C’est la première fois en France, et même dans le monde, qu’un musée choisit de s’intéresser uniquement aux civils victimes de la Seconde Guerre Mondiale. Installé dans l’ancien tribunal d’instance de Falaise, tout près du château de Guillaume le Conquérant, le Mémorial des Civils dans la guerre plonge dans le quotidien de vies ordinaires, loin des héros combattants.
Le territoire normand a payé le prix de la libération de la France, dont les premiers combats ont commencé un petit matin du 6 juin 1944. Durant près de trois mois, deux millions de soldats s’affronteront au milieu desquels doivent survivre un million de civils. Près de 150 000 Normands ont été contraints de fuir, et l’on estime que 20 000 sont morts dans cette bataille, essentiellement en raison des bombardements. Or, le récit de la guerre reste, pour l’essentiel, celui des combats menés. La figure, pourtant central du civil, victime collatérale, désarmée et impuissante, apparaît secondaire. Parmi les 60 millions de personnes tuées pendant la Seconde Guerre mondiale, environ 35 millions étaient des civils. En Europe de l’Est, en Russie, en Chine… Si, aujourd’hui, c’est le cas de toutes les guerres, celle de 39/45 fut la première d’entre elles à tuer plus de civils que de militaires. Un fait qui restera muet face à la sublimation des héros militaires et la nécessité de reconstruire rapidement.
Jusqu’alors, aucun musée n’avait choisi de faire de ces populations ordinaires son thème central, sinon de manière anecdotique. Le Mémorial des Civils dans la guerre, lui, l’a fait. Inauguré le 8 mai dernier à Falaise dans le Calvados, date symbolique de la capitulation allemande, les premiers visiteurs ont franchi ses portes dès le lendemain.
Installé dans l’ancien tribunal d’instance de la ville, le Mémorial des Civils dans la guerre « est un projet qui a été lancé il y a cinq ans par la ville de Falaise et la communauté de communes, raconte Jean-Yves André, directeur commercial du Mémorial de Caen, qui a créé le parcours muséographique du nouvel espace normand et en assurera la gestion par délégation de service public pendant sept ans. Falaise avait son Musée Août 44, qui a cependant fermé ses portes fin 2011. Depuis était menée une réflexion pour le remplacer, mais il n’était pas question de refaire un lieu sur le Débarquement, même si l’objectif était de rester dans une thématique liée à la Seconde Guerre mondiale. D’une part, parce-que la ville, détruite à 80 %, a été particulièrement éprouvée, et d’autre part parce que les conflits de la « poche » de Falaise-Chambois ont marqué la fin de la Bataille de Normandie. Aussi, l’idée de consacrer un musée à la mémoire des civils morts durant ce second conflit mondial, s’est finalement très vite imposée ».
Un choix d’un contenu singulier qui entend ainsi réparer une injustice faite à la mémoire, tout en faisant de Falaise le symbole de ces villes et villages dévastés, puis reconstruits. Pour mener à terme ce projet de Mémorial des Civils dans la guerre, que le discours de François Hollande, Président de la République, va légitimer en 2014 lors de la célébration du 70e anniversaire du Débarquement (son intervention était entièrement consacrée aux civils), vingt-trois mois de travaux, entre la conception et la réalisation, auront été nécessaires pour un budget de 4,1 millions d’euros, dont la moitié financée par l’État, la région et le département du Calvados. « Nous tablons sur au moins 35 000 visiteurs par an », indique Jean-Yves André. Et la collectivité espère bien dépasser ce chiffre, en comptant les 70 000 visiteurs annuels du château de Guillaume le Conquérant, situé tout près du nouveau site touristique.
Le Mémorial des Civils dans la guerre est composé de trois étages de 300 m2 chacun, soit 900 m2 de visite proposée au public. Trois étages pour trois thématiques: un dédié à la vie quotidienne sous l’occupation, un autre aux libérations, aux bombardements et aux reconstructions (toujours du point de vue des civils), avant de terminer par un film sur les différentes séquences d’un bombardement comme si on y était…
Une fois passé l’espace d’accueil au rez-de-chaussée, là où se trouve également la boutique, il faut prendre le temps de s’arrêter devant une large carte mondiale occupant tout un pan de mur dont les différentes tailles de points rouges traduisent le nombre de pertes civiles dans les guerres. L’ex-URSS et la Chine en tête. Puis, il faut se rendre directement au second étage, point de départ de la visite. Ici, il ne faut pas manquer de jeter un coup d’œil sur la vue donnant sur le château de Falaise, avant de pénétrer au cœur du premier thème abordé, « les civils et l’occupation ». Et de plonger dans la France occupée: son administration militaire allemande, mais aussi la mise en place d’un nouveau régime politique qu’on appelle désormais « l’État français ». Après avoir rappelé le contexte, là encore, à l’aide d’une carte: celui de l’emprise de l’Allemagne nazie avant l’occupation. Puis vient le temps de la ligne de démarcation coupant le territoire français en deux. Une zone libre et une zone occupée placée sous commandement militaire allemand. On compte alors environ 140 000 Allemands pour une population française de 40 millions de personnes. De larges photos noir et blanc viennent témoigner, par exemple, de l’image du soldat courtois des premiers temps de l’occupation, mais aussi des affiches que les visiteurs découvrent au travers de barreaux de prison, venant symboliser l’enfermement nazi. La reconstitution d’un bureau typique de la Kommandatur au-dessus duquel trône un portrait d’Hitler vient appuyer l’évocation de la mise en place du nouveau régime. Avec ses restrictions et ses pénuries comme en témoignent d’autres photos: le marché noir, la réquisition de logements par les Allemands, la réduction de la production industrielle et agricole faute de carburant, la distribution de tickets de rationnement…
