Les autocars Schidler ont commencé par sillonner l’est de la Moselle, puis la France et l’Europe. À 87 ans, cette PME familiale affiche un chiffre d’affaires de 7 millions d’euros et une flotte de 70 cars, dont l’activité est assurée à 50-50 par les lignes régulières et la programmation touristique. À la maison mère de Bouzonville se sont ajoutées trois adresses: Metz, Nancy et Paris. Des minibus et navettes proposant un service « à la carte » complètent la flotte. D’où une offre globale de transport allant de 8 à 92 places.
À 30 ans, Nicolas Schidler, épicier à Bouzonville dans l’Est mosellan, à deux pas de la frontière allemande, achète son premier car. « Il a ressenti la nécessité pour les gens de se déplacer », raconte, 87 ans plus tard, son petit-fils, président de la société Schidler, qui compte désormais 70 autocars. « Au début, c’était pour amener les gens des villages au marché, vers le chef-lieu de canton », poursuit Thierry Schidler.
Puis des lignes régulières ont ouvert vers les villes voisines. « Mon grand-père transportait les chorales, les enfants de chœur, les pompiers, les agriculteurs… Il était tout seul, ma grand-mère tenait l’épicerie. Ensuite, il a pris un conducteur. » Vient la ligne Bouzonville-Metz. Pour aller faire ses courses à la « grande ville », mais aussi s’y soigner. Il n’est pas rare que les commerçants apportent les commandes de leurs clients au car Schidler stationné près des arcades de la place Saint-Louis à Metz. « Il y avait tellement de monde, les gens rentraient par la fenêtre et les marchandises étaient stockées sur le toit! », dit Thierry Schidler. D’ailleurs son grand-père ne tarde pas à acheter un autre car. Mais la Seconde Guerre mondiale éclate. Les deux véhicules sont réquisitionnés et les habitants évacués en zone libre. Les Schidler se retrouvent dans la Vienne. Quand ils reviendront après guerre, ils parviendront à obtenir une compensation, grâce à laquelle ils pourront racheter un car, puis un autre… Le plan Marshall relance l’économie, les houillères du bassin de Lorraine tournent à plein régime, des entreprises ouvrent. Le transport d’ouvriers va commencer, de même que les congés payés. Le voyage le plus demandé est alors Lourdes. L’aller prend trois jours.
Pendant ce temps, la relève est assurée dans la famille Schidler. Jean, le fils, apprend le métier, la mécanique, fait son apprentissage à Metz, puis conduit les cars qui portent son nom. Naît une légende familiale: « Mon père a rencontré ma mère dans un car. Il l’a découverte dans son rétroviseur. »
Quand Jean Schidler reprend la société, elle compte environ sept véhicules. Il la développera jusqu’à une vingtaine. Avec les transports scolaires et des voyages à la journée ou sur plusieurs jours. Pour l’Alsace, le Luxembourg et la Belgique, mais aussi vers les châteaux de la Loire.
Le couple Schidler a trois enfants. « Nous, on est né dedans, sourit Thierry Schidler. Je dis souvent que nous n’avons pas été réveillés au chant du coq mais au bruit du moteur. » Ou plus exactement au bruit du volet que son père ouvre à 4 heures du matin pour donner les clefs du garage au conducteur chargé du transport des ouvriers.
« Moi aussi j’ai fait les houillères à 4 heures du matin », rappelle Thierry Schidler, qui va à son tour se former, se spécialiser en comptabilité et accompagner des séjours en Europe. Il est désormais le président de la PME familiale, tandis que son frère Marc en est le directeur général. Thierry Schidler préside par ailleurs la commission tourisme de la Fédération nationale des transports de voyageurs et a été à la tête du Syndicat national des entreprises de tourisme pendant dix ans.
