Cinq mille ans d’histoire, ça en fait des péripéties! C’est ce dont témoignent aujourd’hui cinq comtés du sud-est du pays, réunis sous l’appellation « terres ancestrales ». Des mégalithes au noble confort des châteaux, des premiers chrétiens aux invasions anglo-normandes, des traditions celtes aux guerriers Vikings, ce coin le plus ensoleillé de l’île d’Erin en a connu des vertes et des pas mûres. Il en a aussi conservé bien des vestiges. A découvrir directement par les ferries qui relient la France à Rosslare.
Les « terres ancestrales », c’est par la mer qu’il faut les aborder. A la manière d’autres avant, qui épée dans une main et bouclier dans l’autre, ont ici débarqué. Cette fois, ce ne sera pas à bord d’un drakkar que les étrangers accosteront sur la côte orientale de l’Irlande
Ultime affront d’aujourd’hui, certains filent même plus loin, qui vers Dublin, qui vers le Kerry, sans même prendre le temps de fouler les « terres ancestrales », de se laisser guider par le phare le plus vieux du monde encore en activité, de s’aventurer en ville viking, normande ou médiévale, de se recueillir devant les dolmens du néolithique ou de se laisser porter par la musique celtique dans un pub servant de la Smithwick’s. Si cette Irlande-là n’était républicaine, ce serait quasiment un crime de lèse-majesté.
Le concept marketing, qui réunit sous la même appellation « terres ancestrales », les comtés de Wexford, Waterford, Kilkenny, Carlow et, à l’occasion de ce voyage, Wicklow en lieu et place de Tipperary, a tout de même l’avantage d’annoncer le programme: ici les touristes traversent 5 000 ans d’histoire sans même prendre le temps de vieillir, ni de le perdre en longs déplacements non plus. Il n’y a qu’à piocher pour monter un programme aussi varié que les paysages et cités visités.
Alors par où commencer? Peut-être par regarder autour de soi. Manifestement, le labeur et le temps ont dessiné un environnement bocager. Les hautes haies et les buissons de genêts délimitent les parcelles, vertes comme la terre d’Erin, ce qui tombe, reconnaissons-le, plutôt bien! De temps à autre, une maison blanchie à la chaux, couverte d’un toit de chaume, donne à voir, derrière le charme contemporain qui fait fantasmer plus d’un urbain, l’Irlande d’un autre siècle, accrochée à la terre, péniblement courbée pour préparer des récoltes qui ne viendront pas toujours récompenser les efforts déployés.
Le sud-est de l’Irlande a été moins touché que l’ouest du pays par la famine de la mi-XIXe siècle. Notamment due à plusieurs années de mauvaises récoltes de pommes de terre, elle a poussé les paysans à quitter leur île. Un monument a été dédié à ces émigrants, et un des bateaux, le Dunbrody
De toute façon, la spécialité du comté de Wexford n’est pas la pomme de terre, mais la fraise, qui bénéficie ici du climat le plus ensoleillé d’Irlande. Raison de plus pour s’y rendre au printemps, quand les haies ont fleuri et que la fraise se laisse volontiers croquer.
En chemin, le moulin à vent de Tacumshane
A moins que ce ne soit les ruines de l’abbaye cistercienne de Dunbrody
Le marquis de Donegall, dont le château est propriété familiale depuis un demi-millénaire, veille avec humour sur ces vieilles pierres. Et pas que sur les pierres d’ailleurs, puisqu’un labyrinthe planté de 1 500 ifs soigneusement taillés amuse petits et grands désireux de se perdre dans la verdure. Mais qu’on se rassure, le marquis détient aussi le secret qui permettra à tout le monde de trouver la sortie. Et aucune grande production américaine ne s’est encore aventurée à monter un film sur le thème d’« il faut sauver le petit égaré parmi les ifs ». En revanche, le comté de Wexford a vu débarquer le soldat Ryan pour les besoins de Hollywood.
