Nous quittons la région de Manizales et l'Hacienda Venecia en début d'après-midi. Trois heures de route nous attendent pour rejoindre Jericó, quelque part dans les montagnes, en direction de Medellín. L'un des 18 « villages Patrimoine » de Colombie
La route qui monte vers Jericó est une leçon d'humilité. Trois heures de lacets depuis l'Hacienda Venecia, à flanc de cordillère occidentale des Andes, avec des à-pics qui donnent le vertige et une végétation si dense qu'elle finit par tout absorber : les maisons, les villages, les perspectives. Les virages s'enchaînent, le bus ralentit sur les passages les plus étroits, et au détour d'un col, le village surgit là-haut, accroché à sa montagne comme une guirlande de couleurs posée sur l'horizon vert. Jericó. On comprend au premier coup d'œil pourquoi le reste du monde a mis du temps à la trouver et pourquoi ceux qui l'ont trouvée n'ont plus vraiment envie de repartir.
C'est Cathy Gallioz qui nous fait la visite. Cette Française installée en Colombie depuis dix ans a choisi Jericó comme port d'attache il y a quelques années, et comme terrain de prédilection pour son agence de tourisme responsable, Kaanas Travel (du mot Wayuu signifiant « l'art de tisser »). Spécialisée dans les voyages francophones au plus près des habitants, des artisans et des producteurs, elle guide aujourd'hui l'équipe à travers son village d'adoption avec la précision de quelqu'un qui connaît chaque pierre, chaque famille, chaque secret.
« Jericó, dit-elle d'emblée, c'est un petit village qui est une perle, perchée tout en haut de la cordillère occidentale. Et vous verrez, ici, on sent et on vit la culture dans tous les coins et recoins. »
Un village figé dans le temps et fier de l'être
Jericó compte à peine quelques milliers d'habitants dans son centre historique, mais s'étend sur un territoire immense de 31 hameaux ruraux qui regroupent au total 14 500 personnes. Fondé en 1850 sous le nom d'Aldea de Piedra – « village de pierre » –, le bourg a connu une brève mais fulgurante période de grandeur entre 1908 et 1911, lorsqu'il fut érigé en capitale de son propre département. Une anomalie historique qui explique son développement précoce : première centrale hydroélectrique d'Antioquia dès 1906, sa propre banque, sa propre monnaie (émise de 1902 à 1930), sa propre imprimerie et son propre journal – l'Edición Athena, qui continue d'exister sous un autre nom. Presque une ville-État dans la montagne.
Aujourd'hui, Jericó fait partie du département d'Antioquia et se trouve à environ 100 kilomètres de Medellín – trois heures de route minimum sur des routes de montagne. Cette distance l'a protégée. Elle a rendu la modernisation plus lente, la standardisation impossible, et le caractère du village intact. En regardant les photos d'époque accrochées aux murs du musée, on le voit clairement : les façades n'ont pas bougé. Les tuiles, le bois sculpté, les couleurs vives – tout est resté.
L'architecture traditionnelle du village repose sur une technique ancestrale : le torchis, mélange de foin, de crins de cheval, de terre et d'argile, le « béton naturel » des constructeurs d'Antioquia. Les maisons les plus vieilles, datant de la fin du XIXe siècle, se reconnaissent au toucher : leurs murs gardent la chaleur du soleil et respirent l'humidité de la montagne. Les fenêtres à barreaux sont sculptées à la main par des menuisiers locaux. Les toits en tuiles débordent généreusement sur les trottoirs couverts – les portales – sous lesquels il fait bon flâner quand la pluie surgit sans prévenir, comme elle sait le faire en montagne andine.
La place centrale, elle, ne s'appelle pas plaza mais parque – le « parc ». Parce qu'autrefois, c'était une zone clôturée, un espace de foire aux bestiaux où les paysans venaient avec leurs mules et leurs chevaux pour vendre, troquer, échanger. Autour de la place, les façades rouges et vertes des deux plus vieilles maisons du village, construites dans les années 1800, sont toujours là et toujours de la même couleur.
Santa Laura et la « terre sainte » de Colombie
Jericó porte un autre titre, plus inattendu pour un village de montagne : celui de tierra santa, la terre sainte de Colombie. C'est ici qu'est née, en 1874, Laura Montoya Upegui, religieuse, missionnaire auprès des communautés indigènes d'Amazonie, canonisée par le pape François en 2013. Elle est la seule et unique sainte de Colombie, et sa présence irrigue toute la vie du village : on la retrouve dans les commerces, dans les foyers, sur les places et lors de la Semaine sainte qui transforme chaque année Jericó en destination de pèlerinage pour des milliers de fidèles. Des processions, des rites, des cérémonies : une semaine entière de ferveur catholique dans un village qui sait aussi, le reste de l'année, faire la fête pour n'importe quelle raison.
