Après quarante trois ans d’appartenance à l’Union européenne, le Royaume-Uni a désormais choisi de faire cavalier seul. Les partisans du Brexit l’ont emporté à 51,9 %. Qu’implique concrètement la sortie du Royaume-Uni pour le tourisme? Décryptage et premières mesures.
L’événement est qualifié unanimement d’historique. C’est en effet la première fois qu’un État va quitter l’Union européenne. En votant à 51,9 % pour le Brexit (et une participation record de 71,8 %), les Britanniques ont donc choisi le 23 juin dernier que le Royaume-Uni doit quitter l’Europe. En théorie, l’Union européenne a deux ans dorénavant pour détricoter les relations nouées depuis 1973, deux années pour négocier un divorce à l’amiable. Le Royaume-Uni, considéré dès lors comme un « pays tiers », devra annuler les règlements de l’Union européenne et les remplacer par d’autres textes nationaux pour éviter un vide juridique. Deux ans maximum pour négocier les clauses de la séparation et parvenir à un accord qui devra être approuvé par le Parlement européen et le Conseil européen. Si rien n’est conclu au terme de cette période, le divorce prendra effet immédiatement, à moins que les deux parties prenantes ne décident de prolonger les discussions. Mais, si la séparation est actée, le Royaume-Uni sera alors libéré des obligations des traités européens. Pour gérer cette question du Brexit, il a été annoncé récemment la création d’un département spécial au sein du gouvernement. Aux lendemains du résultat du référendum, les impacts sur le long terme sur le tourisme reste encore à déterminer, mais des premières tendances se dessinent.
Avec des premières conséquences d’ordre économiques sur la France en raison de la chute de la livre, indiquait à l’AFP Matthias Felk, secrétaire d’État chargé de la promotion du Tourisme. « A très court terme, il y a un canal de transmission qui concerne le tourisme, a-t-il expliqué. L’évolution du cours de la livre peut impacter la fréquentation touristique des Britanniques », l’Hexagone devenant une destination plus chère. « Le budget des vacances des Britanniques a été amputé de 350 euros après le référendum »,précisait de son côté Jean-Pierre Nadir, directeur général d’Easy Voyages au Figaro.
Trois territoires français semblent néanmoins être plus sensibles aux effets du Brexit: les Hauts de France, la Bretagne et la Normandie, une dernière région où les Britanniques constituent la première clientèle étrangère avec 944 208 nuitées enregistrées l’an passé. « Parmi les départements potentiellement les plus affectés figure sans surprise le Pas-de-Calais, porte d’entrée de l’Europe continentale pour les Britanniques, confirme ainsi Hospitality On. Ceux-ci y représentent 18,7 % du total des nuitées. Plus largement, du fait de la proximité géographique, les Britanniques génèrent souvent plus du quart du total des nuitées internationales dans le Nord de la France (Hauts de France, Normandie et Champagne). Un autre département fortement exposé, poursuit le site d’informations hôtelières, est la Seine-et-Marne. C’est, bien sûr, imputable à Disneyland Paris dont les Britanniques constituent le premier marché des hôtels du parc. Il y a aussi la Savoie où la clientèle Outre-Manche afflue chaque hiver sur les pistes, puis la Marne et notamment Reims et la Champagne, étapes traditionnelles sur la route des vacances. En revanche, les visiteurs britanniques représentent une part plus modérée, « mais néanmoins significative » de la clientèle en Haute-Savoie, en Côte d’Or, en Indre-et-Loire, dans les Alpes-Maritimes, dans l’Aude ou encore en Haute Garonne. « A l’inverse, parmi les régions peu ou pas exposées aux conséquences du Brexit figurent notamment l’Auvergne, l’Alsace, la Lorraine et la Corse », conclut Hospitality On.
Poursuivons dans le secteur de l’hôtellerie avec une enquête menée par Choice Hotels auprès de son réseau français afin de reccueillir son ressenti suite au Brexit. Les résultats ont ainsi révélé que 33 % des hôteliers estimaient qu’il « aura un impact négatif sur le secteur hôtelier français ». Si la part de la clientèle britannique est variable suivant les régions françaises, elle peut représenter de 30 à 70 % des clients. C’est le cas notamment de l’Ile-de-France, du Nord/Pas-de-Calais, de la Picardie, du Languedoc-Roussillon, de Midi-Pyrénées, de l’Aquitaine, du Limousin, du Poitou-Charentes ou encore de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Par ailleurs, poursuit Choice Hotels, « dans le cas d’une dépréciation de la livre face à l’euro, 58,3 % du réseau hôtelier se disent prêts à proposer des offres particulières ou des tarifs avantageux à la clientèle Outre-Manche ».
