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Laure Bougon, Guillaume Pichard : « Donner vie au patrimoine de pierre »

Entretien | publié le : 01.06.2019 | Dernière Mise à jour : 07.06.2019

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Auteur

  • Bruno Courtin

Laure Bougon est chef de la section « Tourisme de mémoire » et Guillaume Pichard est chef de la section « Valorisation des nécropoles et des partenariats avec les territoires ». Ces deux sections font partie du bureau des lieux de mémoire et des nécropoles (BLMN) du ministère des Armées.

La création de ces sections est relativement récente et montre l’intérêt de l’État et des armées à dépasser leur mission initiale de conservation pour s’engager dans une démarche de valorisation et d’animation touristique d’un immense patrimoine historique lié aux guerres récentes. Ils ont accepté de répondre à nos questions sur leur mission et leurs réponses ne sont pas différenciées tant leur discours est complémentaire l’un de l’autre, voire fusionnel.
Pouvez-vous resituer votre action au sein du ministère des Armées ?

> Nos deux sections respectives se trouvent au sein de la direction des Patrimoines, de la Mémoire et des Archives du ministère des Armées, qui comprend deux sous-directions chargées du patrimoine culturel et mémoriel: la délégation des patrimoines culturels – c’est elle qui assure la gestion des musées qui sont sous le contrôle du ministère, comme ceux des Invalides ou encore le musée de la Marine au Trocadéro et le musée de l’Air et de l’Espace au Bourget –, et la sous-direction de la mémoire et de l’action éducative, dans laquelle nous nous trouvons. La mission principale de cette sous-direction est d’animer la politique mémorielle de l’État en lien avec les conflits contemporains et notamment de valoriser le patrimoine de pierre, propriété de l’État, dans lequel on trouve des nécropoles et des hauts lieux de mémoire. C’est un organigramme un peu complexe, comme vous pouvez le voir, mais qui montre néanmoins l’engagement du ministère des Armées dans une politique active auprès de toutes sortes de publics, dont les jeunes.

Cette organisation et cet engagement sont-ils récents?

> On peut dater du début des années 2000 un véritable intérêt pour la mise en œuvre au sein du ministère d’un tourisme de mémoire. Cela correspond à la préparation des célébrations du Centenaire de la Grande Guerre qui a donné lieu à la signature en 2004 d’une convention avec la direction générale des entreprises en charge du tourisme, renouvelée en 2011. Tous les acteurs concernés par ces célébrations sur quatre ans ont été réunis et ont ainsi appris à travailler ensemble. La section du tourisme de mémoire est née comme une résultante en 2011.

Comment définiriez-vous vos missions respectives ?

> Nous partageons assez largement de façon transverse les mêmes missions entre nos deux sections. Nous sommes d’abord des acteurs de la mise en œuvre puisque nous sommes propriétaires d’un important patrimoine de pierre lié aux conflits contemporains. Le rôle du ministère est passé d’une mission d’entretien de ce patrimoine à sa valorisation auprès du public, notamment à l’approche du Centenaire.

Une précision au passage sur ce qu’englobe cette notion de conflits contemporains…

> Pour 80 % de nos actions, cela concerne les deux conflits mondiaux de 14-18 et 39-45. Pour autant, nous faisons débuter notre spectre historique à la guerre franco-prussienne de 1870, dont nous préparons le cent-cinquantenaire l’an prochain. Vous allez commencer à en entendre parler. Et, par ailleurs, nous sommes également en train de travailler sur la mémoire de conflits plus récents dans lesquels la France a été engagée.

De quoi parle-t-on quand vous évoquez ce patrimoine de pierre ?

> Il peut se diviser en deux grandes catégories de sites, placés sous notre responsabilité, les sépultures de guerre – une autre façon de parler des 275 nécropoles, des quelque 2 200 carrés militaires ainsi que près de 100 lieux de sépultures présents dans près de 80 pays –, et les hauts lieux de mémoire. Il en existe neuf, dont le Mont-Valérien, la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette dans le Pas-de-Calais, le Mémorial des Martyrs de la Déportation sur l’Île de la Cité à Paris et le camp du Struthof dans le Bas-Rhin.

