Saint-Etienne est l’une des villes françaises qui a le plus évolué dans les vingt dernières années. Pourtant l’image négative de cité minière gangrénée par la désindustrialisation lui colle toujours à la peau. Un préjugé injuste, car ici l’industrie de pointe a remplacé l’industrie lourde et les savoir-faire traditionnels ont débouché sur une pratique innovante du design. Depuis les années 2010, Saint-Etienne s’impose comme la capitale française du design. De telle sorte que le design est aujourd’hui au cœur de la communication de Saint-Etienne Hors Cadre. Encore faut-il convaincre le visiteur. Mais dans la métropole stéphanoise, on sait la jouer collectif, comme lors d’un match de foot. Pas étonnant que la ville ait su rebondir.
Sur le parvis de la gare de Saint-Etienne Châteaucreux caracole une paire de chevaux bleus réalisés par l’artiste Assan Smati. En toile de fond, les façades rouge vermillon du nouveau quartier d’affaires où logent le Novotel et la CPAM. Cent mètres plus loin, le cube déstructuré de la Cité Grüner abrite dans ses patios jaunes le siège de Saint-Etienne Métropole. Et au milieu du quartier ondulent les rames vertes de la troisième ligne de tramway, inaugurée fin 2019. Mais où est donc la « ville noire », obscurcie par l’extraction du charbon, l’industrie en faillite et la crise des années 70 et 80? Face à la gare du XIXe siècle, à la belle façade de briques, le décor est planté: bienvenue dans la vitrine ultra-contemporaine de Saint-Etienne, aujourd’hui capitale du design. « C’est la ville française qui a le plus changé en vingt ans, avec une croissance démographique de 5 000 habitants depuis 2011 et un afflux d’étudiants », nous explique-t-on à l’office de tourisme. « Le premier bassin de PME/PMI après l’Ile-de-France retrouve désormais un second souffle ».
L’ancienne ville minière partait pourtant de loin, prenant de plein fouet la désindustrialisation des années 70. Avec la fermeture de sa mine, puis de la Manufacture royale, de Manufrance et d’autres grandes industries, ce sont des dizaines de milliers d’emplois qui disparaissent. Les succès de sa célèbre équipe de foot ravivent un temps la pugnacité des Stéphanois, jusqu’à ce que les Verts eux-mêmes décrochent des championnats nationaux. Le centre-ville se désertifie, Lyon aspire les services et le tertiaire. On ne fréquente plus Saint-Etienne la mal aimée. Jusqu’à ce qu’une succession d’événements et de créations ne jalonnent sa sortie du tunnel. 1998: lancement de la première Biennale Internationale Design, 2005: création de la Cité du design, 2010: Saint-Etienne est désignée par l’Unesco ville créative pour le design.
« Mais cette dimension « design » n’est pas arrivée par hasard », rappelle Lucile Gonon, responsable communication à la Cité du design. « La ville de Saint-Etienne est une terre d’invention, la ville des « 1000 brevets ». Force vive de la France, elle a explosé avec la révolution industrielle, notamment en termes de population ». Les armes à feu fabriquées dans la Manufacture royale, les vélos (on y a conçu la première bicyclette française en 1886), les métiers à tisser, les rubans et la passementerie ont longtemps fait sa richesse. De ce fait, le « design » stéphanois, qui plonge ses racines dans ce passé industriel, affiche près de 200 ans au compteur. Autant de savoir-faire qui ont trouvé aujourd’hui d’autres applications notamment dans l’optique, le numérique et les technologies de pointe. « Quand la crise est arrivée, on pouvait se laisser miner par la désindustrialisation ou bien se lancer dans des marchés de niche qui attirent les technicités », reprend Lucile Gonon. « Aujourd’hui, on innove de nouveau dans tous les secteurs. Grâce à son expertise en rubanerie, Saint-Etienne est ainsi le premier territoire des textiles médicaux ».