Plus au Sud, c’est moins la sortie que l’entrée qu’on cherche, celle qui mène vers le port de la grande ville marchande du sud-est de l’Irlande, Waterford. Pour guider vers le plus grand port d’Irlande les marins dans ces parages aux flots tumultueux qui se déchirent sur les rochers, le phare de Hook
Quoi qu’il en soit, la vue reste imprenable pour apprécier les côtes rocheuses de la presqu’île. Sur le village de Bannow, ensablé et disparu, la vue est moins certaine! C’est là que les Normands ont débarqué, érigeant une église romane fortifiée qui reste le seul vestige de ce peuplement, avec le cimetière où reposent les auto-proclamés prince et princesse Michael et Anne de Saltee, décédés en 1990, sans avoir jamais vécu sur ce domaine de fiction. Et pour cause!
Les îles Saltee constituent la plus grande réserve d’oiseaux d’Irlande. On embarque pour ces rivages protégés du petit port de pêche de Kilmore Quay
Mais toutes ces distractions ne doivent pas faire oublier que, à l’instar des Vikings, c’est vers Waterford
La tour Reginald, une ancienne pièce d’une ligne de défense détruite au XVIIIe siècle, reste emblématique de ce passé puisque son nom fait référence à Regnall, le Viking qui a fondé Waterford. Une première tour, en bois, a été bâtie en l’an 1003, reconstruite au XIIIe siècle par Jean Sans Terre, puis complétée encore deux siècles plus tard. Elle a servi de prison où les intempérants avaient le temps de dégriser, de coffre-fort pour la monnaie locale et d’entrepôt moins glorieux. A l’arrivée, on peut toujours la visiter pour y découvrir quelques objets d’époque, une épée du IXe siècle, les restes d’un drakkar, représenté devant la tour dans ses dimensions exactes, des broches, bijoux et même un collier pour chien qui date, le collier bien sûr, du XIIe siècle!
Par les petites rues pavées, on gagne aisément le musée Médiéval, qui raconte, depuis son ouverture en 2012, la suite de l’histoire. Le bâtiment moderne tout en courbes douces commes les montagnes usées des environs, intègre des parties qui remontent, pour le hall des choristes, au XIIIe et, pour la cave voûtée du maire, au XVe siècles. Le musée renferme une collection de vêtements d’époque, notamment ce manteau de soie cousu d’or, brodé à Bruges et, en fin de compte, aussi lourd qu’une tapisserie flamande. Il possède aussi une relique de la Sainte-Croix, des médaillons rapportés d’Amiens par quelque pèlerin, l’épée d’Edouard IV et le chapeau d’Henry VIII, seul vêtement lui ayant appartenu qui ait été conservé. Le roi en avait fait cadeau à William Wyse, son ami d’enfance devenu maire de Waterford, en lui disant: « Quand on porte ce chapeau, on ne baisse plus la tête devant personne ». Certaines des épouses d’Henry VIII auraient sans doute bien voulu l’entendre si Sa Majesté ne leur avait fait couper la tête! Autre trésor du musée: un long parchemin, manuscrit illustré qui témoigne de près de trois cents ans d’histoire de la ville et de ses édiles, montre aussi l’attachement des habitants à la monarchie anglaise et à l’anglicanisme. Toute l’Irlande du Sud n’est pas catholique, et Waterford encore moins.
D’ailleurs, le palais épiscopal anglican figure en bonne place dans la géographie de la cité viking. C’est celui qui ferme le « triangle viking » et prend le relais de l’histoire locale. Datant de 1743 dans un style plutôt anglais, il expose du mobilier irlandais du XVIIIe siècle, des bois peints, du marbre de Kilkenny, autrement dit de la craie polie, des fauteuils tapissés de soies lyonnaises, un miroir de style chinois, un cheval de bois et même une mèche de cheveux de Napoléon Bonaparte arrivée là par l’entremise de Laetitia, nièce de l’empereur et épouse de Thomas Wyse, de Waterford comme il se doit! D’ailleurs, le drapeau irlandais, qui a flotté pour la première fois dans l’île en 1848 à Waterford précisément, est lui-même inspiré de l’étendard tricolore français. L’orange-blanc-vert a depuis été adopté par la République. La ville a un vieux fond rebelle qui a fait trébucher Cromwell lui-même une première fois, avant qu’il parvienne à ses fins. Mais du coup, les marchands qui commerçaient avec tout le sud de l’Europe, ont pu poursuivre leurs affaires, importer des vins de Bordeaux et du sel d’Espagne. Le sud-est de l’Irlande est aussi une position avancée de l’île vers l’Europe continentale.