Revenons à vos missions principales…

> Au-delà de la mise en valeur de ce patrimoine, nous apportons un soutien aux collectivités, aux associations, à des acteurs privés pour leur apporter notre expérience dans cette mise en valeur de sites qui ne sont pas dans notre périmètre et auxquels nous associons notre propre patrimoine. Pour prendre un exemple concret, à Verdun l’État est propriétaire de la Nécropole et de la Tranchée des baïonnettes, mais pas de l’Ossuaire de Douaumont, ce qui ne nous empêche pas de travailler ensemble dans le cadre du tourisme de mémoire. Derrière cette mission plus globale, il y a un travail de mise en réseau de tous les sites et de tous les acteurs du tourisme de mémoire, pour lequel le ministère est très actif. Il s’agit de pouvoir présenter une offre complète, cohérente, diversifiée à toutes sortes de publics, qui va des scolaires aux associations d’anciens combattants en passant par les familles et de nombreux étrangers.

Avez-vous vu évoluer ce tourisme de mémoire avec son « explosion » entre 2014 et 2018 ?

> Les motivations des personnes qui viennent sur les sites sont de plus en plus variées et nous sommes en train d’évoluer davantage vers un tourisme d’histoire. On ressent un besoin d’explication et de pédagogie, de donner du sens à la visite. Cela se traduit d’abord par la création des nouveaux outils de médiation qui se développent pour une nouvelle lecture des sites. Mais encore au-delà, nous avons engagé un grand chantier pour relier le tourisme de mémoire à d’autres formes de tourisme. On a évoqué l’histoire et la culture, mais aussi le cyclotourisme ou la randonnée, car les lieux et la liaison entre les lieux s’y prêtent. Je cite souvent l’exemple de ces touristes qui sont venus visiter le camp du Struthof en Alsace et qui ont continué par la route des Vins.

La limite de cet exercice serait-elle d’éviter qu’un lieu de mémoire devienne un parc d’attractions ?

> On ne peut pas tout faire, en effet, et l’on doit prendre en compte le respect de la mémoire. Cela fait partie de notre rôle d’accompagnement au sein du réseau des musées et mémoriaux des conflits contemporains que le ministère anime depuis plusieurs années. Nous apportons une expertise dans la manière d’accueillir le public avec respect et un grand souci de qualité. Nous avons développé notre propre label de Qualité Tourisme, qui est une traduction du label mis en place dans d’autres lieux par Atout France, mais pour lequel nous avons introduit des critères spécifiques aux lieux de mémoire.

À l’occasion de la célébration du 75e anniversaire du Débarquement de Normandie, j’ai le sentiment que les nouvelles transformations des musées s’inspirent des parcs d’attractions…

> Les sites de Normandie présentent plusieurs caractéristiques qui les mettent un peu à part dans l’approche que l’on peut en avoir. Ils sont beaucoup fréquentés par des visiteurs anglo-saxons qui aiment les mises en situation scénographiées, les reconstitutions immersives. Ce qui est moins le cas pour les autres publics qui viennent sur les sites de la Grande Guerre. La seconde caractéristique, c’est l’évocation d’une Libération, de combats qui ont conduit à la victoire. La dynamique est différente. Enfin, les sites sont liés aux plages du Débarquement, au littoral, qui favorisent encore une approche plus ludique du tourisme de mémoire.

Quelles seraient les évolutions souhaitables ou engagées de ce tourisme de mémoire ?