La Cité du design occupe depuis 2010 l’ancienne Manufacture d’armement, un véritable « palais » industriel de brique rouge de 1864 auquel ont été ajoutés deux bâtiments contemporains, la Platine et la Tour d’observation. Une ville dans la ville qui loge l’école supérieure d’art et design, un centre de recherche et d’innovation et des lieux d’exposition. La dernière exposition en date, sur le design des jeux vidéo, a attiré plus de 10 000 visiteurs, un succès. Initiée par l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne, la Biennale Internationale Design opère comme un terrain d’expérimentation en traitant tous les deux ans des enjeux du design dans les problématiques de la société actuelle, comme en 2017 avec « Les mutations du travail ». Parfois soupçonnée d’élitisme, « la Biennale est toutefois un événementiel très important dont l’intérêt rejaillit sur tout le territoire, puisqu’en ville chaque site culturel accueille une exposition », explique Christophe Roy, responsable promotion séjours groupes à l’office de tourisme.
Encore fallait-il mettre en musique ces éléments d’attractivité. « Notre souhait: faire de Saint-Etienne une ville de city break et développer la proposition de séjours, poursuit Christophe Roy. « Il y a dix ans les autocaristes ne nous écoutaient même pas, aujourd’hui ils nous accordent de la place dans les brochures. L’évolution de l’image de Saint-Etienne est tangible; mais il faut vraiment travailler sur cette nouvelle notion dynamique de design. Ce qui n’était pas possible tant qu’on n’avait pas structuré l’offre et les prestataires ». Il y a deux ans, l’agglomération a réorganisé son offre touristique autour d’un nouveau concept de destination, Saint-Etienne Hors Cadre. « C’est une structure qui cristallise un réseau d’acteurs locaux, musées, hôteliers, sites culturels de toutes tailles, amicales laïques… », résume Riwan Makhlouf qui travaille au service Communication. Tous mettent en commun idées et stratégies pour rendre l’offre de visite unique. Saint-Etienne n’est pas une destination classique, il fallait donc un office de tourisme différent ».
Hors Cadre s’appuie sur des outils innovants, une webapp (qui géolocalise le visiteur et l’informe en temps réel des opportunités de sites à visiter alentour), un city guide branché comme un magazine, un espace d’accueil rue de la Libération à l’ambiance aussi cosy qu’un lobby d’hôtel. Tous les acteurs locaux s’investissent dans le développement d’un tourisme d’expérience, au premier rang desquels les musées qui tissent toujours, à leur manière, un lien étroit avec le design. Si le musée d’Art moderne abrite ainsi l’une des quatre plus grandes collections de design en France, au musée d’Art et d’Industrie tous les étages sont consacrés aux savoir-faire locaux: l’armurerie, les cycles, le ruban (premier musée au monde dans cette catégorie, avec des métiers à tisser en fonctionnement activés par d’anciens rubaniers!). « Le musée permet à nos 35 000 visiteurs par an de comprendre le passé et l’avenir de Saint-Etienne », assure Marie-Caroline Janand, directrice du musée. Et de remonter aux origines du design: l’ornementation des armes, le souci de leur ergonomie, puis la notion de série, la production industrielle… »
Depuis 2001 Saint-Etienne est labellisé Ville d’art et d’histoire, titre attribué aux collectivités « qui mettent en jeu des moyens humains et économiques pour promouvoir un patrimoine atypique », explique Grégory Charbonnier, qui est également chargé du dossier « Pays d’art et d’histoire » pour Saint-Etienne et la métropole, afin d’étendre le label à la métropole. « On comprend mieux l’histoire de Saint-Etienne si on étudie les influences industrielles des alentours ». Même l’architecture du XXIe siècle peut ici faire l’objet d’un parcours complet: la silhouette profilée du Zénith, dessinée par Sir Norman Foster, la Comédie reconvertie par le Studio Milou, la Cité Grüner de Manuelle Gautrand… « Il y a une politique volontariste de la municipalité depuis les années 2000 de faire appel à de grandes signatures architecturales, pour lui donner un cachet soigné et spectaculaire de ville moderne », reprend Stéphane Charbonnier. Tout autour de la Cité du design, le Quartier créatif est un territoire de plus de 100 hectares en totale mutation. Il comprend déjà, outre des bureaux, des crèches et du résidentiel, une pléthore de structures animées par une dimension collaborative: des fablabs, des collectifs de designers, des espaces de coworking, des cantines partagées… Saint-Etienne Hors Cadre l’assure: le visiteur bénéficie toujours ici d’un effet de surprise. Mais que manque-t-il vraiment à la capitale de la Loire pour inscrire cette image dynamique dans l’esprit des visiteurs potentiels? « Quelques événements de prestige, peut-être », émet un opérateur culturel.