« Ici, à Jericó, s'il n'y a pas de fête, on l'invente », dit Cathy avec un sourire. Ce n'est pas tout à fait faux : les jours de célébration du village, les rues se couvrent de drapeaux aux couleurs de Jericó – le jaune et le rouge – et les festivités peuvent durer plusieurs jours.
Le musée MAJA : quand les Quimbayas parlent aux colonisateurs
Avant de plonger dans l'artisanat vivant du village, la matinée commence au Musée MAJA – le Musée d'Archéologie et d'Anthropologie de Jericó, installé dans l'une des plus vieilles maisons du bourg, datant de 1906. Cinq musées coexistent dans le village : celui-ci est le seul à accorder une place réelle aux communautés précolombiennes qui habitaient ces terres bien avant l'arrivée des paysans paisas.
Car avant Jericó, il y avait les Quimbayas. Ce peuple amérindien, dont la présence sur le territoire remonte à 200 ans avant Jésus-Christ, avait élu pour lieu sacré la colline du Morro el Salvador, ce même promontoire qui domine aujourd'hui le village et sur lequel une statue du Christ a été érigée, recouvrant symboliquement les rites anciens d'une croix catholique. Des fouilles archéologiques menées sur ce site ont mis au jour 374 pièces – urnes funéraires, offrandes, objets rituels – que les Quimbayas déposaient pour honorer leurs morts et faciliter leur passage vers l'au-delà.
La guide insiste sur ce paradoxe : la religion catholique a laissé peu de place à la mémoire des communautés indigènes à Jericó. Le musée MAJA est le seul espace du village qui leur rende justice. On y découvre les pratiques funéraires des Quimbayas classiques (de 200 av. J.-C. à 800 apr. J.-C.) et des Quimbayas tardifs (jusqu'à la colonisation espagnole), leur cosmologie profondément liée aux éléments naturels, leurs rites de modelage crânien réservés aux futurs chefs spirituels. Des moules à crâne exposés dans les vitrines témoignent de pratiques que l'on retrouve dans d'autres cultures amérindiennes – une volonté de ressembler aux dieux, soleil ou lune, par la forme même du corps.
Don Rubén et le carriel : 140 ans de mémoire dans 116 pièces de cuir
Le moment le plus saisissant de la matinée se joue dans une petite rue pavée du centre, derrière une porte basse qui ouvre sur un atelier sombre et odorant : cuir tanné, cire, huile. C'est la guarniellerie de Don Rubén – l'atelier du guarniel, ce sac en cuir traditionnel que le reste du monde appelle carriel, mais que Rubén refuse d'appeler autrement que par son nom ancestral. « Carriel, c'est un anglicisme américain de carry all. Le guarniel, c'est le vrai nom. Pour moi, ça reste un guarniel. »
Don Rubén est une figure. Octogénaire, artisan de troisième génération, il a passé sa vie à fabriquer ces sacs emblématiques que les arrieros – les muletiers – portaient jadis en bandoulière pendant des semaines de traversée montagnarde. À l'intérieur de chaque carriel : douze poches, dont plusieurs entièrement secrètes. La présentation de chacune d'elles est un petit théâtre : ici, la poche pour le revolver (objet indispensable aux grands voyages d'antan) ; là, celle pour le couteau ; plus loin, la poche pour le tabac, qui servait autrefois d'horloge aux muletiers, lesquels mesuraient la distance en « tabacs » : « Je suis à un tabac et demi d'arrivée. » Et tout au fond, soigneusement dissimulée, la poche pour les gros billets et les « cartes d'amour ».
Un guarniel traditionnel est composé de 116 pièces de cuir, entièrement découpées, cousues et assemblées à la main, sans machine à mesurer. « La mesure, on la met à l'œil et avec les mains », explique Rubén. Deux jours de six heures pour un artisan expert. Un apprenti mettra une semaine pour en produire deux ou trois.