Ville marchande depuis toujours, Waterford héberge aussi une des plus vieilles cristalleries du pays. The House of Waterford Crystal
Du design de cristal au design de Kilkenny, il n’y a que 45 mn de route. La ville, capitale 2015 du design pour l’Irlande, compte de nombreux ateliers d’artistes, artisans, créateurs de formes et d’objets, spécialistes de graphisme et de textiles. Autour de la National Craft Gallery
A Kilkenny, on n’invente pas seulement les contenants, on produit aussi de quoi les remplir! Notamment à la brasserie Smithwick’s
Pour l’histoire, des tableaux animés racontent la saga de la famille Smithwick qui a fui l’Angleterre de Cromwell. L’un des descendants, élus quatre fois maire de la ville, considéré comme un bienfaiteur, a financé la construction de la cathédrale Sainte-Marie de Kilkenny, d’obédience catholique. La ville de 8000 habitants se paye le luxe d’une seconde cathédrale, beaucoup plus ancienne et anglicane cette fois. Deuxième plus longue d’Irlande, éclairées de vitraux colorés en abondance, Saint-Canice remonte au XIIIe siècle. Elle est située à l’emplacement même où la cité s’est développée autour du monastère fondé par Saint-Canice au VIe siècle. De fait, il reste tout un ensemble de bâtisses autour de la cathédrale, notamment une tour ronde du IXe siècle. Un escalier très abrupt permet d’atteindre son sommet à 40 m de hauteur et d’épouser du regard toute la ville et ses environs verdoyants.
Un autre ensemble de pierres grises semble faire le pendant à la cathédrale, c’est le château de Kilkenny
La visite des « terres ancestrales » se poursuit plein nord, en direction de Dublin. Dans le comté de Carlow
Autant d’années sont à peu près aussi difficiles à se figurer que le poids de la pierre en granit qui couvre le dolmen. Selon les estimations, elle doit peser une bonne centaine de tonnes, la plus lourde que l’on connaisse de tous les vestiges mégalithiques! Pas étonnant que certains piliers se soient affaissés sous un tel poids. En tout cas, ce dolmen-là a encore toute l’éternité devant lui. Ce qui n’est probablement pas le cas des touristes, même les plus mystiques.
En gagnant le comté de Wicklow
Après le dépouillement des premiers chrétiens, le raffinement de la vie de château. A Powerscourt
On a beau se rapprocher de Dublin, on est bien à la campagne. En chemin la route qui tourne et vire par monts et par vaux passe par Enniskerry
A proximité, en lieu et place d’anciens barraquements britanniques, le Centre de paix et de réconciliation de Glencree
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La scène du débarquement dans le film de Steven Spielberg Il faut sauver le soldat Ryan n’a pas été tournée à Omaha Beach, comme elle est sensée le montrer, mais dans le comté de Wexford, sur la plage de Ballinesker, avec un bon millier de figurants fournis par l’armée irlandaise! Décidément, ce coin d’Irlande après avoir été envahi par les Normands, l’a aussi été par les Américains pour les besoins de Hollywood.
D’ailleurs, un petit village plus au nord, dans le comté de Wicklow, porte le nom de Hollywood, et l’a inscrit en toutes lettres dans un pré qui le surplombe. Bref, entre la Normandie et le Sud-Est de l’Irlande, il y a plus qu’un ferry, comme si les bocages se rapprochaient!
Irish Ferries propose deux ports de départ depuis la France et deux ports d’arrivée en Irlande, Dublin ou Rosslare. Pour aborder directement les « terres ancestrales », c’est ce dernier port qu’il faut retenir. Trois fois par semaine, le lundi, le mercredi et le dimanche, l’Oscar Wilde quitte Cherbourg à 18h pour atteindre Rosslare le lendemain matin à 11h30. Dans l’autre sens, les traversées se font le mardi, le samedi et le lundi, avec un départ de Rosslare à 15h30 et une arrivée à la pointe du Cotentin le lendemain matin à 11h.
Une liaison hebdomadaire est également assurée entre Roscoff et Rosslare, le vendredi, en partant à 18h30 du port finistérien pour arriver en Irlande le lendemain à 11h. Le retour peut se faire le jeudi, en quittant Rosslare à 16h pour débarquer le lendemain matin à 10h30 à Roscoff.
