu’en 2010, avant la révolution, presque 600 000 Français s'étaient rendus au Pays des Pharaons. La destination a maintenant disparu du Top 10 des marchés émetteurs.
Nahed Rizk n’est pas du genre langue de bois. Elle n’a jamais occulté les problèmes liés aux attentats extrémistes et aux accidents aériens qui ont touché son pays, aussi en 2014, elle n’hésite pas à dire leurs quatre vérités aux professionnels, quand ceux-ci, qui pendant des années avaient fait leurs ‘’choux gras’’ de la destination Égypte, n’ont pas répondu à ses demandes de soutien quand le tourisme égyptien en avait besoin. Rares alors étaient ceux qui avaient compris son appel.
Cette ‘’descente aux enfers’’ est pour Nahed, une profonde désillusion. « Connaissant la mentalité des Français, je ne pensais pas que la chute serait aussi rude. Hélas ils étaient les premiers à se rétracter et je crains qu’ils soient les derniers à revenir », avoue à l’époque Nahed, qui pourtant s’est battue sur tous les fronts et ce pendant cinq ans : « Pourtant j’ai tout tenté ces dernières années, j’ai noué des liens avec des journalistes, des politiques notamment en invitant des parlementaires, des VIP, et réussi même à convaincre les agents de voyages à faire le congrès du SNAV à Louxor du 22 au 26 janvier 2011 … jusqu’à la rencontre avec le Président Abdel Fattah al-Sissi. »
On n’imagine pas en effet, les efforts que Nahed a dû déployer durant ces années difficiles, comme par exemple pour cette réalisation du Congrès du SNAV à Louxor, remuant ciel et terre, où elle réussit l’impossible exploit de faire venir 370 participants quelques semaines après le début du Printemps Arabe. Sans nul doute parmi ces 370 participants, un très grand nombre d’entre eux étaient venus par solidarité et affection envers Nahed. Personne d’autre qu’elle n’aurait pu réaliser une telle prouesse dans un pays en proie à de nombreuses manifestations.
Mais le choc a été rude pour Nahed, plus rude qu’elle l’aurait pensé…trop rude. Pour la première fois de sa vie, Nahed ‘’la Combattante ’’, épuisée moralement et physiquement, le cœur brisé prend la décision qui semble s’imposer à elle : « Tout cela a fini par me rendre malade alors j’ai demandé à quitter mes fonctions étant à l’âge de la retraite égyptienne. J’ai été soulagée. »
Début mars 2015, dans un courrier électronique, Nahed Rizk, dit son « émotion » à l'heure d'annoncer qu'elle quitte la direction de l'Office de Tourisme égyptien à Paris, pour lequel elle « a œuvré durant plus de trente années, pour prendre une retraite bien méritée. » La boucle est bouclée et une ‘’histoire d’amour’’ avec la profession se termine… du moins officiellement.
Aujourd’hui, Nahed profite de sa retraite et voyage beaucoup. Elle s’était installée trois années à Mexico City ou travaillait son fils. Elle a fait l’effort pour apprendre l’espagnol et s’est fait de nombreux amis qui lui ont montré le Mexique du nord au sud et de l’est à l’ouest.
Quand on demande à Nahed Rizk, quel est son meilleur souvenir, elle répond : « la médaille d’or du tourisme du gouvernement français en 2004. »
Ses plus grands regrets : « l’intensité de ma vie professionnelle qui a ‘’écorné’’ quelque peu ma vie de famille. L’Égypte qui n’est plus à sa place aujourd’hui parmi les grandes destinations touristiques, malgré son grand potentiel, sa diversité, son attractivité et surtout la gentillesse et l’hospitalité de son peuple. »
Sa plus grande angoisse : « l’état actuel de mon pays d’adoption : La France. Ce pays que j’adore, mais qui d’après moi, doit faire attention à l’influence croissante des frères musulmans, qui ont détruit mon pays d’origine l’Égypte. »
La plus belle citation de proverbes égyptiens est : « Suis ton cœur pour que ton visage rayonne durant le temps de ta vie. »
La dernière fois que j’ai revu Nahed pour faire son portrait, son visage rayonnait de plus belle, mais ses propos gardaient toujours un esprit de combattante, ce qui ne pourra que faire plaisir aux membres de notre profession à qui elle a tant donné et tant apporté.
Il y a ainsi des femmes qui auront marqué le tourisme par le combat quotidien qu’elles ont mené pour faire mieux connaître leur pays, Nahed est de celles-là !
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