Pour autant, la population civile tente de « vivre normalement ». Comme l’évoque une petite salle de cinéma reconstituée qui diffuse des extraits de films en boucle, des classiques avec Fernandel, d’autres servent la propagande avec le professeur Nimbus, Popeye, Donald… sans oublier les actualités. Parallèlement, il y a toujours école! Celle du Maréchal Pétain. Quatre bancs et leurs tables en bois avec leurs encriers semblent ainsi attendre leurs jeunes écoliers. Et selon la leçon du jour, ce sera un abécédaire ou un album de propagande. Le maître a déjà écrit à la craie blanche sur un large tableau noir les paroles de la chanson Maréchal, nous voilà… La jeunesse encore évoquée, avec Pétain et la mise en place de « chantiers » dédiés, qui verra notamment la création des « Compagnons de France », pour des garçons de 16 à 20 ans décidés « à participer au relèvement matériel et moral du pays ». D’autres choisiront la résistance. Une évocation qui vient clôre ce chapitre consacré aux jeunes en temps d’occupation, avant d’entrer dans « la maison du quotidien » où trône en son centre un buffet d’époque sur lequel est posé un poste de radio. Tout autour, alors qu’une affiche rappelle qu’il faut « économisez le pain », sont exposés en vitrine des ustensiles de cuisine, des galoches en bois, le savon qui ne moussait pas, des journaux… Un quotidien que les femmes devait gérer, et auxquelles un dernier espace donne un coup de projecteur. Tandis que les hommes qui ne partaient pas au combat, ils étaient réquisitionnés contre leur gré au service du travail obligatoire (STO) et transférés vers l’Allemagne…
Avant de quitter le second étage, un espace vient retracer la persécution des juifs à travers l’histoire de la famille de Jacob et Krejla Kirzner, de leur naissance à leur extermination, et ce sous la forme d’une longue frise murale. Lui font face des archives et des objets liés à la répression des résistants, comme des dessins de déportés ou de gardiens de camp de concentration. Place ensuite au second thème abordé par le Mémorial: « les civils et la libération ». A commencer par l’exode en 1944 dans lequel les visiteurs sont très vite plongés en raison de fonds sonores mêlant bruits de pas de chevaux ou encore pleurs d’enfants. Fuir les combats et les ruines des villes et des habitations pour aller se réfugier dans la campagne environnante. Des photos géantes en noir et blanc aux visages marqués, inquiets, éprouvés… ne laissent pas indifférents, des images renforcées par la présence d’une valise ou encore d’un landau disposés ici et là. Plus loin, voici reconstituée une infirmerie de fortune. Fuir les bombardements après quatre années d’occupation, et la libération. Enfin. L’occasion pour le Mémorial d’évoquer la complexité des rapports entre les civils et les soldats alliés. Photos, là encore à l’appui, comme celle montrant le regard méfiant d’une Caennaise sur un soldat britannique, reflétant l’accueil froid parfois reçu par les Alliés de la part de Normands, nombreux à avoir perdu des proches sous les bombes « amies ». Avant le temps de la reconstruction avec le retour des réfugiés. La vie – toujours représentée en images – reprend dans les ruines, tandis que sont créées des cités provisoires, surpeuplées et insalubres. Il faudra attendre 1950 pour voir la construction d’immeubles et de maisons d’habitations.
Retour au rez-de-chaussée pour se retrouver dans la « salle immersive » de 90 m2, après être passé devant une Simca 5 au toit chargé de valises et de matelas. Cette salle a la particularité d’avoir été construite sur les restes d’une maison bombardée au phospore en 1944 à la suite de fouilles préventives, avant la construction du Mémorial. Des ruines inattendues qui ont été intégrées au musée, et que les visiteurs découvrent sous leurs pieds au travers d’un plancher de verre, avant de visionner un film de neuf minutes réalisé à partir d’images d’archives françaises de bombardements.
Précisons qu’au long du parcours du Mémorial, et sur les deux étages, pas moins de 32 tablettes numériques ouvrent aussi une fenêtre sur les drames du quotidien à travers de nombreux témoignages (entre trois et cinq minutes). Donnant ainsi la parole à gens ordinaires, « des anonymes qui ont tout perdu et que personne n’a jamais invités aux défilés », dit ainsi Stéphane Grimaldi, directeur général du Mémorial de Caen dans le dossier de présentation du nouveau site normand.
Des civils dont l’histoire méconnue et tue jusqu’alors méritait, en effet, bien un musée pour raconter ce « martyre silencieux ».
– Ouvert tous les jours de 10h à 18h (jusqu’à 19h en juillet et en août). Fermeture annuelle du 3 novembre 2016 au 3 février 2017.
– Tarifs groupes appliqués sur la base de 20 pax: 6 euros/pers. Une gratuité pour le conducteur, une supplémentaire pour 20 payants.
– Professionnels commissionnés à hauteur de 10 %.
– Visite libre. Des visites guidées seront mises en place à partir du mois de février 2017, date à laquelle seront également proposées des animations pour les groupes scolaires (deux salles dédiées).
– Pas de restauration dans le Mémorial.
– En projet: la mise en place d’un billet jumelé Mémorial de Caen/Mémorial des Civils dans la guerre.
– Dépose-minute devant le Mémorial, puis stationnement au parking situé derrière le château de Falaise.
– Contact au 02 31 06 06 45 (