« Je vous parle d’un temps où les jeunes qui travaillent aujourd’hui dans le secteur du tourisme ne peuvent pas connaître… » La rubrique de Michel Messager
Derrière son côté imperturbable et sa réserve, Jean-Alexis est un homme de passion. Passion pour les voyages, passion pour l’art, passion pour les amis (les vrais), passion pour ses enfants.
« Tout ordre qui élimine l'esthétique comme langue et la séduction comme parole implique inévitablement la dictature. » Jacques Attali
Viscéralement créateur et entrepreneur, il a connu des succès divers dans son parcours professionnel, mais il a toujours surmonté ces moments difficiles avec dignité. Je dirais même avec ‘’classe’’, n’hésitant pas à remettre en jeu les quelques biens dont il disposait, repartant au combat avec la force, voire parfois l’insouciance d’un débutant.
C’est avec de tels personnages que l’on fait avancer une profession
‘’Les voyages ce sont aussi des rencontres’’ et l’on ne peut parler de Jean-Alexis sans parler de ses rencontres, qui comme des petits cailloux blancs, ont tracé son parcours de vie : de Joseph Kessel à Jacques Séguéla, d’André Malraux à Ivana Trump, d’Olivier Dassault à Jean-Pierre Jouyet, de Serge Trigano à Jacqueline Bisset, d’André Bercoff à Claude Taittinger…
Le parcours romanesque, mais volontaire de Jean-Alexis Pougatch montre sans doute pourquoi nous lui vouons une véritable passion pour ce métier.
‘’Le virus du tourisme n’attend pas le nombre des années’’ pourrait-on dire de Jean-Alexis Pougatch
Il n’a pas encore vingt ans quand en faculté de droit il crée en 1965 avec deux de ses amis, dont Patrick Avran que l’on retrouvera dans certains épisodes de sa vie, un aéroclub : ‘’l’Alliance Européenne de l’Air’’. Il achète un avion, un Piper Cub, qui dixit Jean-Alexis « semblait avoir fait la guerre 39-45 ». Il finance cet achat par la prévente des heures de vols avec instructeur auprès des étudiants d’Assas et de la fac de pharmacie située juste en face.
Dans le même temps, il lance, comme son copain Jacques Maillot (Nouvelles Frontières), une chaîne de vols charters tous les week-ends à destination de Londres avec un DC4 (40 places) de la Compagnie Skyways. Ce fut sa première aventure entrepreneuriale. Comme il le dit lui-même « tout semblait simple, je découvrais le monde des charters en tombant amoureux d’une anglaise qui habitait Londres. Cela me permettait de lui rendre visite en voyageant gratuitement et plus. C’était génial ! »
Quelques années après, Jean-Alexis, passe la vitesse supérieure et profitant de l’attrait de la jeunesse pour les USA et de la mode hippie. Il commence en 1969, en même temps que le festival de Woodstock, le co-affrètement de DC8 de 250 sièges sur New-York : « Après un trajet de nuit en bus depuis l’esplanade des Invalides, les passagers décollaient de Bruxelles pour New-York. Paris-New York en charter était interdit par la DGAC (Direction Générale de l’Aviation Civile) pour préserver la ‘’chasse gardée d’Air France. De Bruxelles nous volions jusqu’à Bangor dans le Maine pour ravitailler en carburant, avant de redécoller pour NYC Kennedy Airport où nous étions reçus dans un immense hangar qui faisait office de terminal pour les vols charters du monde entier. »
Le tournant de sa vie et de sa carrière va changer, non pas au cours de son premier voyage en Afghanistan en 1967 où il va pourtant rencontrer et converser avec Joseph Kessel, mais à son deuxième voyage trois ans plus tard, répondant, avec son associé et ami Patrick Avran, à une invitation de mariage qui dura une semaine. Et là ce fut le choc, la révélation de ce fabuleux pays qu’est à l’époque l’Afghanistan. Après un mois de visites et repérage du pays, les deux compères, de retour à Paris toujours subjugués, et malgré le manque de structures touristiques (hôtels, routes, restaurants, véhicules en bon état…) décident de se lancer dans l’aventure !
