Valence est la troisième ville d’Espagne. Bientôt la troisième en célébrité? Capitale de l’ancienne province du Levant, désormais tête de la Communitat valenciana, elle gagne du terrain. Et elle a de quoi.
Barcelone? Madrid? Séville? Grenade? Ou encore Bilbao? Palma? Sitges, même? Troisième ciudad espagnole en taille, Valence n’est sûrement pas en notoriété, et cela reste une surprise d’apprendre qu’elle est le premier port d’Espagne. Sait-on qu’on y parle un catalan plus pur qu’à Barcelone où l’on ne marmonne qu’un lamentable dialecte? En France, l’homonymie avec la préfecture de la Drôme n’a pas aidé. Pas une raison pour céder au chauvinisme des offices de tourisme, en l’affublant de son nom local de València comme on ferait d’un patelin d’Estrémadure ou d’Asturies boudé des livres d’histoire.
Avec les efforts de communication de ces dernières années, Valence s’est pourtant fait un nom. Sa Cité des Sciences est numéro 4 des monuments les plus visités d’Espagne. Contrecoup: cette métropole plurimillénaire, avec son héritage arabe, ses ruelles gothico-baroques, ses avenues modernistes et ses fêtes immortelles, se retrouve engoncée sous le casque interstellaire. Autrement dit: son futurisme occulte ce qu’elle fut avant. Car cette cité a un passé, qui plus est un passé typiquement valencien.
Valence vient de Valentia Edetanorum, « Vaillance des Edetains », éloge des Latins à la tribu ibère du coin. Fondée sur une sorte d’« île de la Cité » du fleuve Turia, la colonie romaine a assuré le ravitaillement de ses légionnaires, en guerre contre les Lusitaniens. A la fin de leur « service », les vétérans s’y installent. Fondent une famille avec des femmes du cru. Postée sur la route qui relie Cadix à Rome, l’agglomération prospère.
En 711, Balansiyah – son nouveau nom – tombe dans l’escarcelle de l’envahisseur musulman. Soumission? Conversion? Fuite? La population non-islamisée ne compte plus que pour 10 %. Une grande mosquée est bâtie sur le site du Forum. Les hammams se multiplient, dont les Banys de l’Almirall, aujourd’hui ouverts à la visite. A l’écart, le palais de l’émir du cru prend ses aises, au milieu d’un immense jardin (rouçafah, en arabe); de là l’appellation de Russafa que portera, treize siècles plus tard, le quartier le plus branché de la ville.
A part l’écrivain Vicente Blasco Ibañez – le “Zola espagnol” que les docus en prime time ne s’arrachent pas vraiment. On connaît peu de personnages valenciens. Sauf que… Valence est la ville du Cid. Car le héros de Corneille a existé. De son vrai nom Rodrigo Diaz de Vivar, ce Roland espagnol vivait au XIe siècle. Avant de “libérer” Valence, il a d’abord arraché aux arabes le château d’Al-Jibal (“le Mont”), traduit sans complexe “El Puig”, en valencien.
El Puig est aujourd’hui un magnifique monastère fortifié, où plane l’aura du héros, plus ambigu que le Rodrigue de nos années scolaires. Pour tout dire, Rodrigue était moins un chevalier de cœur qu’un mercenaire avisé, capable de rallier un coup d’État contre le roi qui l’a nourri, voire de prendre les armes contre le camp chrétien… Les Maures lui donneront du sayyid (“monseigneur”), d’où cet étrange surnom de “Cid”. Quant à Chimène (Jimena), ses beaux yeux étaient la prime versée pour… un redressement fiscal opéré par son preux amant sur l’émir d’Ichbiliyah (la Séville arabe) qui avait des phobies administratives envers le roi de Castille.
En 1238, Balansiyah passe définitivement dans le camp chrétien. C’est l’œuvre d’un enfant de Montpellier, le roi d’Aragon Jacques le Conquérant. Valence étant encore un peu trop portée sur la Chariah, Jacques lui laisse une certaine autonomie. Les mudéjars (les Maures mudajjan, c’est-à-dire “domestiqués”) adoptent le catalan, mais l’écrivent en caractères arabes. Ils gardent leurs petites manies et leurs grandes institutions, tel le remarquable système d’irrigation de la plaine, au sud, sur lequel nous allons revenir, ou le partage en quartiers.
Les touristes observent encore quelques indices des quartiers médiévaux, séparés par des portes qu’on barrait la nuit. Chacun de ces petits mondes se refermant alors sur son propre couvre-feu. Il y avait ainsi un ghetto, imposé par le saint patron local, Vincent Ferrier qui, aux pogroms, préférait les conversions forcées. Il y avait encore une “maurerie”, vidée de ses musulmans au XVIe siècle. Ils partiront faire fortune à Istanbul, où leurs derniers descendants parlent toujours un mélange d’hébreu, de turc et de catalan, le ladino.