Une offre globale – Saint-Etienne Hors Cadre coordonne toutes les initiatives et offres de découverte à même de donner une image globale et dynamique de la ville et valorise une « collection de lieux hors cadre et incontournables à la fois ». Objectif? Proposer de courts séjours organisés. « On met en premier affichage cette nouvelle image design de Saint-Etienne, précise Christophe Roy, du service groupes, mais on se positionne ensuite sur trois axes: le tourisme industriel (pour nos visites d’entreprises, nous effectuons un vrai travail sur l’interactivité, les ateliers, les dégustations, les boutiques…), la découverte de la nature (nous sommes tout près des gorges de la Loire) et la gastronomie. Nous faisons près de 400 groupes packagés à l’année, soit 17 000 personnes, et 1 000 prestataires réservés, et un chiffre d’affaires HT de 450 000 €. Notre clientèle venait autrefois des départements voisins, à 3 heures de bus. Depuis 4 ans le tourisme monte en puissance, avec un élargissement de notre rayon d’action: l’Alsace, la région Centre, la Champagne-Ardennes… »
Nouveautés: – L’Aventure des trains – Ouvert le 29 février 2020 à Andrézieux. Un parcours-spectacle scénarisé de 45 minutes qui simule, avec des projections, le trajet de Saint-Etienne à Andrézieux, première ligne de chemin de fer de France ouverte en 1844.
– La Maison du Patrimoine et des Lettres. Ce CIAP (centre d’interprétation de l’architecture et du patrimoine prévu dans le cadre du label Ville d’art et d’histoire) présentera l’histoire et l’évolution urbaine de Saint-Etienne à travers une scénographie numérique. Ouverture courant 2020.
– Prochaine Biennale Internationale Design: printemps 2021.
Une visite de ville… décadrée – Pas classique, la ville de Saint-Etienne? Elle a grandi avec la Révolution industrielle, dans une tonalité assez hétérogène. Qu’importe, on découvre dans un même élan l’avenue de la Libération, la plus cossue de la ville, des installations expérimentales issus de la dernière Biennale et la rue Henri Gonnard. Le long de cette étroite artère qui traverse un quartier autrefois occupé par les passementiers, les street artistes Ella &Pitr animent les portes de garage en y peignant des géants amorphes. Ne pas rater le travail de ce couple de Stéphanois à la réputation internationale: leur travail s’affiche en grand dans les rues, sur la chocolaterie Weiss ou près de la gare…
Complexe Le Corbusier à Firminy – A 20 mn de route de Saint-Etienne, le plus grand site Le Corbusier d’Europe comprend une maison de la Culture, un stade, une église et une unité d’habitation où s’expriment toutes les règles édictées par Corbu, du Modulor à l’utilisation du béton. La visite guidée de 2h30 permet d’accéder au dernier étage de l’unité d’habitation qui a longtemps hébergé une école maternelle. Le site est très connu des visiteurs internationaux.
Le Puits Couriot – Musée de la Mine – Ce lieu spectaculaire resté dans son jus, à deux pas du centre-ville, accueille 60 000 visiteurs par an. Adossé à deux crassiers (collines de déchets), le site minier fermé en 1973 dévoile, en visite libre ou guidée, le parcours quotidien des mineurs de la lampisterie au Chevaleret. Un ascenseur permet d’accéder à une galerie reconstituée de façon très réaliste.
