« Je vous parle d’un temps où les jeunes qui travaillent aujourd’hui dans le secteur du tourisme ne peuvent pas connaître… » la rubrique de Michel Messager
« En route, le mieux c'est de se perdre. Lorsqu'on s'égare, les projets font place aux surprises et c'est alors, mais alors seulement que le voyage commence. »
Nicolas Bouvier, poète baroudeur (1929-1998)
Lorsqu’on évoque l’aventure, on ne peut que penser à la vie romanesque qu’a connu Una Liutkus, personnage haut en couleur, toujours en empathie avec ses interlocuteurs, le cigare vissé à la bouche, il a pendant l’époque du tourisme des pionniers, symbolisé la destination mythique qu’a été Cuba pour toutes les jeunes générations.
Reconnu par ses pairs comme l’homme qui a lancé Cuba, Una est un professionnel qui non seulement a su imposer la destination, mais aussi et surtout la faire aimer.
Sa vie professionnelle, comme personnelle, est incroyable…
C’est peut-être pourquoi on peut lui adjoindre le terme de multifacette. Ce Lituanien de Villefranche sur Mer, férocement antisoviétique, a pourtant éprouvé un singulier tropisme pour Cuba, alliée de l’URSS honnie !
Comment a-t-il pu concilier ces deux passions, apparemment exclusives, cela reste pour moi un mystère. Mais c’est sans doute pourquoi tant de professionnels sont restés attachés à ce personnage de roman qui a su faire découvrir Cuba à des milliers et des milliers de Français, ce qui à cette époque était un challenge loin d’être gagné.
Même s’il adorait la fête, il se montra dans son métier un personnage réservé. Ses pères se souviendront de lui comme un homme de parole. Il aura toute sa vie durant assumé chaque problème inhérent à une destination jugée difficile. Plus qu’un acteur du secteur, c’est une ‘’Personnalité du tourisme’’.
Français, d’origine lituanienne, mais aussi Cubain de cœur, Jonas-Perkūnas Liutkus, dit Una, est né voici 86 ans à La Baule. Il est aussi le fils aîné du diplomate et peintre Antanas Liutkus (1906-1970), consul de Lituanie en France dès 1936.
Privé de son pays par le pacte germano-soviétique de 1939, qui avait entériné l'annexion des trois pays baltes par l'URSS en juin 1940, Una a vécu toute sa jeunesse dans la maison familiale de Villefranche dans les Alpes-Maritimes. Il a connu les affres du rideau de fer à travers le destin de ses parents. Avec humour, Una rappelle : « si j’ai toujours été en bonne santé, c’est que pendant toute ma jeunesse, nous mangions, manque d’argent oblige, déjà ‘’bio’’. Mes parents vivaient chichement : une chèvre, une vingtaine de lapines et une centaine de poules complétaient l’alimentation. »
Après ses études secondaires, Una intègre le Lycée Hôtelier de Nice. Grâce à cela, il peut arrondir ses fins de mois d’étudiant en faisant des ‘’extras’’ le weekend, comme serveur ou barman. « Mon plus beau pourboire : 100 dollars donnés par une cliente du fameux hôtel ‘’la Réserve’’ à Beaulieu. Cette cliente, c’était la richissime Madame Vanderbilt descendante de cette famille qui a joué un rôle important dans l'histoire économique et artistique des États-Unis et qui a contribué à l’achat de mon premier scooter. » Sur l’insistance de son père, il fait ensuite des études dites ‘’plus sérieuses’’, la Fac de Droit de Nice, puis il monte à Paris où il entre à Sciences Po.
En 1964, Una Liutkus, à l’occasion d’un périple à Cuba organisé par l’Union des Etudiants Communistes, il embarque des amis Evelyne Pisier et sa sœur Marie-France Pisier (l’actrice). Il fait connaissance du chef du groupe Bernard Kouchner (le futur ministre), tous proches dans les années 1960 du Parti communiste français. Il a 25 ans.
Au cours de ce voyage il tombe amoureux du pays comme Evelyne Pisier (qui deviendra plus tard la femme de Bernard Kouchner) qui elle tombe aussi amoureuse de Fidel Castro !
Mais laissons à Una le plaisir de nous conter cet épisode, qui notamment lui permettra indirectement de tisser des relations très proches avec les membres du gouvernement cubain.