Autrefois, le guarniel était fabriqué avec des peaux d'animaux sauvages – loutre, tigrillo, jaguar, léopard. Aujourd'hui entièrement interdit, ce n'est plus que du cuir de vache, tanné et travaillé selon des techniques que la famille Rubén perpétue depuis 140 ans. Le carriel a été inscrit au patrimoine culturel matériel de la nation colombienne, et la Banque de la République colombienne a même émis une pièce de collection à son effigie. Des papes s'en sont vu offrir – quatre carriels de quatre pontifes différents reposent aujourd'hui au Vatican. Des présidents, des gouverneurs, des stars ont le leur.
La transmission, cependant, est fragile. Don Rubén a eu une idée radicale pour la préserver : former ses propres filles à l'art du guarniel. Alejandra et Carolina sont aujourd'hui les premières femmes guarnielleras de l'histoire. Plus radical encore, Rubén a été mandaté par Artesanías de Colombia – l'entité nationale de protection de l'artisanat – pour ressusciter une variante perdue du carriel originaire de San Pedro de los Milagros, village proche de Medellín où plus personne ne sait fabriquer ce sac. Il a racheté des pièces anciennes, travaillé avec un historien pour identifier le maître-artisan disparu (Luis Enrique Piedrahíta, 1. E.P., dont la signature est gravée sur les pièces centenaires), et reconstitué les moules de zéro. La sauvegarde d'un patrimoine immatériel par l'initiative privée d'une famille, c'est aussi ça, Jericó.
L’art de la maroquinerie
À deux pas de l'atelier de Rubén, dans un espace créatif partagé qui mêle cuisine, galerie et ateliers, trois artisans cohabitent : Edward, qui travaille le cuir avec des techniques proches d'Hermès – couture à l'aiguille, finitions entièrement manuelles ; Don Henry, spécialisé dans le carriel traditionnel ; et Sandra, qui propose aux visiteurs un atelier participatif d'une heure : coupe, peinture, assemblage d'un mini porte-clés en forme de carriel, à emporter dans sa valise. La meilleure façon de comprendre ce que signifie 116 pièces cousues à la main.
En l'espace d'une heure, chacun façonne son propre porte-clés en cuir, miniature facétieuse du fameux carriel. « Aujourd'hui, vous allez apprendre à faire un carriel… mais pas en deux jours, en une heure ! », s'amuse Cathy en traduisant les consignes de Sandra, sous les éclats de rire du groupe.
Le résultat tient dans la paume de la main, mais il raconte, à son échelle, la même histoire que la pièce ancestrale : celle d'un artisanat patiemment transmis, qu'on repart fier d'avoir touché du bout des doigts et plus fier encore de pouvoir glisser dans sa valise.
Talento Femenino : l'auto-organisation des artisanes
À deux pas de là, une boutique discrète mérite qu'on s'y arrête. C'est le local de l'Association Talento Femenino – une coopérative de femmes artisanes rurales et urbaines de Jericó qui s'autogère, s'autofinance et fait tourner la boutique à tour de rôle : chaque jour, c'est une adhérente différente qui tient le comptoir. Les productions sont aussi variées que les personnalités de ses membres : savons artisanaux, pochettes brodées, plantes médicinales, apéritifs au café, céramiques. L'association participe régulièrement à des appels à projets pour maintenir sa visibilité et incarne ce modèle d'économie communautaire féminine que le projet TRECC s'attache à valoriser.
Cathy s'y arrête un instant, puis laisse échapper un commentaire amusé sur les fleurs en plastique qu'elle a vues dans quelques vitrines du village : « La nature est pleine ici, les touristes viennent pour ça et on leur met du plastique sous le nez. » Petit rappel qu'un tourisme authentique demande aussi une vigilance sur les détails.
La chiva : quand le bus devient discothèque
Avant de quitter Jericó, Cathy a réservé une surprise. Garée sur la place, une chiva attend le groupe – ce bus artisanal typique des villages andins colombiens, entièrement peint à la main par des artisans du village voisin d'Andes, aux couleurs vives et géométriques qui défient toute description. La chiva est le seul moyen de transport pour certains hameaux inaccessibles autrement ; elle sert aussi bien à transporter les écoliers que les sacs de café et les charges agricoles, empilés sur le toit.
Inscrite au patrimoine matériel de la Colombie, la chiva a une version encore plus exubérante : la chiva rumbera, dans laquelle on retire tous les sièges pour transformer le véhicule en discothèque ambulante.
