Interview Le TO Envol Espace est un poids lourd du tourisme scolaire… Françoise Taillard, sa directrice, prône néanmoins la flexibilité de ce secteur du tourisme qui affiche une pleine forme.
FRANÇOISE TAILLARD, Caennaise, est impliquée depuis vingt-sept ans dans le tourisme de groupe, scolaire essentiellement, mais aussi pour adultes, et dans les domaines de la linguistique, du réceptif et de la billetterie.
→ En 1984, quand j’ai créé mon association de voyages scolaires en Europe, j’étais enseignante en lettres classiques. J’observais que certains de mes élèves n’étaient jamais sortis de Caen. Alors j’ai commencé à organiser divers voyages. Mais je me suis aussi aperçue que cela prenait beaucoup de temps, que l’on ne s’improvisait pas négociateur, que l’on avait une vraie responsabilité vis-à-vis des élèves… Bref, que c’était un métier à part entière. Comme j’avais fait des études de tourisme parallèlement à celles d’enseignement, j’ai décidé d’optimiser cette double formation et de me lancer. Je voulais proposer pour les scolaires la même chose que pour les groupes d’adultes: des produits packagés sérieux.
→ Je pensais être seule sur ce créneau parce qu’à l’époque on ne parlait déjà pas beaucoup du tourisme de groupe, encore moins du voyage scolaire! J’ai suivi mon idée de base: une enseignante qui parle aux enseignants de voyages scolaires. Dès la première brochure, les enseignants se sont intéressés à ma démarche parce que les prix étaient, paraît-il, avantageux. J’ai organisé 22 voyages. Je me souviens du tout premier: c’était des collégiens qui partaient en Grande-Bretagne. Je les ai suivis incognito pour voir comment ça se passait. Ensuite, l’activité n’a cessé d’augmenter: 108 voyages en 1986, la deuxième année… Après, j’ai embauché une nouvelle salariée chaque année. Huit ans plus tard, avec une offre élargie, nous avons couvert la France entière avec huit salariés! En 1992, incitée par le Snav, j’ai créé l’entreprise Envol Espace, mais conservé l’association qui nous sert de lien avec le monde enseignant. C’est très utile.
→ L’une d’elles, très positive, s’est déroulée de 2000 à 2005, lorsque nous avons travaillé avec la SNCF. Elle acheminait les élèves et nous nous chargions des prestations touristiques. Nous faisions alors 200 groupes par an dans ce cadre. Mais avec sa restructuration, les commerciaux ont été remplacés par des centrales téléphoniques: la clientèle, qui est vite partie, s’est tournée vers les professionnels du tourisme scolaire dont nous faisions partie. Les autres étapes sont liées aux crises, attentats, guerres, catastrophes naturelles qui n’ont pas épargné Envol Espace. Imaginez votre activité interrompue d’un seul coup durant des mois. Nous avons été contraintes de diversifier notre clientèle, nos produits, nos destinations, ce qui nous a permet aussi de donner la possibilité à nos clients de choisir. Bref, aujourd’hui, nous n’avons aucun client prédominant, et c’est dans cette optique que nous avons développé le tourisme de groupes d’adultes et le réceptif. Ces crises nous ont aussi appris à être réactives. Au moment du premier nuage islandais, on a tout de suite anticipé sur les mesures à prendre au cas où l’espace aérien serait fermé. Lorsqu’il l’a été, nous étions déjà sur le pont: nos 31 groupes concernés étaient revenus en France le lendemain de cet événement.
→ Nous établissons 5 400 devis par an dont 20 % se concrétisent. Cela représente 1 000 groupes, soit environ 40 000 voyageurs. Ce sont à 95 % des groupes scolaires. Le réceptif représente 4 % de notre activité (mais beaucoup plus en chiffre d’affaires), et les groupes adultes, 1 %. Au total, nous faisons près de 10 millions d’euros par an de chiffre d’affaires. Il pourrait être plus élevé. Mais nous ne parvenons pas, faute de temps, à satisfaire toutes les demandes. Je vais devoir embaucher une nouvelle personne en septembre pour résoudre ce problème. D’un autre côté, cette situation est confortable car elle nous évite de devoir démarcher. Nous envoyons notre brochure annuelle à 23 000 exemplaires au sein de tous les établissements, du primaire à l’université, ce qui permet de donner des idées. Le reste de notre action se fait via notre site internet qui représente un quart de nos clients groupe.
→ Oui, et depuis le début. Les membres de notre association sont d’ailleurs des professeurs à la retraite. Ils nous aident à actualiser nos infos sur les programmes scolaires, à monter les voyages pour le volet pédagogique, et ils créent les documents que nous mettons en accès libre sur le site pour les enseignants. Par le biais des cinq ou six éductours que nous organisons chaque année, nous dialoguons aussi avec nos clients et observons comment les voyages se passent. Vis-à-vis des jeunes enseignants, nous avons également un rôle de conseil sur le nombre de visites possible en une journée, sur l’intérêt de tel ou tel site à visiter. Avec le principe de l’interlocuteur unique que nous avons mis en place, les enseignants peuvent aussi échanger plus facilement avec nous, histoire de les rassurer. Quant aux programmes proposés, ils sont en constante évolution pour coller aux attentes des enseignants bien sûr, mais aussi à l’air du temps: Harry Potter, l’écologie… Grâce à ces efforts, 75 % des enseignants qui nous ont fait confiance une fois reviennent l’année d’après.