> Il faut déjà commencer par évoquer le très bon bilan de ces dernières années, notamment grâce au formidable focus qu’a provoqué le cycle commémoratif du Centenaire. Au-delà même de la fréquentation des sites, en très forte croissance, c’est le regard des visiteurs qui a évolué et qui continuera de réclamer davantage d’explications. Le second point positif, stimulé encore une fois par le Centenaire, c’est le travail étroit engagé entre tous les acteurs qu’ils soient publics et privés pour valoriser les patrimoines. Il y a une véritable avancée collective dans les territoires concernés par le tourisme de mémoire. Cela s’est traduit par la programmation des investissements consentis par le ministère des Armées et par tout le travail d’accompagnement sur le terrain qui ont permis la création ou la rénovation de sites tels que l’édification de l’anneau de la mémoire à Notre-Dame-de-Lorette, la rénovation du mémorial de Verdun, de la Caverne du dragon, dans l’Aisne, et le musée de la Libération de Paris – musée du Général-Leclerc – musée Jean-Moulin. Notre principale préoccupation serait que toute la sensibilisation qui a été développée à l’occasion du Centenaire ne retombe pas. Nous devons trouver des prolongations pour s’installer dans la durée.

Dans l’attente de nouvelles « célébrations », comment entretenir ce mouvement d’intérêt ?

> À l’occasion du centenaire, la plupart de nos sites ont développé des programmations culturelles et cela va continuer. Je pense, par exemple, à ce haut lieu du Mont-Valérien qui propose à ses publics des rendez-vous cinq fois dans l’année autour d’une thématique, avec des projections cinématographiques autour de l’esplanade; ou encore les concerts qui se déroulent sur le site du Struthof en Alsace ou à Montluc dans le Rhône. Ce sont des programmations très riches qui ont aussi pour vocation de faire entrer dans ces lieux de mémoire des publics qui ne l’auraient pas fait naturellement. Les équipes qui gèrent nos sites représentent une force de proposition exceptionnelle. Cela peut paraître surprenant mais nous produisons régulièrement des pièces de théâtre dans les nécropoles, en lien avec leur histoire.

Quelles actions allez-vous ou avez-vous déjà engagées ?

> Nous allons intensifier la mise en œuvre de la Charte paysagère des nécropoles et améliorer l’accueil du public handicapé dans ces sites. Par ailleurs, nous avons mis en place un Observatoire, au sein de l’Observatoire économique de la Défense, pour mesurer la fréquentation des sites et voir effectivement la réponse du public aux investissements qui ont été faits. Nous insistons sur la Démarche Qualité pour que les visiteurs soient satisfaits de leur passage et reviennent. Nous sommes aussi très engagés sur l’innovation à travers des appels à projets qui peuvent encore davantage toucher les publics jeunes.

En quoi consistent ces appels à projets innovants ?

> Le premier a été lancé en 2016 sous l’appellation: Services numériques innovants et tourisme de mémoire. Nous avons reçu une quarantaine de dossiers et neuf projets ont été retenus, parmi lesquels une application mobile sur Clemenceau, le « tigre vendéen », ou trois parcours interactifs mis en place par le CDT des Ardennes. Pratiquement tous étaient liés au Centenaire de la Grande Guerre. Un second appel à projets a été initié en juillet 2018 avec un intitulé un petit peu différent, qui montre déjà l’évolution: « Services numériques innovants destinés au tourisme de mémoire et d’histoire en France ». Et cette fois, les 25 candidatures abordaient tout le territoire national et tous les conflits. Sept projets ont été lauréats dont la création d’une table numérique interactive par le Cercil et le Mémorial des enfants du Vél d’Hiv en partenariat avec cinq jeunes de 16 à 18 ans en service civique sur l’Histoire et mémoire des camps de Pithiviers, Beaune-la-Rolande et Jargeau, ou encore un Dispositif de médiation en réalité augmentée et mixte sur les conflits maritimes malouins: de la Ligue d’Ausbourg à la Guerre de Sept ans. La dimension pédagogique et les initiatives en direction des jeunes publics mais aussi avec les touristes étrangers qui, partagent avec nous la mémoire des conflits mondiaux font partie de nos priorités.

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