L’historien décrypte la République islamique comme une puissance impériale, religieuse et révolutionnaire. Une lecture du temps long qui éclaire les crises actuelles et annonce un basculement durable de l’ordre mondial
Une puissance mal comprise
« On ne comprend rien au Proche-Orient si l’on ne comprend pas l’Iran. »
D’emblée, Jean-François Colosimo fixe le cadre : la République islamique n’est pas un acteur comme les autres.
Et de poursuivre, dans une formule frappante :
« L’Iran n’est pas seulement un État. C’est une civilisation de plusieurs millénaires, un empire qui a traversé l’histoire sans jamais disparaître. »
Pour l’historien, toute analyse limitée à l’actualité immédiate est vouée à l’échec.
L’héritage impérial perse
Colosimo insiste sur la profondeur historique du pays : « L’Iran, c’est l’empire perse. C’est un empire qui a fait trembler les Grecs, qui a conquis le Proche-Orient, qui a pris Jérusalem bien avant l’islam, et qui a toujours résisté aux dominations extérieures. »
Cette continuité nourrit une vision du monde particulière :
« Les Iraniens ont la conviction que l’histoire leur appartient, que leur destin est impérial. »
Le choix du chiisme : une singularité stratégique
L’une des clés majeures réside dans le choix religieux :
« L’Iran est le seul grand pays de la région qui n’a pas été arabisé. Il a adopté un islam minoritaire, le chiisme, précisément pour ne pas devenir comme les autres. »
Ce choix structure en profondeur la société :
« Le chiisme est un islam de la souffrance, de la justice et de la revanche. C’est une religion des déshérités, fondée sur l’idée que l’histoire a été volée et qu’il faut la reconquérir. »
Une révolution permanente depuis 1979
La révolution islamique marque un tournant décisif :
« La République islamique est une invention politique inouïe : un régime à la fois théocratique, militaire et révolutionnaire. »
Colosimo propose une comparaison éclairante :
« C’est comme si la France de 1793 n’était jamais sortie de la Terreur, avec des comités de salut public permanents et une surveillance généralisée de la société. »
Le croissant chiite : projection de puissance
La stratégie régionale de Téhéran est méthodique :
« L’Iran a reconstitué un véritable arc de puissance, ce que l’on appelle le croissant chiite, de la Méditerranée à l’océan Indien. »
Il précise :
« En captant les chiites d’Irak, de Syrie et du Liban, l’Iran s’est donné une profondeur stratégique sans équivalent dans la région. »
Une puissance née de la guerre
La guerre Iran-Irak a été fondatrice :
« Cette guerre a duré près de dix ans et a forgé les élites actuelles : les Gardiens de la révolution et le clergé. Ce sont eux qui dirigent aujourd’hui le pays. »
Et d’ajouter :
« L’Iran est resté un régime en état d’insurrection permanente, où la logique révolutionnaire n’a jamais cessé. »
Un acteur central du désordre mondial
Colosimo décrit un régime profondément antagoniste :
« L’Iran a fait des États-Unis le “Grand Satan” et d’Israël le “Petit Satan”. Il s’est construit dans une opposition radicale à l’ordre international. »
Sur la situation actuelle, il constate :
« Nous sommes dans une impasse stratégique. Cette guerre ne peut pas produire de victoire claire. Elle révèle au contraire un blocage durable entre puissances. »
Une puissance du seuil nucléaire
L’un des points les plus préoccupants concerne le nucléaire :
« L’Iran est aujourd’hui à deux doigts de la bombe. Il possède les capacités techniques pour franchir le seuil en quelques semaines. »
Une situation qui redéfinit les équilibres régionaux.
Le retour des empires et des religions
Au-delà du cas iranien, Colosimo élargit son analyse :
« Nous assistons à la fin du cycle de l’occidentalisation du monde commencé en 1492. »
Et il insiste sur un phénomène majeur :
« Le retour des religions, des empires et des logiques de puissance ne fait qu’un. »
Contrairement aux idées reçues :
« La religion n’a jamais disparu. Elle revient aujourd’hui comme le moteur le plus puissant de mobilisation et de guerre. »
Une critique de l’aveuglement occidental
L’historien pointe également les erreurs de l’Occident :
« Nous avons cru que le commerce et la mondialisation allaient pacifier le monde. C’était une illusion. »
Et d’ajouter :
« Nous découvrons aujourd’hui que les autres puissances n’ont jamais cessé de penser en termes d’empire, de religion et de guerre. »
Les États-Unis face à leurs limites
Colosimo livre une analyse nuancée de la puissance américaine :
« Les États-Unis sont une puissance profondément religieuse, structurée par une forme de religion civile. »
Mais il souligne leurs contradictions :
« Ils ont voulu imposer un ordre libéral au monde sans toujours y croire eux-mêmes, et sans comprendre les sociétés auxquelles ils s’adressaient. »
Vers un monde plus conflictuel
En conclusion, son diagnostic est sans ambiguïté :
« Nous entrons dans un monde plus dur, plus instable, où les conflits redeviennent structurels. »
Et de conclure, avec une pointe d’ironie en citant Woody Allen :
« Si je n’ai pas de message d’espoir, deux messages de désespoir feront-ils l’affaire ? »
Téhéran, au cœur du monde qui vient
Pour Jean-François Colosimo, une chose est certaine : « Comprendre l’Iran, c’est comprendre le monde qui vient. »
Un monde marqué par le retour de l’histoire, des empires et des affrontements de longue durée.