→ Nous recevons des groupes en France et en Europe. Ils viennent d’Afrique et d’Amérique du Sud, du Canada, des États-Unis… En fait, c’est une activité qui s’est beaucoup développée chez nous grâce à internet: le réseau a supplanté tous les autres moyens de communication et nous positionne comme spécialiste de l’accueil des groupes jeunes. Pour nous, ce marché vaut d’être pris en compte, car si le séjour scolaire dure en moyenne 4 jours/3 nuits, le réceptif atteint, lui, plutôt quinze jours.
→ C’est vers 1995 que nous nous sommes intéressées à ce secteur, par le biais de Deauville notamment. Nous avons organisé des évènements jusqu’à 1 000 personnes. Cela a duré trois ans. Avec notre spécialisation jeunes, nous n’étions pas toujours bien considérées dans ce milieu. C’était aussi vraiment trop différent du scolaire pour nous: nous jonglions entre les hôtels cinq étoiles et les auberges de jeunesse. Et comme le tourisme scolaire explosait à ce moment-là… Pour l’activité groupes adultes, même si nous ne l’abandonnons pas, nous ne sommes pas très actives: il y a déjà beaucoup de concurrence sur ce créneau, et nous ne sommes pas identifiées comme spécialiste. Et puis, notre orientation culturelle, ça n’est pas ce qui est le plus recherché pour ce type de groupes.
→ Un comportement humain. J’estime que le plus important pour la société, c’est le facteur humain. Nous sommes 18, chacune spécialiste d’un groupe linguistique ou d’un pays, ce qui nous amène à beaucoup voyager. Réparties en quatre pôles de quatre personnes (une secrétaire, deux vendeuses et une responsable), nous assurons des permanences 24 h/24 h et 7 j/7… sauf pendant les vacances ou les week-ends bien sûr, c’est l’avantage de ce type de tourisme. Les salariées ne sont pas des enseignantes, plutôt des profils tourisme pur ou écoles de commerce, avec un bon niveau culturel car le dialogue avec les professeurs constitue une sorte de test de la part de ces derniers.
→ En fait, ils suivent la mode: Berlin explose, la Grande-Bretagne aussi, tout comme l’Italie, la Pologne et la Russie qui émergent… La France, qui est d’un bon rapport qualité prix pour nous, augmente un peu chaque année.
→ Quand j’ai débuté, le tourisme scolaire relevait surtout d’associations. La production était artisanale et cette clientèle de jeunes était délaissée, voire méprisée par les professionnels qui privilégiaient les groupes d’adultes, sauf quand ces derniers faisaient défaut bien sûr. Aujourd’hui, ça a changé, c’est même l’inverse. Sur des aspects réglementaires notamment, nous avons pourtant encore besoin de nous défendre. Et c’est dans ce but que nous avons créé l’Office national de garantie des séjours et stages linguistiques. Certes, nous sommes concurrents, mais aussi soudés pour défendre nos intérêts. C’est peut-être cette solidarité qui explique aussi notre bonne santé à tous dans le secteur scolaire. En tout cas, cette structure nous a permis, sur l’affaire des enseignants payants leur voyage ou sur celle du paiement à quatre-vingt-dix jours par les établissements, de trouver des solutions avec les autorités. Notre défense passe aussi par une qualité irréprochable. Les organisateurs de tourisme pour les jeunes, au-delà même du purement scolaire, se sont ainsi lancés dans une démarche qualité. Nous avons édicté une chartre de bonne conduite avec les prestataires, les parents d’élèves, les autorités. Et entre nous, nous parlons sans cesse d’amélioration de nos prestations. Notre cheval de bataille, c’est la saisonnalité très forte dans le tourisme scolaire: nous voudrions faire comprendre aux chefs d’établissements que tous, transporteurs, hébergeurs, sites touristiques, écoles (prix plus bas et fréquentation moindre hors saison), nous y trouverions notre compte à étaler les départs sur l’année à suivre.
→ Au début, en 1984, nous proposions avant tout des voyages en car, c’est vrai, et ce, jusque vers 2004. Pour la France, le car a toujours été dominant. Mais pour les voyages à l’étranger, il a été supplanté peu à peu par le train et surtout l’avion avec les low cost et leurs départs en région. Le car est aussi devenu onéreux avec les réglementations françaises, la hausse du prix du gasoil. Mais il semblerait que les enseignants reviennent finalement à lui: l’avion n’a plus l’attrait de la nouveauté à leurs yeux. Dans le car, ils retrouvent un conducteur francophone avec lequel ils peuvent discuter, s’arranger. En fait, le car est devenu une valeur sûre qui favorise le contact humain, la souplesse, etc. Des plus par rapport à l’avion. En retour, les autocaristes semblent s’intéresser davantage au tourisme scolaire, d’autant plus qu’ils pourraient alimenter le hors saison sans empiéter sur les groupes de seniors. Nous avons enregistré une augmentation de 20 % des réservations pour nos voyages en car à chaque saison depuis 2009.
Le plaisir très gratifiant de participer à l’ouverture des jeunes avant tout, mais aussi une grande liberté dans le travail, le contact direct avec l’ensemble des professeurs, leurs projets auxquels il nous faut coller.