Cathy esquisse un circuit encore en gestation mais déjà séduisant sur le papier : Jericó – Andes en chiva (2h30 de piste, étape chez les peintres de chivas) – puis chiva jusqu'à Jardín, village fleuri du sud-ouest antioquien. Un itinéraire artisanal et bucolique, tout en lacets et en couleurs.
L'Hôtel Despertar : se reconnecter à l'essentiel
Pour prolonger l'expérience – une nuit à Jericó change radicalement la perception du village –, l'Hôtel Despertar (littéralement : « s'éveiller ») propose exactement ce que son nom promet. Un hébergement boutique dont la proposition allie design chaleureux, matériaux locaux, environnement naturel et atmosphère de bien-être, conçu pour se reconnecter à l'essentiel et découvrir le rythme lent de la vie jericoïenne. Les 16 chambres sont réparties sur 2 étages autour d’un patio, donnant l’impression de dormir au cœur d’un village, lui-même placé au centre de Jericó. Le propriétaire des lieux, installé ici depuis 10 ans, est espagnol mais parle français.
Seul le petit-déjeuner est servi sur place. Pour le dîner, direction le restaurant Isabel. Tout simplement excellent. Oubliez sa déco très kitsch. Et régalez-vous de ses quesadillas et de ses chicharrones, ou de sa spécialité : la pièce de bœuf cuite au vin.
Le lendemain matin, sans le bruit des voitures (les rues du centre sont étroites et peu carrossables), avec les cloches de l'église comme seul réveil et un petit-déjeuner servi sur une terrasse fermée, avec une vue dégagée sur les montagnes environnantes, on comprend ce que signifie « figé dans le temps » et pourquoi cette expression, ici, n'est pas une critique.
Hôtel Despertar – Jericó, Antioquia. 16 chambres. Ambiance patio / village. Boutique, design chaleureux, esprit bien-être.
Ce que les professionnels doivent retenir de Jericó
Jericó est un des 18 « villages Patrimoine » de Colombie et une destination à part, qui ne se vend pas seule mais s'intègre magnifiquement dans un circuit axe du café – Antioquia. Elle constitue l'étape idéale entre Manizales/la région caféière et Medellín, permettant de couper un trajet sinon long et fatigant par une nuit dans un village d'exception.
Le profil de clientèle idéal : voyageurs curieux et culturellement engagés, amateurs d'artisanat authentique, sensibles au tourisme communautaire et au patrimoine vivant. Familles avec enfants à partir de 10 ans (les ateliers de cuir sont adaptés et très appréciés). Couples en quête de slow travel.
Kaanas Travel de Cathy Gallioz est la référence francophone incontournable pour les visites guidées à Jericó et dans l'ensemble de la région : village, ferme de café d'Ariel, randonnée dans le Parc Naturel Las Nubes, atelier cuisine chez Cenelia – et bientôt, le premier festival de musique du monde de Jericó, co-organisé avec Amaz Travel, prévu du 13 au 15 juin.
Infos pratiques : Jericó
- Accès : Depuis Medellín (~100 km, 2h15 de route). Depuis Manizales via Hacienda Venecia (~3h de route). Route sinueuse, prévoir un chauffeur local ou un transfert organisé.
- Hébergement : Hôtel Despertar (boutique, design, bien-être). Hacienda Venecia (à mi-chemin entre Manizales et Jericó) : 11 chambres en hôtel + hostel, idéal pour couper la route et vivre l'expérience café complète.
- Visites incontournables :
- Musée MAJA (archéologie quimbaya, architecture coloniale, 1906)
- Guarniellerie de Don Rubén (atelier du carriel, 140 ans de tradition)
- Espace créatif Sandra / Edward / Don Henry (atelier carriel en porte-clés participatif)
- Association Talento Femenino (coopérative artisanale féminine)
- Morro el Salvador (vue panoramique, site archéologique)
- Musée de Santa Laura (unique sainte de Colombie, canonisée 2013)
- Événements : Semaine sainte (pèlerinage), fêtes de Jericó (tout au long de l'année), Festival de Musique du Monde (juin, première édition)
- Guide francophone : Cathy Gallioz – Kaanas Travel. hola@kaanastravel.com / +57 316 534 63 83 / www.kaanastravel.com
Voyage réalisé dans le cadre du projet TRECC (Tourisme Responsable, Communautaire et Culturel), une initiative de l'Ambassade de France en Colombie, l'Institut Français de Colombie et la Fondation Compás Urbano, avec le soutien de ProColombia.
Crédits photos : ©Violaine Cherrier