Le vote des Britanniques en faveur de la sortie de l’Union européenne a plongé les professionnels du tourisme de Provence Alpes Côte d’Azur dans « un abîme de perplexité ». Car cette clientèle « aime » particulièrement la région. Le Royaume-Uni représente, à lui seul, 59 % de sa clientèle étrangère, soit 7,2 millions de nuitées, ainsi qu’une consommation en biens et services de 800 millions d’euros. « Il faut s’attendre à une perte d’environ 15 % de nos fréquentations étrangères », relevait le comité régional du tourisme. Mais, à fin juin, aucune réservation n’avait été annulée. En revanche, le plongeon de la livre par rapport à l’euro donnait quelques sueurs froides au secteur. « Pour les voyageurs britanniques, l’affaiblissement de la livre va réduire leur pouvoir d’achat en vacances dans la zone euro », indiquait la structure institutionnelle régionale, qui s’attendait dès cet été à une désaffection d’une partie de la clientèle britannique. Une crainte couplée à celle du retour du visa obligatoire « risquant de compliquer les déplacements ».
Autre exemple, la Bretagne, où le tourisme pourrait lui aussi souffrir de ce Brexit. A commencer par les sociétés de transport telles que Britanny Ferries qui assure les liaisons avec les îles britanniques (sur les 2,1 millions de passagers annuels, la clientèle Outre-Manche représente environ 80 %). L’activité du transporteur maritime reste, pour l’instant, dans les objectifs. Sa principale crainte est d’avoir à affronter une dévaluation de la livre, comme celle de 2008, qui avait eu des effets terribles pour la compagnie, confrontée ensuite à plusieurs années de pertes. Pour Mickaël Dodds, directeur du comité régional du tourisme de Bretagne, les incidences « seront inévitables, mais peut-être pas immédiates. Les touristes anglais vont davantage prêter attention à leurs dépenses une fois sur place, et réduire leur consommation ». Chaque année, la Bretagne accueille de 600 à 700 000 visiteurs Outre-Manche, soit un tiers des visiteurs étrangers venant découvrir la région.
Pour prévenir une baisse de régime du tourisme britannique sur la côte atlantique, l’agence de développement économique des Pays de La Loire a lancé une campagne de communication de plusieurs semaines. Trois vidéos de promotion sont diffusées sur les réseaux sociaux français et britanniques, ainsi que sur des sites de vidéo en streaming. « Les Britanniques sont la première clientèle étrangère des Pays de la Loire avec 39 % des nuitées, précise l’agence dans un communiqué. Une des conséquences immédiates du Brexit a été la chute de la livre. Le pouvoir d’achat des touristes britanniques va donc s’en ressentir et ils pourraient se détourner de l’Hexagone. Quant à ceux qui ont maintenu leur projet de vacances, le risque d’une baisse de leurs dépenses sur place est réel ».
Si le Brexit aura forcément un impact sur le tourisme en général, il en aura également sur le transport aérien en particulier. Les compagnies vont, elles aussi, pâtir de la chute de la livre, qui va mécaniquement faire baisser leurs recettes et renchérir le prix des voyages à l’étranger. A plus long terme, les compagnies aériennes britanniques seraient privées de la possibilité de voler librement en Europe. easyJet, par exemple, n’aura plus le droit d’exploiter des avions en dehors de ses bases au Royaume-Uni, comme elle ne pourra plus assurer des vols entre deux « pays tiers ». Mais, la compagnie, qui assure ne pas envisager de changement stratégique, ni de modification de sa structure, se veut optimiste: « Nous sommes confiants que ce vote n’aura pas d’impact conséquent (…) la priorité sera d’accélérer le dialogue entre le Royaume-Uni, les États membres de l’Union européenne et leurs régulateurs afin de garantir que le Royaume-Uni continuera à faire partie du marché unique du transport aérien européen ». Rappelons d’ailleurs que ce dernier est déjà accessible à des compagnies qui sont issues de pays non membres, comme la Norvège, l’Islande ou la Suisse. Début juillet, easyJet engageait des démarches pour obtenir un certificat de transport dans un autre pays de l’Union européenne (sans toutefois préciser lequel), « ce qui permettrait à la compagnie de voler à travers l’Europe comme nous le faisons aujourd’hui », poursuit easyJet dans son communiqué.
Reste le cas particulier de Ryanair, compagnie irlandaise (donc européenne) qui opère une grande partie de son activité en Grande-Bretagne, mais n’est pas directement touchée par le Brexit (la compagnie a cependant décidé de stopper son déploiement sur le sol britannique). Et celui de la holding IAG (International Airlines Group) regroupant British Airways et Iberia qui n’aurait plus le droit de détenir plus de 49 % d’une compagnie européenne comme… Iberia. Dans les deux cas, des accords bilatéraux vont devoir être renégociés.
Le Brexit entraînerait également une sortie du Royaume-Uni de l’accord de ciel ouvert avec les États-Unis.
De leurs côtés, les compagnies Wizz Air et Delta Air Lines ont annoncé, fin juillet, qu’elles diminueraient leur offre en sièges vers la Grande-Bretagne. La première a indiqué avoir réduit de moitié son augmentation de capacité initialement prévue au second semestre 2016. La compagnie aérienne low cost prévoyait une hausse de 30 % de et vers le Royaume-Uni. Le trop-plein de capacité sera redéployé vers d’autres destinations non-britanniques. De son côté, Delta Airlines réduira également la voilure de 6 % à compter de fin octobre, début de la saison hiver. La compagnie n’a cependant pas précisé encore quelles seront les lignes affectées.