« Lors du discours du Comandante, le 26 juillet 1964 à Santiago, on nous avait installés dans une tribune exactement sous les officiels. Je vois un type avec un cigare, un béret et une étoile sur le béret. Je ne l’avais jamais vu. Je demande qui c’est ? Che Guevara !
Il y avait aussi Raul Castro bien sûr, qui pionçait, et le Che qui regardait le ciel en fumant cigare sur cigare. Après le discours (3 heures) on a regagné en bus les maisons où les Cubains nous avaient installés. Les sœurs Pisier et moi, on s’assoit pour dîner. La porte s’ouvre, Fidel !
Grand, baraqué, en uniforme kaki et rangers. Une armoire, quoi ! Il n’avait que 39 ans à l’époque. Imaginez un Centaure à la voix qui porte... Il avait un charisme incroyable. "On va se revoir, dit-il, je vais suivre votre voyage." Dix minutes plus tard, il était parti.
Entre alors un soldat : "El Comandante voudrait absolument vous voir ce soir. Faites semblant d’aller vous coucher, rendez-vous à minuit." Nous prévenons Bernard, et on se retrouve à une petite dizaine, à attendre en fumant des clopes sous un manguier. Trois grosses Buick arrivent et on s’entasse en vrac dans les voitures. Je sens de la ferraille sous mes pieds, des armes…On roule presque une heure dans la sierra. On arrive devant un bâtiment tout allumé, un petit hôtel. On nous propose du rhum, de la bière, du Ginger.
Au bout d’une demi-heure, Fidel descend après sa douche ! Fidel nous demande : "Qui êtes-vous chacun d’entre vous ?" Nous nous présentons : je suis Robert d’origine espagnole et serai ingénieur… je suis Bernard et serai médecin… À mon tour « je suis d’origine lituanienne et viens de terminer Sciences Po. » À ces mots Fidel saute en l’air et crie « Le pacte germano-soviétique est le principal des crimes de Staline’’. Ser ces paroles, je suis devenu Fidéliste, car il venait de confirmer tout ce pour quoi ma famille et mes amis de la Communauté lituanienne de France avaient lutté toute leur vie.
On discute toute la nuit, le jour se lève, Fidel nous envoie nous coucher. En arrivant dans nos dortoirs, on se rend compte qu’Evelyne n’est pas là. Elle s’est pointée vers 13 heures : "Fidel m’a demandé de rester." Et là elle me raconte, ses doigts de pianiste, sa douceur, sa gentillesse, "le bruit très érotique du ceinturon avec le pistolet qu’il jette avant l’amour !". Pendant notre voyage en bus vers la capitale, presque tous les soirs, Fidel envoyait quelqu’un chercher discrètement Evelyne… »
De ce premier voyage, Una Liutkus, photographe amateur, mais doté tout de même d'une belle technique, ramènera de ce séjour pas comme les autres, une multitude de photos. De ces photos, de nombreuses galeries en feront des expositions sous le nom de CUBA SI 64 ! « Ce sont en tout et pour tout 365 photos en noir et blanc et quelques diapositives couleurs rescapées d'une époque et qui résonnent avec le contexte médiatique particulier », explique Patrice Loubon, directeur et fondateur du centre d'art photographique NegPos.
Retour à Paris, il ne sait pas réellement qu’elle voie il va prendre. Il travaille quelque temps à la Fondation Nationale des Sciences politiques comme rédacteur spécialisé en droit constitutionnel, puis part en mission en Algérie pour le Ministère de la Coopération « rien de très excitant ! » avoue-t-il.
C’est au cours de l’été 1963 qu’il ‘’touche’’ pour la première fois au tourisme : « J’ai travaillé lors de la période d’été pour l’agence de voyages ‘’Voir et Connaitre’’. Mon job consistait à accueillir les clients parisiens en gare de Toulouse, puis de les acheminer par autobus jusqu’à Barcelone (2 jours !), puis de prendre le bateau jusqu’à Palma et de m’occuper d’eux tout au long de leur séjour aux Baléares… Une véritable expédition à cette époque. »
Crédit photo : ©Facebook/Una Liutkus
Au bout de deux ans, tournant en rond et cherchant toujours sa voie, il contacte son amie Evelyne Pisier et lui demande de contacter « son ami » à La Havane. Ça marche ; Fidel l’engage.