Le navire, considéré comme le plus luxueux de la flotte de la compagnie irlandaise, peut embarquer 1470 passagers et 440 voitures, des autocars aussi bien sûr. A bord, quatre restaurants de différents standings permettent de se restaurer à sa guise. Le plus huppé, le Berneval, propose de savoureux dîners, où la gastronomie et les vins français sont à l’honneur. Les petits-déjeuners y sont tout aussi copieux et délicieux. L’Oscar Wilde dispose aussi de trois bars, de deux cinémas, de jeux pour enfants et divertit en montant des spectacles vivants pour petits ou grands.
Les cabines sont réparties en diverses catégories, allant du deux au quatre étoiles avec des déclinaisons en deux, trois ou quatre lits, avec ou sans vue extérieure. Trois suites et 15 cabines de catégories cinq étoiles sont également proposées, tandis qu’à l’autre bout de la gamme, des sièges peuvent être réservés dans l’une ou l’autre des six salles de repos.
A ce dernier cas près où les services sanitaires sont partagés, chaque cabine dispose d’une douche et de toilettes privées. Les cabines des catégories supérieures bénéficient en outre de grâcieusetés, telles qu’une corbeille de fruits, un accès gratuit au mini-bar, au petit-déjeuner du Berneval également ainsi que des services d’un steward. Le wifi est gratuit à bord, sur tout le bateau.
Des conditions particulières groupes sont mises en place pour les professionnels.
L’hôtellerie irlandaise est aujourd’hui l’une des plus pertinentes d’Europe, souvent rénovée et à prix encore abordables.
A WATERFORD, le Granville Hotel a le privilège d’accueillir les voyageurs depuis le début du XVIIIe siècle. Il a été restauré dans un style délibérément classique pour lui donner son raffinement d’antan. Ce quatre étoiles posé au bord de l’eau sur le quai du fleuve Suir est à cinq minutes à pied des principales attractions de Waterford, notamment son « triangle viking ». Une centaine de chambres avec tout le confort moderne.
A KILKENNY, le Newpark Hotel est un quatre étoiles de 129 chambres mariant design et tradition. Une piscine intérieure, sauna, hammam, salle de sport et Spa complètent la partie hébergement. Il donne sur un immense parc, un peu à l’écart du centre-ville qu’on atteint en une bonne quinzaine de minutes.
Dans le comté de Wicklow, à Enniskerry, pour les groupes disposant d’un bon budget ou recherchant un confort exceptionnel, Powerscourt Hotel Resort & Spa s’impose. Ce cinq étoiles de 200 chambres, certaines donnant directement sur l’immense domaine aménagé en parc et jardins, propose de l’espace et un luxe indiscutable.
L’Irlande aussi a fait sa révolution culinaire et si ses sandwiches sont encore le mets du déjeuner pour nombre d’Irlandais, les possibilités de savourer une cuisine plus élaborée, traditionnelle, comme ces extraordinaires purées de pommes de terre.
A KILMORE QUAY, le Silver Fox Restaurant à quelques mètres du port, s’est fait une spécialité des fruits de mer et poissons, naturellement.
A WATERFORD, en bordure de fleuve et dans un cadre ancien de pierres apparentes, le Reg Restaurant sert des produits de la mer, mais propose aussi de la musique live dans d’autres salles et des ambiances variées à ces différents bars dont un en terrasse.
A KILKENNY, le Centre du design permet de se restaurer efficacement en savourant particulièrement les produits locaux.
A Kilkenny, le Kytelers Inn met l’accent sur les produits locaux dans un cadre historique, parfaitement conservé, en plein centre-ville, dans la très vivante rue St Kieran. Lui-même organise des soirées musicales et dansantes.
Près de Glendalough dans le comté de Wicklow, Lynams o Laragh sert dans un cadre champêtre un déjeuner traditionnel irlandais.
A ENNISKERRY, non seulement on a de bonnes raisons d’apprécier la nuit au Powerscourt Hotel & Spa, mais on a aussi de bonnes raisons d’y dîner, dans une farandole de saveurs et de plats à la hauteur du standing de l’hébergement.