La capitale maltaise, La Valette, fête ses 450 ans, ceux d’une ville de garnison flirtant toujours avec les arts. Un galop d’essai en attendant 2018, quand elle sera bombardée capitale culturelle européenne. Malte rien que pour La Valette? Tout ce qu’il y a de plus plausible!
Entre l’échauguette à oreilles de Senglea, les barques peintes qu’on ne voit qu’à Marsaxlokk ou les “chevaliers” dont on ignore qu’ils sont des templiers bis, Malte essuie les clichés les plus instantanés. S’y ajoutent ces expressions aussi vides qu’énigmatiques: oranges maltaises, faucon maltais, Corto Maltais…
Mais l’orange maltaise, sait-on qu’elle vient de Tunisie? Que le faucon d’ici est dressé à la chasse au drone? Sait-on même que Malte n’est que la plus grande île d’un archipel qui compte aussi la rurale Gozo, Comino la petite, et Filfla l’inhabitée? C’est ainsi qu’on débarque à Malte avec idées fausses et projets courts, et comme on comptait tout voir en un week-end, on se retrouve acculé à revenir. Rien de mal en soi, mais en attendant, qui ose vendre La Valette seule? Avec les 450 ans de la capitale maltaise (qui culmineront le 7 juin avec une somptueuse régate et une traversée de la rade à la nage) et, dans deux ans, La Valette capitale culturelle européenne, c’est le moment de mettre la belle maltaise à égalité avec Lisbonne, Barcelone ou Milan.
Comme des boudins rebondis, les remorqueurs tirent d’immenses flotteurs pour la manœuvre des super-tankers. Les bateaux de croisières cornent à tout va, tandis que les mâts futuristes des voiliers de luxe se balancent à l’abri des tempêtes. Dès la Préhistoire, on a garé des bateaux de pêche dans le Grand Port, mais ce sont les colons phéniciens qui ont lancé ce négoce dans lequel les Maltais ont toujours quelque réputation.
Jusqu’au XVIe siècle, le cœur politique de l’île n’était cependant pas ce port aux multiples criques, propice à la construction navale et à la planque des vaisseaux de guerre. La capitale était l’élitiste Mdina, “cité notable” des administrateurs coloniaux et des maîtres successifs, Puniques, Romains, Arabes, Siciliens, Espagnols… jusqu’au jour où… En 1530, les moines-soldats de l’ordre de l’Hôpital, chassés successivement de Jérusalem, Acre et Chypre, sont cette fois-ci expulsés de Rhodes. Face à l’assaut de 200 000 guerriers ottomans, le résultat ne fait pas un pli. Mais la résistance héroïque de 7500 défenseurs a impressionné l’Europe. Après avoir rongé son frein à Viterbe, l’ordre militaire s’entend proposer par Charles Quint une autre île, Malte. A l’époque, comme en 1940 et aujourd’hui, l’archipel est le portillon qui fend la Méditerranée, entre Orient et Occident. Nos sabreurs en soutane prennent leurs quartiers sur la rive est du Grand Port, y élevant deux forts, Saint-Michel et Saint-Ange.
Les deux éperons des Trois Cités: Isla (appelée plus tard nommée Invicta et Senglea), Birgu (Vittoriosa) et Bormla (plus tard encore, Cospicua). HLM au prix dérisoire: Madrid ne réclame que l’envoi annuel d’un faucon dressé pour la chasse, que le romancier Dashiell Hammett transformera en statue dorée immortalisée à l’écran par ce bon vieux Bogart.
Dans le feulement des chats et du papier de verre des constructeurs d’esquifs, on arpente ces Trois Cités sans être gêné par les foules. A Isla, les rues bardées de bow-windows montent vers ce qui reste de Saint-Michel: un jardin avec la fameuse échauguette à yeux et oreilles. A Birgu se trouve le musée maritime, avec sa queue leu-leu de canons noirs, qui servaient naguère à amarrer les bateaux sur les quais. Une promenade toute refaite fait le tour de Saint-Ange, perçant l’épaisse enceinte qu’occupe encore les hospitaliers. Les tensions sont fréquentes entre la jeune république (Malte n’a quitté le giron britannique qu’en 1964) et l’ordre, qui veut créer dans cette enclave son petit Vatican.