Novotel du quartier Châteaucreux (4 étoiles, 77 chambres). Ouvert en mars 2019, situé à proximité de deux lignes de tramway, le Novotel est une excellente entrée en matière pour découvrir le Saint-Etienne de la création. Terrasse végétalisée, 4 salles de réunion et lobby-bar aménagé en petits salons modulables: l’ambiance cocooning est signée du designer Thierry d’Istria.
Le musée des Verts: A portée de main le maillot de Platini, les glorieux trophées, les fameux poteaux carrés (qui, s’ils avaient été ronds, etc!). Depuis sa création en 2015, le musée reçoit de 40 000 à 50 000 visiteurs par an, dont de 5 à 10 % de groupes. Sa visite se combine à la découverte du stade Geoffroy Guichard, le mythique « chaudron ». « Certains touristes ne viennent que pour le musée et le stade, déconnectant le club et le reste de la ville, regrette Laurent Chastellière, responsable du musée. Mais nous travaillons avec l’office de tourisme sur une offre packagée comprenant un match et la visite d’un autre site ».
Qu’est-ce que le design, sinon l’association de la forme, de la technique et de l’usage, telle qu’elle a été pratiquée par l’école de dessin de Saint-Etienne dès le XIXe siècle? La Cité du design est tout naturellement l’héritière de cette institution. Elle a pour mission de sensibiliser le public au design, en produisant des événements à forte notoriété, dont la Biennale Internationale Design. L’édition de 2019 a attiré 235 000 visiteurs, grand public et professionnels, dont beaucoup d’étrangers. « La Biennale a aussi pour volonté de transformer la ville en laboratoire participatif. Commerçants, associations, entrepreneurs s’approprient sa thématique pour proposer des animations », détaille Lucile Gonon. En 2017, le projet « République du design » a confié les pas-de-porte désaffectés de la rue de la République à des designers pour ouvrir des ateliers ou des boutiques dont certains se sont pérennisés. Depuis 2015, l’opération Bancs d’essai permet aux élèves de l’Ecole de design de tester des modules innovants de mobilier urbain dans la ville. Les projets primés sont conservés et tout visiteur peut tester le banc à roulettes ou la causeuse réversible. « L’objectif étant de faire entrer ce mobilier dans le catalogue de la ville mais aussi que d’autres villes se l’approprient ». Saint-Etienne est la première ville de France à avoir intégré un poste de design manager qui intervient dans ses politiques publiques pour améliorer la qualité de ses services et de ses équipements. La Cité du design aide aussi en moyenne 120 entreprises par an à intégrer le design dans leur organisation ou leurs produits. Comme ce fut le cas pour la chocolaterie Weiss, une institution locale qu’elle a accompagnée dans la création en 2016 de ses Ateliers Weiss, un lieu d’animation, de vente et de restauration, particulièrement apprécié des groupes.
« Saint-Etienne reste un territoire accessible avec une offre de visites traditionnelles historiques couplées à des rencontres avec des designers, des découvertes d’ateliers et de quartiers en mutation. Elle n’est pas une ville bourgeoise, donc pas en concurrence avec Bordeaux, Lyon ou Nice. Mieux vaut expliquer par exemple comment son habitat est lié à à la vie et au passé ouvriers. Puis on sort de l’urbain, on pratique le tourisme industriel. Nous montrons surtout avec sincérité un territoire qui évolue, en assumant les grandes crises économiques qui ont forgé ses particularités. Mais comment clarifier l’expérience aux yeux du visiteur? C’est de cette réflexion qu’est né Saint-Etienne Hors Cadre. On ne pouvait pas fonctionner seuls mais avec une dynamique de réseau, en réunissant 350 partenaires, dont beaucoup d’acteurs dans le secteur créatif. Le design est donc devenu notre fil rouge, mais le design d’usage dont la méthodologie part du besoin! Aujourd’hui, à Saint-Etienne, la mue s’est faite. On mesure l’évolution de l’image par des études de perception avant/après effectuées pendant les Biennales. C’est édifiant! Le secteur hôtelier est en pleine croissance et nous avons beaucoup de projets autour du tourisme de congrès. Un axe que l’on travaille fort car les visiteurs de congrès sont ensuite relais d’opinion pour le tourisme d’agrément. »