Pour l’essentiel, les remparts de jadis ont été abattus. Et même de l’enceinte principale, on ne voit guère plus que la porte de Serranos avec ses deux belles tours dépourvues de mur, côté ville, afin de canarder à l’arbalète l’ennemi qui parviendrait à y faire irruption.
La llotja de la Seda (Loge de la Soie) a été élevée à la même époque, mais son crénelage est tout-à-fait symbolique: à l’intérieur, sous une vertigineuse voûte nervurée aux piles torsadées comme du fil électrique, les marchands discutaient les prix. Une véritable bourse avec ses tables de change, où courtiers et fournisseurs fricotaient et cotaient, fixant le cours des marchandises. Le bâtiment adjacent abritait le Consolat de Mar (Consulat de la mer) aux riches plafonds de bois peints – premier tribunal de commerce de toute la Péninsule – et juste en face, temple de l’économie domestique, le marché central dresse sa charpente de fer, juchée sur de gros pilastres, et couronnée d’une flèche en forme de cage à perroquet aux tons d’émail et de vermeil.
La fascinante cathédrale gothique a succédé à la Grande Mosquée. Le sanctuaire a logé l’archevêque de Valence, Alexandre Borja, avant qu’il ne devienne le pape controversé Alexandre VI Borgia. Dans une des chapelles, une toile a été peinte par Goya, à la gloire d’un saint de la même famille, François Borgia, jésuite qui combattit les pirates. Le chœur, baroquisé, est peuplé d’anges musiciens. Plus austères, les salles latérales sont devenues musée. On y expose de nombreuses statues et reliques comme le Graal, s’il vous plaît: le mystérieux calice de verre dans lequel Jésus aurait célébré la Cène. En guirlandes sur le mur d’en face pendent des chaînes rouillées, celles qui fermaient la rade… de Marseille, volées par les Aragonais, lors du pillage du port provençal, en 1423.
Accoudé à la cathédrale se dresse un campanile. C’est la tour du Micalet, symbole de la ville, qui la toise du haut de ses 63 m. Ex-prison, le Micalet porte le nom de la cloche la plus grosse, parmi la douzaine qui pend à l’intérieur. Les unes marquent électriquement les grands moments de la journée. Les autres sont dangereusement mises en branle par les sonneurs, les jours de fête.
La fête principale de Valence, c’est la période des Falles (prononcez “falyess”). Ce vieux mot désignait les flambeaux qu’on agitait pour communiquer d’une tour à l’autre. De fête pyrotechnique en fête costumée, tout le mois de mars galope, crescendo, vers le 15: le jour de la Planta, quand on assemble et met en place 762 figures de bois, toile et cire, réparties entre tous les quartiers. Autant de personnages et scènes satiriques, embrasés lors de la Crema, le soir du 19, jour de la Saint-Joseph. L’origine de cette coutume viendrait des artisans du bois du Moyen-âge, qui brûlaient jadis leurs déchets en l’honneur de leur saint patron. Evidemment, programmer un séjour à ses dates exige de s’y prendre à l’avance!
En revanche, une autre institution est visible toute l’année: le Tribunal des Eaux. Fixé par Jacques le Conquérant, ce tribunal vient s’asseoir à la porte des Apôtres, tous les jeudis, quand le Micalet sonne midi pile. Les Arabes avaient développé sur la plaine qui s’étend au sud un système d’irrigation: huit acequias (de l’arabe as-saqiyah, “la rigole”) régulés par des azudes (d’as-soud, la vanne). Un réseau complet, détournant et distribuant l’eau du fleuve Turia afin de ravitailler la célèbre horta (les hortillonnages) valencienne. Le contrôle des canaux était donc chose sérieuse, et source de différents entre les huit “syndicats” qui, de manière autogestionnaire ont toujours en charge l’irrigation. De là ce tribunal, composé de leurs représentants, élus pour deux ans. Un vieil alguazil portant une hallebarde à crochet, appelle les plaignants, rares depuis qu’une partie des acequias coule sous le tissu urbain. Et depuis les années 50, un barrage a tari le fleuve, laissant la place à des jardins luxuriants. Classé à l’Unesco, le tribunal est donc davantage de l’ordre du folklore, et son pouvoir est peu de chose face aux lobbies céréaliers qui gouvernent la production de riz local.