Avec ses auberges-couvents où logeait chacune des huit nationalités (langues) des hospitaliers, les Trois Cités sont la chrysalide où les chevaliers de Rhodes se sont mutés en chevaliers de Malte. Un tout emmitouflé au XVIIe siècle dans la double crémaillère de bastions de la ligne Cotoner. Percée pour laisser entrer bus et cars, cette fortification enserre aussi Kalkara, presqu’île tendue vers l’entrée du Grand Port, et ses forts plus récents, Ricasoli et Rinella.
En 1565, les Ottomans font à nouveau parler d’eux. Dans le fracas de cymbales, de hautbois et de tam-tam des mehters (les fanfares militaires turques), ils s’ancrent à Marsaxlokk, au milieu des barques multicolores qui devaient bien déjà exister à l’époque. Pioche ou mousquet sur l’épaule, traînant 60 canons, les conquérants marchent sur les Trois Cités. Voilà nos chevaliers bloqués. Depuis les 56 m du mont Xiberras, ils bombardent un menu fortin, Saint-Elme, clef de la rade. Au bout d’un mois, murs crevés de toute part et les brèches remplies de cadavres, Saint-Elme est pris. Les survivants sont décapités. Jean de La Valette, grand-maître de l’ordre, riposte: il canonne les Barbaresques avec la tête de leurs coreligionnaires. Bref, on fait dans la tendresse. Mais c’est ainsi qu’au bout de cinq mois, après avoir perdu leur chef, le célèbre Dragut, s’être fait brûler leur camp lors d’une contre-attaque menée de Mdina, les Turcs plient bagage, talonnés par les “secours” espagnols, venus de Sicile.
La Valette ne se donne pas le temps de souffler: redoutant une nouvelle invasion, le grand-maître veut éviter le désastre de Saint-Elme. Il en interdit l’accès aux hauteurs du Xiberras en l’intégrant dans les murs d’une cité créée de toutes pièces.
En 1566, la tâche est confiée à un élève de Michel-Ange, Francesco Laparelli. Obsédé par les urbanistes antiques, Laparelli impose aux formes rebondies du mont Xiberras un plan en damier, typique des villes nouvelles, d’Arles à Brasilia. Mieux que le dédale de venelles des Trois Cités, des rues au carré permettent d’aérer, et un drainage complète l’assainissement. Cela permet de bâtir ce long hôpital qui borde toujours le nouveau fort Saint-Elme. Les patients riches sont logés dans la grande salle de 155 m. Les pauvres à l’étage inférieur: ils règleront les frais hospitaliers en travaillant auprès des malades, les nantis s’acquittant plus volontiers par des dons. Malte devient ainsi l’“Infirmière de la Méditerranée”, et la ville nouvelle prend le nom de son fondateur.
La Valette, lui, repose dans la crypte de la cathédrale baroque, somptuaire et gigantesque chapelle de l’ordre dédiée à son patron, Jean-Baptiste. On y admire d’ailleurs le rougeoyant tableau du saint décapité, signé du Caravage, qui fut un temps chevalier, avant d’être embastillé et radié pour meurtre. Le plafond du sanctuaire vient d’être restauré, avec ses fresques lumineuses, qui font écho aux mosaïques jaune et noire des 300 tombes de donateurs de jadis qui pavent le sol.
Une brise de nouveauté a soufflé sur la capitale. A la porte, les autocars Bedford et Leyland peints selon leur destination sont partis à la casse. Les ont remplacé des modèles du constructeur… turc Otokar, la gestion du réseau étant passée à une compagnie espagnole. Surtout, après avoir vu son projet bloqué pendant un quart de siècle, l’architecte Renzo Piano a stylisé l’allure générale qu’avait la Bieb il-Belt (la porte de la Cité), grande ouverte au bout d’un pont et entre deux bastions aux tracés de champignons. C’est la cinquième que la capitale s’offre en cet endroit, de la timide poterne du temps de Laparelli, à l’arc de triomphe néo-romain de 1950, dû à l’architecte mussolinien Alziro Bergonzo, tout juste extrait de sa mise au placard.
Piano a renoué avec sa géométrie passée.
Dans le prolongement de la porte se dresse la cristallographie dynamique du Nouveau Parlement, avec son accès en verre et ses murs ornés d’ouïes façon poisson coffre. Sentes, ponts et passerelles donnent une cohésion à l’ensemble, dont l’élan rappelle ceux d’une citadelle Vauban. L’ensemble comprend également un théâtre à ciel ouvert, qui succède au Royal Opera House, dont les bombes nazies de 1942 n’ont laissé qu’un faisceau de colonnes et les caryatides du rez-de-chaussée. Soit dit en passant, pour la vie nocturne, il vaut mieux chercher du côté de Saint Julian’s ou de Paceville. Pourtant cette décennie a vu s’enrichir considérablement le pouvoir d’attraction de La Valette, notamment en matière de tourisme de fortif. A midi et 16 heures, un canon tire une salve comme aux temps victoriens. Intro parfaite, les plans-reliefs et les reliques du musée des Fortifications donne un bel aperçu de La Valette et des Trois Cités.