1970, c’est la création d’Air Alliance, au 1 rue de Choiseul dans le Ier Arrondissement de Paris. « La tâche était immense. Il y avait tout à faire, à Kaboul comme à Paris. Il nous a fallu deux ans de préparation et de négociations avant d’imprimer, fin 1972, la première brochure Air Alliance sur l’Afghanistan (32 pages) et ouvrir un bureau à Kaboul. Il fallait être gonflé, j’avais 26 ans » avoue aujourd’hui Jean-Alexis.
Pendant près de 11 ans, Air Alliance fait découvrir à des milliers de voyageurs le monde, mais aussi des pays jusqu’alors peu connus des touristes : l’Afghanistan bien sûr, mais aussi le Pakistan, le Bengladesh, Haïti…
Décembre 1979, les Russes envahissent l’Afghanistan… perte de la quasi-totalité du chiffre d’affaires… fin de l’aventure !
Lorsqu’on évoque avec Jean-Alexis Pougatch, ce pays en guerre depuis janvier 1978, celui-ci se raidit et déclare mélancoliquement « Personne n’ira à nouveau découvrir ce magnifique pays et ses habitants, du moins jamais de mon vivant. Lorsque j’y pense, j’ai envie de pleurer. La grande aventure de ma vie disparaît encore une fois dans la soumission ou la mort. »
Pourtant la vie continue et l’aventure aussi. Repartant quasiment de zéro, Jean-Alexis Pougatch (toujours avec son fidèle ami Patrick Avran) ouvre une nouvelle page de son roman de vie au 1 rue Cassette, la première agence Forum Voyages.
Il lance une gamme de voyages, individuels et groupes de standing supérieur, principalement axés sur les longs courriers, notamment les Etats Unis et l’Inde.
En un peu plus de dix ans, Forum Voyages deviendra un réseau de 25 points de vente pesant près de 300 millions de francs. Grâce à la qualité de ses produits, mais aussi d’une femme et d’un homme providentiels, Forum Voyages jouit d’une forte et exceptionnelle notoriété.
Cette femme c’est Mick Gerriet qui va bâtir l’image et avec succès de la société auprès des médias. « Mick était à l’aise avec les Altesses Royales qui nous ont reçus dans leurs palais, comme elle l’était dans des huttes ou des salles de classe où nous dormions, à cheval dans le Pantanal, au milieu des caïmans ou en Patagonie dans les grottes du glacier du Puente Romano ».
Cet homme, à qui il doit aussi beaucoup, c’est Jacques Séguéla. « Il créa le logo avec ses couleurs jaune et noir ainsi que la base line : ‘’La Terre moins chère’’. Slogan répondant au ‘’Droit au Voyage’’ de Nouvelles Frontières, en moins politique et plus pragmatique. » Depuis, ces deux ‘’personnages’’ accompagneront et seront des soutiens et des amis sincères et indéfectibles de Pougatch.
Début des années 90, Forum Voyages se développe et grandit… peut être un peu trop vite… mais la concurrence est là et il faut y faire face.
Aussi, Forum Voyages va accueillir des partenaires de choix dans son capital : le Club Méditerranée à hauteur de 46 % et les groupes Taittinger-Envergure, à hauteur de 20 % (10 % pour le premier et autant pour le second). Jean-Alexis Pougatch, président-directeur général du TO, conservant sa part de 34 %.
Mais en 1996, la société se trouve dans une situation financière délicate ayant du mal à digérer les conséquences de la Guerre du Golfe et l’entrée en récession de la France, pour la première fois depuis 1975.
S’en suit un projet de fusion avorté avec le ‘’club med’’ et des tractations sans fin. Une chose est sûre : l’amitié avec Serge Trigano est définitivement brisée, ce qui fait dire à Philippe Chevilley journaliste ‘’Les Echos’’ « Quant à la cession des parts pour 1 franc symbolique, elle serait dictée par la situation nette négative de Forum et s'imposera à tous les actionnaires. Le Club Med n'aurait-il pu trouver une porte de sortie plus honorable pour le PDG de Forum ? Lorsque les intérêts de partenaires économiques divergent, les liens personnels ne font parfois qu'empirer les choses... »
En ce qui concerne Jean-Alexis, comme il le dit lui-même : « J’ai été broyé et lâché sans aucun ménagement. Au plan personnel c’est la plus grande déchirure de ma vie. » Cette déchirure, elle est encore présente aujourd’hui.