Sous leur impulsion, l’entreprise se diversifie en agence de voyages. Des circuits sont organisés dans toute l’Europe « avec des cars de plus en plus modernes ». À bord, les usagers trouvent des toilettes, des lecteurs vidéo, la climatisation… « L’objectif était de figurer parmi les plus belles entreprises de transport en tourisme. C’est-à-dire de se démarquer des autres, en investissant dans des autocars de grand confort. » De l’autre côté du bureau du président, à moitié recouvert de piles de dossiers, un texte d’Oscar Wilde est inscrit face au visiteur: « Il faut toujours viser la Lune, car en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles. »
Le développement commercial se poursuit jusqu’à Paris. « Il fallait être présent, aller voir les clients qui ont des besoins », poursuit Thierry Schidler, comme les collectivités organisatrices de voyages que sont les comités d’entreprise, les associations familiales ou de seniors, les colonies de vacances et ainsi assurer une demande à l’année. D’autant qu’en 2005, les voyages « à la place » sont abandonnés, l’autocariste préfère travailler avec la société EuroMoselle Loisirs.
Mais l’entreprise familiale garde sa propre programmation pour des séjours clef en main. Comme des circuits d’une journée à Verdun, dans les Vosges, en Meuse et en Moselle, au pays des Trois frontières (entre France, Luxembourg et Allemagne)… Et des sorties thématiques: les cristalleries et faïenceries de l’Est mosellan, les eaux thermales de Vittel, Contrexéville, la route de la bière, celles des châteaux lorrains. De même que des week-ends à Paris, en Alsace, à Bruxelles, Bruges, Amsterdam, Londres (avec repas, nuitées et éventuelles visites de villes ou croisières).
En Allemagne, les séjours vont de 2 à 4 jours, pour une croisière sur le Rhin romantique, dans la Forêt noire, le lac de Constance. Pour le grand tour d’Autriche, il faut compter une semaine, et de 3 à 4 jours pour une escapade dans le Tyrol. Sans oublier l’Italie: Venise, Florence, Rome…
Désormais sous appels d’offres, les transports scolaires perdurent dans un rayon de 50 à 60 kilomètres autour de Bouzonville, ainsi que dans le Sud messin. De même qu’une douzaine de lignes régulières dans l’Est mosellan. Sans oublier les voyages linguistiques. « On a conjugué l’activité groupe et particuliers, résume Thierry Schidler. Et on a développé le chiffre d’affaires. » Jusqu’à 7 millions d’euros actuellement. L’activité se partageant à parts égales entre le tourisme et les lignes régulières. En 2000, une antenne messine s’ajoute à la maison mère de Bouzonville. Elle déménagera en 2014 rue Méric, dans la zone commerciale au nord de Metz, près de l’autoroute menant à Nancy et au Luxembourg. Au cœur du sillon lorrain. L’autocariste dispose également d’une agence à Nancy et d’une adresse à Aubervilliers, un positionnement stratégique, près de la capitale. En 2007, une filiale est créée au Luxembourg, « mais on a dû la fermer, c’était trop complexe sur le plan juridique et concurrentiel ».
La même année, une autre diversification a lieu: la société Liaisons directes by Schidler voit le jour, créée avec le fils de Thierry Schidler, Mathieu. Il s’agit d’une flotte de quarante minicars et navettes qui assurent les liaisons avec les aéroports de Paris, du Luxembourg, de Zurich, ou encore les transferts d’artistes vers les salles de spectacles du Grand Est. Dernier marché, obtenu l’an dernier: le transport de personnes handicapées en centres d’aide par le travail et en instituts médico-éducatifs. Le chiffre d’affaires de Liaisons directes est d’un million d’euros en 2017.
