La crise du logement à Paris, comme dans d’autres grandes villes françaises, n’est pas principalement liée à la location touristique. La comparaison avec plusieurs métropoles européennes le montre. Mais pas uniquement...
Dans une France qui a, en réalité, profondément bloqué son marché du logement, la location de courte durée sert aujourd’hui de coupable idéal.
Son encadrement, voire sa stigmatisation, constitue un exercice de communication politique commode pour des élus locaux en manque de solutions structurelles — particulièrement à l’approche des échéances électorales.
Une tribune parue dans le Point traite de cette délicate question. Elle dénonce un réflexe qui permet d’éviter d’affronter deux renoncements majeurs.
D’une part, celui d’arbitrer entre des attentes électorales contradictoires : vouloir faire baisser les prix de l’immobilier tout en sanctionnant systématiquement dans les urnes les élus qui construisent.
D’autre part, celui de s’attaquer aux causes profondes et documentées du dysfonctionnement du marché du logement.
Les chiffres cités par nos confrères sont sans ambiguïté. Le taux de vacance immobilière atteint 8,1 % en France, un niveau anormalement élevé. Il est encore plus préoccupant dans les grandes métropoles : 8,6 % à Lyon pour environ 3 % de logements touristiques, 12,9 % à Nice contre 5,9 % de locations de courte durée, 8,2 % à Marseille et 9,2 % à Paris, où les logements touristiques représentent à peine 3,4 % du parc.
La crise du logement ne se joue donc pas là où certains voudraient la désigner.
Une comparaison européenne
Comparer la situation parisienne à celle d’autres métropoles européennes permet de sortir d’un débat franco-français souvent caricatural. Paris cumule aujourd’hui des tensions extrêmes sur le logement, sans pour autant présenter des caractéristiques fondamentalement différentes en matière de location touristique par rapport à ses homologues européennes.
À Berlin, la crise du logement est avant tout le produit d’un sous-investissement massif dans la construction pendant plus d’une décennie. La tentative d’encadrement radical des loyers (Mietendeckel) a échoué, entraînant un retrait de l’offre locative sans baisse durable des prix. La location touristique y est marginale par rapport à l’ampleur de la pénurie, et n’explique pas les déséquilibres structurels du marché.
Vienne constitue souvent un contre-exemple cité à l’envi. Mais son modèle repose sur un stock massif de logements sociaux et intermédiaires, construit sur plusieurs décennies, avec une politique foncière proactive et stable. La question de la location de courte durée y est secondaire, car l’offre résidentielle est structurellement abondante et accessible — un point clé trop souvent oublié dans le débat français.
À Barcelone, la régulation très stricte des locations touristiques n’a pas permis d’enrayer la hausse des loyers ni de restaurer l’accessibilité du logement pour les actifs. En revanche, elle a contribué à rigidifier encore davantage le marché, dans un contexte de forte attractivité économique et touristique.
Lisbonne est sans doute l’exemple le plus éclairant : après avoir fortement restreint la location touristique, la ville a constaté l’absence d’effet significatif sur les prix et l’offre locative, ce qui l’a conduite à faire machine arrière. Là encore, le cœur du problème résidait dans une offre insuffisante et une fiscalité dissuasive pour la mise sur le marché des logements.
Enfin, Londres illustre une autre réalité : malgré une forte présence de locations de courte durée, la capitale britannique continue de produire massivement du logement, avec des mécanismes de flexibilité locative bien supérieurs à ceux observés en France. Résultat : une meilleure capacité d’ajustement entre emploi, mobilité et logement, malgré des prix élevés.
Un mal français
Ce que révèle cette comparaison, c’est que Paris ne souffre pas d’un excès de location touristique, mais d’un déficit chronique d’offre, de rigidités réglementaires et d’un refus politique persistant de construire et de réformer. Là où d’autres métropoles européennes ont fait des choix clairs — production de logements, stabilité réglementaire, articulation logement–emploi — la France a multiplié les demi-mesures et les signaux contradictoires.
En conséquence, la crise du logement parisienne déborde largement la question du logement. Cette situation a des effets directs et cumulatifs sur l’ensemble du fonctionnement des territoires : elle dégrade la mobilité quotidienne, en allongeant fortement les temps de trajet, désormais parmi les plus élevés d’Europe ; elle freine la mobilité professionnelle, en limitant l’accès à l’emploi et la capacité des actifs à se rapprocher des zones les plus dynamiques ; enfin, elle pénalise la compétitivité économique, en renchérissant durablement le coût du travail et en affaiblissant l’attractivité des territoires pour les entreprises comme pour les talents.
La comparaison européenne est sans appel : les villes qui s’en sortent le mieux sont celles qui ont traité le logement comme une infrastructure économique majeure, et non comme un champ de bataille idéologique. Tant que Paris — et plus largement la France — refusera d’affronter cette réalité, la tentation de désigner des boucs émissaires perdurera, au détriment des actifs, des territoires et de la cohésion sociale.