On visite désormais les abris souterrains percés dans le mont Xiberras, ainsi que les “war rooms” où, sur des cartes à plat, les volontaires féminines plaçaient les plots pour chaque escadrille de la Luftwaffe: un système imparable concentrait le tir de la DCA dans un rectangle imaginaire, rendant le Grand Port insurvolable. D’ici fut aussi conduit le débarquement de Sicile de 1943: 160 000 hommes, plus que les 130 000 des plages de Normandie!
En face, sur Kalkara, le fort Ricasoli a été gardé en l’état pour les films Midnight Express, Popeye, Gladiator, Le Comte de Monte-Cristo: Malte a toujours été une destination de tournages. Le fort Rinella, lui, a été restauré, avec son canon de 1878. Grâce à une charge de 205kg de poudre noire, un tube de 100 tonnes et de 450 mm de calibre, il envoyait à 6,4 km un projectile d’une tonne. Un coup toutes les six minutes. La mise à feu se faisait avec… une pile Leclanché.
La restauration de la machine à vapeur et le monte-charge de la pièce est en cours; en attendant, les rails et les puits pour ravitailler la bête sont ouverts au public, garnison en casque colonial en prime, et ce passionnant musée de la vie de caserne dans la Malte victorienne.
Bien sûr, on peut prolonger La Valette avec le reste de l’île. Mdina reste un must, comme la coupole immense de Mosta, mais puisque les coupoles sont du goût des Maltais, mentionnons un site unique au monde qui ne peut, pour un groupe, trouver sa place qu’en supplément prévu de longue date (les places sont limitées à dix visiteurs par heure). L’hypogée d’Hal Saflieni est un formidable ossuaire préhistorique. Etagé sur trois niveaux, il a été découvert au XIXe siècle en creusant un garde-manger. La plongée dans les entrailles est d’autant plus mystérieuse que cette suite de chambres aux volumes presque contemporains, se découvre dans la pénombre. Une structure de calcaire poli combinant arcs et voûtes, rappelant ces temples mégalithiques que l’on appréciera en surface.
Dans un autre genre, Malte offre le spectacle stupéfiant de ses Semaines Saintes, notamment dans les Trois Cités, où les statues du Ressuscité (Irxoxt) processionnent sur l’épaule des hommes, au pas de course! Si l’on a manqué Pâques, la saison des festi (festa au singulier) voit se succéder entre juin et septembre les fêtes patronales de 80 paroisses.
On prépare toute l’année les feux d’artifice, tirés le samedi; mais il ne faut pas manquer les torrents d’injures que se déversent les partisans de fanfares rivales, un aspect des plus spécifiques de la vie maltaise, à l’image de la langue, seul idiome sémitique d’Europe, issu à 45 % de l’arabe, enrichi d’apports siciliens et anglais, reflet d’un mode de vie méditerranéen dont l’Europe du Nord a du mal à se passer.
SAN ANTON Corinthia Palace Hotel & Spa*****
150 chambres. Au centre de l’île, à côté d’un jardin botanique fondé par les chevaliers, un classique refait récemment, avec piscine extérieure et couverte, Spa, tennis, salle de sport. Deux bars, deux restaurants.
LA VALETTE Castille Hotel***
38 chambres. Charme et position extraordinaire sur la place de l’auberge de Castille. Une position imbattable pour visiter La Valette. Deux restaurants: La Cave (voûtes magnifiques) et De Robertis (cuisine italo-malto-internationale).
HAD-DINGLI Diar-il-Bniet
Non loin des falaises, un restaurant traditionnel servant les ingrédients pris à la ferme, à 200 m de là. Cuisine 100 % maltaise et souvenirs culinaires.
BIRGU
Del Borgo
Dans une belle cave de Birgu, atmosphère chic détendue pour une cuisine italo-maltaise.
Tél.: 01 45 61 14 20.
AIR MALTA
Un ou deux vols/jour, depuis Roissy ou Orly (bien vérifier), ainsi que deux vols/semaine depuis Lyon et Marseille.