Comme tous les autocaristes, Schidler a vécu une révolution en août 2015: la loi Macron signant la libéralisation des lignes intérieures. Cinq opérateurs se sont lancés. Schidler aurait pu. Mais son président voit les choses autrement: « Je n’y crois pas, cela profite aux usagers, aux constructeurs qui vendent des autocars correspondant au cahier des charges, mais pas aux transporteurs. Pour moi, ce n’est pas rentable. Certains me disent qu’ils perdent de l’argent mais ils veulent occuper le terrain, par exemple sur la ligne Metz-Paris. Mais moi aussi je pourrai m’y intéresser le jour où ce sera rentable! » Et d’inviter à réfléchir: « On dit que c’est la fin du monopole de la SNCF, mais Ouibus est une filiale de la SNCF et Isilines une filiale de la Caisse des dépôts (NDLR. Le bras armé de l’État en matière financière). » Quant à la crise de 2008, elle se répercute quelques années plus tard: « C’est en 2011 que l’on a senti une activité en baisse. » Ce que le terrorisme n’a fait qu’accentuer. « Les attentats plombent l’économie du tourisme. Ça reprend, mais on ne pourra pas rattraper. » Il y a autre chose qui rend les choses difficiles aux yeux de Thierry Schidler: « La transformation du métier. On est sur le pont tout le temps, avec une responsabilité permanente. » Une responsabilité financière mais aussi juridique, endossée pour les 70 conducteurs qui sillonnent les routes sous la bannière Schidler.
L’avenir passera par une consommation toujours moins polluante, le président Schidler rappelant qu’en la matière les autocaristes sont dépendants des constructeurs. En revanche, il est un point sur lequel il entend prendre de l’avance: le numérique. Ainsi, les autocars Schidler s’équipent de toute une palette de divertissements à bord: des films à télécharger, des séries télé, de la musique, des news et même une information touristique géolocalisée, en fonction du site à proximité duquel le car passe. Le tout sur sa propre tablette, son ordinateur ou son smartphone.
« Je suis en Moselle et ici, le problème majeur est la concurrence déloyale avec le Luxembourg au niveau des conducteurs », rappelle Thierry Schidler. Les employés préférant aller au Luxembourg où les salaires sont 1,5 fois supérieurs. « Que faire contre cela? Je ne peux pas m’aligner. Notre fiscalité est l’une des plus lourdes d’Europe. Le turn over est important. Nous devons embaucher, mais nous ne trouvons pas. » Un problème que connaissent également les zones frontalières avec l’Espagne, l’Italie ou la Suisse. Président du Syndicat national des entreprises de tourisme (Snet) pendant 14 ans, Thierry Schidler avait défendu un projet pour « que tous ces départements soient considérés comme zones franches ». Ce qui n’aurait pas été forcément bien perçu par les départements voisins… « C’est une bataille de Don Quichotte! »
→ 7 M€ de chiffre d’affaires pour l’entreprise Schidler.
→ 1 M€ pour la flotte de minicars et navettes Liaisons Directes by Schidler.
→ 50 % lignes directes, 50 % programmation touristique.
→ 70 cars, dont quinze grand tourisme et cinq prestige. Les premiers ont un équipement standardisé: wc, climatisation, machine à café, réfrigérateur et liseuses individuelles. Les seconds bénéficient en plus du toit vitré et d’une sellerie cuir. Sans oublier les fauteuils réglables en largeur, les repose-pieds et repose-jambes, voire de vraies couchettes dans le Modulocar.
Autre configuration, un car de 72 places où le chauffeur est en bas au côté des accompagnateurs ou des personnes à mobilité réduite, tandis que les voyageurs investissent l’étage supérieur.
Sans oublier les 50 cars scolaires, dont le XXL à 78 fauteuils pour embarquer plusieurs classes.
Quant à la flotte de Liaisons Directes, elle comprend 40 minicars et navettes, mais aussi des voitures avec chauffeurs.
→ 85 salariés, dont 70 conducteurs (parmi lesquels dix femmes). Auxquels s’ajoutent quatre mécaniciens et carrossiers, du personnel de nettoyage et des intérimaires.
Ainsi que 15 collaborateurs administratifs: trois à la comptabilité, trois à l’exploitation, quatre commerciaux, deux dirigeants, un responsable de parc, un chef d’atelier, une hôtesse d’accueil.
→ Deux dépôts à Bouzonville et Metz, ainsi qu’une antenne à Nancy et Paris.
→ La PME familiale adhère au groupement d’autocaristes Réunir.