Jean-Alexis, passe cette épreuve, la deuxième sur le plan professionnel, avec difficulté, mais toujours dignement et sans se plaindre
Un an plus tard, il créé la Compagnie des Etats-Unis et du Canada en 1997 puis, dans la foulée, lance la Compagnie d'Amérique latine suivie, en 2000, de la Compagnie des Indes et de l'Extrême Orient et pour finir la Compagnie de l'Afrique australe et de l'Océan indien qui a voit le jour en 2001.
Tout semble donc rouler pour Jean Alexis qui fusionne le tout sous le drapeau de ‘’Compagnies du Monde’’.
Mais le 11 septembre 2001, c’est l’attentat des ‘’Twin Towers’’ et l’entreprise doit faire face non seulement au rapatriement de ses clients présents aux Etats-Unis, mais il doit rembourser ceux inscrits pour l’automne et l’hiver suivant. Résultat, la perte du CA de 70% et la société en sort financièrement exsangue et à besoin pour survivre de 200 000 euros. Réunion d’urgence du Conseil d’Administration, un seul associé accepte de remettre au pot, pour les autres, extérieurs à la profession : « l’ère du tourisme était terminée. »
Ce nouvel épisode fait dire à Jean-Alexis : « les Soviétiques nous ont tués en Afghanistan en décembre 1979, les djihadistes nous ont presque coulés en 2001. »
Celui-ci pourtant continue de se battre, il trouve des repreneurs et quitte la société avec un accord financier que les nouveaux administrateurs… n’ont jamais honoré.
Le disque du tourisme était définitivement cassé… Jean-Alexis Pougatch avait alors 65 ans.
Par la suite, il se consacrera à sa seconde passion, l’art et notamment l'art contemporain et ouvre donc une galerie à Paris et une autre à Miami. Notons que c’était déjà une telle passion pour lui, qu’en 2009, il avait créé pour sa clientèle une galerie au premier étage de son agence parisienne de l'avenue de l'Opéra… encore une innovation.
Quand on lui demande son pire souvenir, il répond sans hésiter : « la trahison de Serge Trigano. »
Sa pire angoisse : « ‘’que le ciel me tombe sur la tête’’ après la chute de l’Afghanistan. »
Son meilleur souvenir, il répond : « la ‘’conquête touristique de l’Afghanistan. »
Aujourd’hui, Jean-Alexis continue à parcourir le monde, souvent, et quand il le peut, avec ses enfants Madeleine et Ferdinand et peut-être, il l’espère pour bientôt avec ses petits-enfants.
Il n’est ni amer, ni rancunier (ou presque), toujours nonchalant, réservé et gardant son allure d’esthète qu’il a toujours été. Son parcours professionnel et celui d’un véritable entrepreneur qui a su innover, prendre des risques, parfois judicieux parfois non, mais qui a fait vivre des centaines de collaborateurs et a toujours investi, quoi qu’il arrive, ses propres deniers dans ses affaires.
Cela mérite d’être souligné et respecté.
Un seul mot pour conclure : Chapeau Bas l’Artiste.
NB : Si vous voulez en savoir plus sur J-A Pougatch, je vous conseille son livre publié chez Amazon sous le titre ‘’L’œil du voyageur’’.
Lire aussi :
Portrait, Jean François Alexandre : l’alchimiste du tourisme
Bernard Personnaz : l’homme aux 27 000 contacts personnalisés du secteur du tourisme
Jean-Luc Michaud : ‘’El Professor’’ du tourisme
Portrait - Jean-Louis Baroux : le Sage et le Visionnaire
Jean Pierre Sauvage : la force tranquille de l’aérien