La question de l’impact du Brexit concernera aussi la protection des droits des passagers, qu’ils soient Européens et Britanniques. Ces derniers voyageant en dehors de l’union européenne ne seraient plus concernés par la réglementation européenne encadrant les droits des passagers de l’aérien, et les passagers européens voyageant sur une compagnie aérienne britannique pourraient voir leur droit d’indemnisation s’évaporer.
Enfin, du côté d’Eurotunnel, « l’issue du référendum ne devra pas affecter les activités de la concession du tunnel sous la Manche », explique l’exploitant ferroviaire dans un communiqué, rappelant que le tunnel sous la Manche est « exclusivement régi par un traité binational » signé entre la France et le Royaume-Uni il y a trente ans. « Eurotunnel réaffirme sa vocation au service des échanges franco-britanniques et comme moteur de développement économique et commercial entre la Grande-Bretagne et le continent européen, poursuit Eurotunnel. Le Royaume-Uni n’ayant jamais été dans l’espace Schengen, les biens et les personnes transitant par le tunnel sous la Manche resteraient soumis aux mêmes procédures qu’actuellement ». Sauf que les contrôles au niveau de l’Eurostar, par exemple, risquent de devenir encore plus drastiques et vont sans doute allonger les files d’attente.
En raison de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne,, le coût des voyages, notamment aériens, risque d’augmenter, selon un rapport du cabinet Deloitte commandé par l’Association des agences de voyages britanniques (Abta). “Le vote en faveur d’une sortie de l’Union européenne apporte des incertitudes et peut entraîner une augmentation des coûts pour les entreprises du secteur du voyage et pour les voyageurs”, rapporte l’AFP suite à la diffusion d’un communiqué de Mark Tanzer, le directeur général de l’Abta, qui regroupe 1 200 membres dont des compagnies aériennes, des tour-opérateurs et des agences de voyages. “Les risques potentiels et les inconvénients ne sont pas compensés par des avantages équivalents pour les voyageurs”, a-t-il ajouté en commentant le rapport. Et de souligner que 76 % des vacances à l’étranger des Britanniques ont lieu dans l’Union européenne et 63 % des touristes au Royaume-Uni viennent de l’UE. Concernant les voyages d’affaires, 68 % des séjours à l’étranger des Britanniques s’effectuent dans l’Union et 73 % des voyageurs venant pour leur travail au Royaume-Uni sont originaires de l’UE. Les cinq premières destinations touristiques des Britanniques sont l’Espagne, la France, l’Italie, le Portugal et la Grèce. Parmi les touristes venant au Royaume-Uni, les plus nombreux sont les Français suivis des Allemands, des Italiens, des Espagnols et des Néerlandais.
Toujours selon le rapport du cabinet Deloitte, les citoyens britanniques ont dépensé 25 milliards d’euros en voyage dans toute l’Union européenne en 2014. Les estimations de l’industrie touristique font état, par exemple, de dix millions de voyageurs britanniques partant en Espagne chaque été. Une réduction des départs aurait donc des conséquences économiques aussi bien en Espagne qu’en France. Mais, il faudra attendre 2017 pour avoir une meilleure visibilité, car de nombreux britanniques avaient déjà réservé leurs vacances estivales 2016.
Interrogé par Le Dauphiné Libéré, Xavier Schouller, directeur du tour-opérateur Peak Retreats basé à Portsmouth, n’avait pas d’autres choix que de dire « qu’il allait falloir désormais composer », mais « que dans tous les cas, c’était une mauvaise nouvelle pour le tourisme », annonçant par ailleurs que l’Abta « avait travaillé avec des politiques pro-Brexit sur la question des déplacements ». L’association des agences de voyages fait également du lobbying auprès des institutions européennes. Objectif: pouvoir trouver un accord pour conserver la notion de libre circulation.
Quant au secteur hôtelier britannique, dès le lendemain de la victoire du Leave, les tarifs dans les grandes villes du Royaume-Uni étaient à la baisse, excepté à Edimbourg, si l’on en croit une enquête réalisée par Trivago.fr. Une tendance à expliquer par la chute de la livre. Mais, cette baisse tarifaire est néanmoins restée ponctuelle et les tarifs hôteliers se sont rapidement stabilisés. Ils ont même affiché une hausse à Edimbourg.
Enfin, Brexit ou non, saviez-vous que Londres a perdu en popularité auprès des voyageurs français? Si la capitale britannique constituait leur deuxième destination à l’été 2015, elle est désormais reléguée à la dixième place en cette année 2016.
Pour l’instant, une carte d’identité suffit pour entrer au Royaume-Uni. Du moins jusqu’à nouvel ordre. « C’est encore trop tôt pour savoir ce qu’il va se passer, mais la question va se poser », confiait à L’Express, Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères. Car une fois que le Royaume-Uni aura achevé le processus de sortie de l’Union européenne, dans deux ans au mieux, des accords devront être négociés, comme c’est le cas actuellement avec la Turquie. Les visas ne sont pas déterminés par le fait d’appartenir ou non à l’Union européenne.