Le riz valencien est à l’origine de la paëlla. On la déguste dans les arrocerias, ces “rizeries” où le riz se sert encore sans fruits de mer, mais avec du poulet, du lapin, des poivrons, des haricots plats et blancs. Le plat valencien a été, en quelque sorte, nationalisé par Franco, à qui il n’avait pas échappé que le safran et le poivron rouge formaient les couleurs… du drapeau espagnol! La généralisant (!) à tout le pays, Franco a laissé la paëlla classique s’enrichir de coquillages et gambas hérétiques, à l’offuscation contenue des Valenciens.
Prolongement des rizières, le parc national de la Albufera n’est guère qu’à dix kilomètres au sud de la cité. Cette Camargue espagnole aux huttes blanches à toit aigu, est sillonnée de canaux et de cours d’eau à parcourir en bateau à fond plat. Au hasard des roseaux, on identifie les oiseaux de près de 350 espèces, permanentes ou en cours de migration, et on assiste au mouillage de longues nasses. Le butin de la pêche sert de base à un plat local peu connu: all i pebre (anguilles à l’ail). On a aujourd’hui du mal à imaginer que c’est dans cette fange sauvage que le maréchal Suchet battit son éternel rival, Joaquin Blake, victoire qui lui vaudra son titre de duc… d’Albufera.
Sur l’immense place moderniste qui est un peu une rivale des boulevards de Madrid, la gare du Nord de Valence vaut le coup d’œil, notamment ses guichets de bois, à l’intérieur. Elle fait la transition avec la partie futuriste, ces passerelles et bassins-miroirs où se reflètent des bâtiments aux allures brontosauriennes et squelettiques. C’est là l’œuvre d’un enfant de la banlieue de la cité, l’architecte-vedette Santiago Calatrava. S’y trouve d’abord son Hemispheric au ventre strié comme celui d’une baleine: un cinéma géant qui héberge un écran de 90 m de long, sur lequel sont projetés, en 3D, des moyens métrages de 45 mn. Il y a aussi son Oceanogràfic, qui n’est rien de moins que le plus grand aquarium d’Europe, présentant 500 espèces réparties entre sept “ambiances”, du crocodile au beluga, en passant par l’étoile de mer et le flamant rose. Le Museu de les Ciencies a des allures de colonne vertébrale pleine d’arêtes. Ce musée de la découverte où l’on est quasiment obligé de toucher à tout, est d’une richesse pédagogique inépuisable.
Avec sa forme de casque d’extraterrestre, le Palau de les Arts est sans doute le bâtiment le mieux réussi. Cet auditorium accueille des spectacles de musiques classiques, incluant les danses traditionnelles de l’Espagne. Enfin, l’Umbracle est un jardin botanique couvert de 17 000 m2 qui fait concurrence au vieux jardin, juste à l’opposé, qui a aussi son charme. Le désavantage de ce quartier, c’est d’être assez mort après 21 heures. Mieux vaut alors regagner le centre si l’on veut être un peu festif et tapear (se nourrir de tapas arrosées de vin ou d’apéritifs) avant d’aller dîner ou se coucher, selon que l’on adopte ou non les horaires de l’Espagne.
59 chambres. Au calme, en lisière du centre, à proximité des boulevards, donc d’un accès pratique pour le car (le centre même étant d’accès difficile), et de plus, juste dans l’axe conduisant à la cité des Arts et des Sciences: l’emplacement idéal pour un groupe, notamment lorsqu’on veut profiter de temps libre en soirée.
L’hôtel n’est pas tout neuf, mais il est bien entretenu, avec des chambres confortables, spacieuses et climatisées, une salle de sport et un sauna.
Tél.: +34 963 52 29 10 –
46 chambres. Une entrée qui ne paye pas de mine, mais un hôtel rompu à l’accueil des groupes, en plein centre (entre mairie et poste). Rénové récemment avec un décor gai et moderne.
Coin petit déjeuner (le restaurant catalan sur rue, El Poblet, est indépendant).
Atouts: réception 24 heures sur 24, wifi gratuit, terrasse solarium avec vue sur toute la Ciutat Vella.
Tél.: +34 96 353 52 82 –
Rien à voir avec les cartes, si ce n’est celle du menu, qui offre, entre autres, du jambon bellota (nourri aux glands), réputé le meilleur entre tous. Mais il y a aussi la paëlla, les fruits de mer et poissons.
Atmosphère brasserie.
Tél.: +34 963 51 49 94 –
Voisin du précédent, dans un style plus intime. Spécialités de fruits de mer et de riz garnis, au noir de sèche, aux coquillages, paëllas… Salle spéciale pour groupes.
Tél.: +34 963 51 55 51 –
Tél.: 01 45 03 82 50.