Nous sommes en 1966, Una, la trentaine assumée, arrive à Cuba. Il y restera quatre ans. Il se mariera avec à une magnifique cubaine Mirtha Ibarra, étudiante en théâtre qui deviendra une star dans son pays et qui lui donnera un fils. Una, engagé par l’Université de La Havane, travaillera au Centre de Recherche sur le pâturage et le fourrage ! Sciences Po mène à tout à condition d’en sortir !
Petite anecdote de son voyage de 1964 : « Invité par Fidel Castro pour une sortie en mer sur un yacht en bois des années 30 qui avait appartenu à un trafiquant de drogue. Il y avait une photo de Lénine dans le carré. On a pêché des langoustes avec Fidel, déjeuné avec lui. On a chanté la Marseillaise (selon lui le plus bel hymne du monde.). Il nous a dit que la grande erreur de la Commune était de n’avoir pas pris la Banque de France. Dans une Révolution, il faut prendre le fric ! » Una restera quatre ans à Cuba où il continuera à côtoyer les élites cubaines.
Retour en France fin 1970, sans job, il rencontre un après-midi au Jardin du Luxembourg, un ami niçois qui lui indique que le Service Voyages de la ‘’Fédération des Villes Jumelées’’ recherche du personnel. Deux heures après, il ressort avec un nouveau job : responsable de l’Amérique Latine. Il rencontre à cette occasion deux personnages de la Fédération des villes jumelées, Jean Jacques Porchez et Claude Saulière avec lesquels il crée en 1972 Delta Voyages qui deviendra un To majeur avec plus de 25 000 clients.
Un petit mot sur ses associés, deux belles rencontres :
Claude Saulière sera le créateur en 1979 de ‘’Carrefour des voyages’’ et de ses satellites Carrefour de la Chine, Carrefour du Brésil… qu’il revendra en 1996 et qui est devenue entre-temps ‘’Voyageurs du Monde’’, à Jean-François Rial et Alain Capestan.
Tant qu’à Jean Jacques Porchez, il sera l’un des créateurs de Génération écologie et bifurquera vers la politique. Il participa à plusieurs cabinets ministériels, notamment celui du ministère de l’Environnement sous Michel Rocard et de Dominique Voynet sous Lionel Jospin.
C’est lors d’une fin de soirée de novembre 1983, que le chemin de vie de Una va prendre ‘’la voie royale’’ si l’on peut dire en parlant de Cuba… ! « Cette soirée-là, il pleuvait. Le ciel était gris, tout comme mon moral, puisque Delta Voyages venait d’être vendu à Jean Claude Rouach alors Président du SNAV. C’est alors qu’on m’informe que deux personnes m’attendent à l’accueil. Ces deux personnes, s’étaient Miria Contreras qui avait été la cheffe de Cabinet du Président Allende et un représentant du Ministère du Tourisme de Cuba. Ils recherchaient un professionnel du tourisme, pour lancer la destination Cuba et avait eu mon nom via Angel Parra célèbre chanteur chilien réfugié en France qui reçut en Fin 2004 le titre de ‘’Figuras fundamentales de la música chilena’’. »
Mark Twain disait : « L'homme qui est pessimiste à 45 ans en sait trop, celui qui est optimiste après n'en sait pas assez. » Peu importe pour Una. Il saisit l’opportunité qui lui est offerte et crée en avril 1984 à Paris le tour opérateur Havanatou. Cette initiative lancera le tourisme vers Cuba. Il dirigera l’entité jusqu’à sa retraite. Una à tout juste 45 ans !
Quand, il prend la tête d’Havanatour France (Havanatour, l’ancêtre des institutions touristiques cubaines a été créé en 1980), il fait face à un sacré défi. En effet, il faudra attendre la fin de la décennie pour que le tourisme devienne un secteur prioritaire pour le Cuba de Castro.
Mais ce challenge ne le rebute pas, bien au contraire. À partir de cette date, il ne comptera plus ses trajets entre Paris et La Havane : « Il faut bien l’avouer, les toutes premières années sont difficiles. Il s’agit de faire connaître la destination et surtout convaincre les autorités touristiques cubaines de leur potentialité ».
Un de ses premiers chantiers sera de refaire tous les programmes que le ministère lui avait mis à sa disposition. Trop rigides, trop restrictifs. Il les chamboule totalement, pour rendre ces programmes plus vendeurs et surtout correspondant mieux à la clientèle française, ce qui lui vaudra le surnom de ‘’El Professor’’ par les professionnels cubains… Puis il parcourt Paris et les régions pour présenter la destination, son premier client sera Kuoni.
