En s’alliant au fonds américain Certares, accord signé le 29 décembre, le groupe ferroviaire italien Ferrovie dello Stato Italiane (FS), maison mère de Trenitalia France, réalise une opération à double levier
Le partenariat prévoit d’abord un apport financier de 300 millions d’euros de la part du fonds américain, destiné à soutenir un plan d’investissement d’un milliard d’euros porté par le groupe italien.
Ce plan vise à accélérer le développement de Trenitalia en France, avec l’acquisition d’au moins 19 nouvelles rames, l’augmentation des fréquences – notamment sur l’axe Paris–Lyon – et la construction d’un site de maintenance près de Paris. À plus long terme, le groupe italien affiche également son ambition de lancer une liaison Paris–Londres d’ici 2029, entrant ainsi en concurrence directe avec Eurostar.
Un enjeu clé : briser le verrou de la distribution
Mais l’intérêt de l’accord ne se limite pas au financement. Certares doit surtout apporter à Trenitalia un accès privilégié à ses réseaux de distribution, un atout stratégique pour la compagnie italienne, dont l’offre n’est pas référencée sur le portail Connect de la SNCF. Depuis son arrivée sur le marché français en 2020, Trenitalia peine en effet à écouler ses billets à grande échelle, malgré une offre compétitive.
Spécialisé dans le voyage et le tourisme, Certares détient des participations dans plusieurs acteurs majeurs de la distribution, parmi lesquels American Express Global Business Travel, Marietton Développement (Havas Voyages, Selectour), Voyageurs du Monde ou encore Internova Travel Group. « Dans le cadre de ce partenariat, Certares facilitera la mise en place d’accords commerciaux orientés vers la distribution des produits entre Trenitalia France et les sociétés de son portefeuille », précise le communiqué commun.
Pour les nouveaux entrants, la distribution constitue un obstacle majeur. « Avec Rome–Milan et Madrid–Barcelone, Paris–Lyon est l’un des trois grands corridors ferroviaires européens. Les TGV de la SNCF sont pleins, alors que certains trains de Trenitalia circulent presque à vide. Les voyageurs passent par Connect, qui dispose d’un quasi-monopole, et n’y trouvent pas de billets Trenitalia », observe le dirigeant d’une néo-compagnie ferroviaire qui prépare son arrivée en France avant 2030.
Une coentreprise pour accélérer la montée en puissance
Sur le plan opérationnel, FS et Certares prévoient la création d’une coentreprise, sans que les contours précis n’aient encore été dévoilés. Reste notamment à savoir si cette structure se traduira par une prise de participation directe du fonds américain dans Trenitalia France, ce qui reviendrait à partager le contrôle de la filiale avec un investisseur financier.
Sur le terrain, les trains à grande vitesse rouges italiens desservent aujourd'hui Paris-Lyon, Paris-Marseille et Paris-Milan, avec une montée en gamme assumée : sièges plus larges, davantage d'espace, service à bord renforcé en classe affaires. L'objectif est clair : séduire une clientèle sensible au confort et aux prix, dans un contexte de hausse continue des tarifs des TGV français.
Une croissance encore coûteuse
Cette stratégie de conquête reste toutefois coûteuse. Si Trenitalia a fortement augmenté ses fréquences - la ligne Paris-Lyon est passée de 9 à 14 allers-retours quotidiens - la rentabilité n'est pas encore au rendez-vous.
Le taux de remplissage moyen des rames italiennes atteint environ 65 % sur l'axe Paris-Lyon-Marseille, contre 80% pour les TGV de la SNCF, portés notamment par les offres à bas coûts Ouigo.
Surtout, la montée en puissance s'est accompagnée d'un creusement des pertes, passées de -20 millions d'euros en 2021 à - 68 millions d'euros en 2024. La fermeture pendant plus d'un an des liaisons franco-italiennes à la suite d'un éboulement dans les Alpes n'a fait qu'aggraver la situation financière de la filiale française.
Dans ce contexte, l'alliance avec Certares apparaît comme un tournant stratégique pour Trenitalia. En combinant moyens financiers et accès à la distribution, l'opérateur italien espère enfin transformer sa croissance commerciale en succès économique durable, dans un marché français et européen du train à grande vitesse où la concurrence avec la SNCF s'annonce de plus en plus intense.