Enfin, il développe et multiplie les voyages de presse donnant à Cuba l’image qu’elle mérite tant auprès du grand public que pour les professionnels du tourisme. Comme se le rappelle Michèle Sani, journaliste à Tour Hebdo : « À cette époque, Cuba était encore sous influence soviétique. On parlait russe partout et Varadero n'était encore qu'une immense plage déserte avec seulement une grande et luxueuse demeure construite en 1930 par un milliardaire américain : Dupont de Nemours. Je me souviens également que pendant le voyage retour, dans l’avion tous les invités du voyage de presse fumaient le cigare. »
Dans les années 1990, aux prises avec une crise économique sans précédent provoquée par la disparition du bloc communiste, Cuba est en train d'effectuer un aggiornamento économique : ouverture aux capitaux étrangers, développement touristique et recherche pétrolière. Tout en conservant, à l'image du régime chinois, une ligne idéologique. C'est vers le tourisme, un secteur négligé jusque-là, que le pays se tourne en priorité. En l'espace de quatre ans, Cuba a suscité la création d'une centaine de joint-ventures avec des investisseurs du monde occidental dont 30 % concernent le domaine du tourisme.
C’est au cours de cette décennie qu’Havanatour atteint les 35 000 clients, déménage ses locaux rue du 4 septembre pour accueillir ses 15 salariés (mais aussi les membres du Club du Cigare du Tourisme sous la houlette de Pierre Doulcet).
Avec ses 240 hôtels, soit 40 000 chambres, les trois-quarts d’entre eux arborant 4 ou 5 étoiles, et la mise en place par Air France de deux vols quotidiens Paris la Havane sans oublier AOM, Cuba devient la destination où il faut aller et Una en devient la référence.
19 janvier 1996 est une date importante pour Una et pour Cuba. En effet, du 19 au 23 janvier 1996 a lieu le 39 éme congrès du Syndicat National des Agences de Voyages. Près de 900 professionnels du tourisme y participent sous la houlette du Président Balderacchi. Ce congrès restera célèbre puisque c’est à cette occasion que Christian Blanc, le PDG d’Air France, supprime la commission aux agents de voyages dans des termes bien choisis : « Nous devons coopérer ensemble. Il s'agit de travailler de façon très pragmatique sur la question des coûts de production. Le problème n'est plus d'augmenter les commissions ou d'augmenter nos prix, mais de les réduire. » On connaît la suite…
Ce Congrès c’est aussi indirectement un succès pour Una, l’homme qui a lancé la destination. En effet à cette date, Cuba enregistre 745.000 visiteurs, dont 35 000 touristes français et connaît un véritable boom touristique, représentant son principal ballon d'oxygène. L’avenir apparait prometteur : Accor annonce un programme d'investissements via sa filiale de loisirs Coralia, Serge Trigano, président du Club Med, signe un accord pour transformer un hôtel en construction en village de vacances, Nouvelles Frontières, envisage d'ouvrir une filiale à Cuba…
Pour Una, ce congrès est un marqueur important pour la destination. Una l’analyse avec lucidité : « Avec l’arrivée en 1988 de Gorbatchev et sa politique de la ‘’glasnost’’ allié à l’euphorie touristique, les Cubains sentent qu’ils ne pourraient plus compter autant sur l’aide de l’URSS. Il se sont mis à construire un peu n’importe comment et n’importe où. Ensuite avec la mort de Fidel Castro le 25 novembre 2016, la situation de Cuba et l’âge d’or du tourisme ont commencé à s’étioler petit à petit, mais inexorablement et sûrement. » Cuba peu à peu va perdre de sa superbe.
En décembre 2005, après avoir organisé les ‘’Forces de Vente AFAT Voyages’’ à La Havane, ‘’El Professor’’ quitte la scène et prend sa retraite, profitant de sa famille, de ses amis et du soleil de Villefranche sur Mer. Un seul bémol : à son grand regret, il ne fume plus ses éternels cigares.
Quand on demande à Una Liutkus quel est son meilleur souvenir, il répond :
« Mon premier voyage en Lituanie en décembre 1990. »
Ses plus grands regrets : « Ne pas jouer d’un instrument de musique. »
Sa plus grande angoisse : « Les surbookings hôteliers à Cuba dans les premières années. »
Una Liutkus, un ‘’Baroudeur Romantique’’ qui entre dans ce cercle fermé des ‘’Pionniers du Tourisme’’.