Jusqu’au 17 décembre prochain, Breslau – alias Wrocaw – sera capitale culturelle européenne. Plus que jamais, la belle silésienne des rives de l’Oder va vivre l’écartèlement entre nostalgie hanséatique et patriotisme polonais, européanité et culte de l’exil.
Pourquoi le français s’entête-t-il à donner aux étrangères leur nom en version originale – sachant qu’à “Varanasi” (Bénarès), à “Bijaya” (Bougie), à “Guangzhou” (Canton), on n’a aucun complexe à nommer notre capitale Peerus, Baris, Parigi ou Parij? Grand coureur d’Europe, Napoléon a rendu familier le nom Breslau – qu’on prononçait “breslo”. Pourquoi dès lors l’appeler Wrocaw, qui plus est, avec ce “l” barré que personne ne sait articuler? Tout ça pour découvrir, au bout du compte, qu’on ne dit pas “vroclave” mais… “vrotsouaf”!
Le politiquement correct cache toujours le triste ou l’inavouable, on va bientôt l’apprendre. En attendant, au Xe siècle, la future capitale de Silésie fait son nid dans les roseaux de l’Oder. Sur un chapelet d’îles aux arbres chargés de gui, des familles slaves tirent profit du surprenant réseau fluvial d’Europe centrale, assurant l’import-export entre sud et nord, de Prague à Stettin, puis de Milan à Brème. Le sel gemme se vend pas mal. Aussi le plomb et les métaux précieux, le ventre d’écureuil et les fourrures les plus cotées.
Un port se construit, Wrocaw, qui joue à saute-ruisseau sur le gué des 12 îles qu’on observe aujourd’hui: Mynska, île des Moulins devenus minoteries, Sodowa, celle du malt, Piaskowa, celle du sable… La plus vaste reste celle du Dôme (Tumski) – entendez la cathédrale, dédiée à Jean-Baptiste – dont la tête coupée trône au milieu du plateau des armoiries municipales. Avec ses deux flèches plaquées de vert-de-gris, le Dôme rivalise avec d’autres sanctuaires, nourris par le particularisme de quartier qu’instaure toute structure en archipel. Ainsi Sainte-Elisabeth, plus riche que la cathédrale même, Sainte-Croix, composée de deux nefs rivales posées l’une sur l’autre, Notre-Dame-des-Sables qui se restreint sur la largeur pour donner à sa voûte le trompe-l’oeil d’une illusion optique – on craignait sans doute que monter plus n’entraîne l’enlisement dans le sol aqueux.
Malgré ses efforts pour faire original, la cité n’a pas échappé au surnom consternant de toute cité qui jongle avec canaux et bras de rivière: “Venise polonaise”. Encore lui a-t-on épargné l’“Amsterdam slave” ou les “Canaries de l’Oder”… Cet ordre dispersé a justifié la construction de 120 ponts, tabliers peints par le Street art, dentelles de fer boulonnées brinquebalant sous les trams. Année culturelle ou pas, ils offrent un cadre original et miroitant au festival Jazz sur l’Oder (mi-mai à mi-juin) qui anime les grèves, les quais et les ponts eux-mêmes. Et en 2016, cet ensemble sera jusqu’en août scène de spectacles, pour Singing Europe, qui mettra à l’unisson les voix de milliers de chanteurs amateurs et professionnels.
Au XIIIe siècle, alors que l’Europe n’est qu’une mosaïque de fiefs tringlée par une pyramide de féodaux en armes ou en soutane, le droit de Magdebourg accorde à de nombreuses villes une autonomie. C’est une première victoire des classes commerçantes sur l’enkystement des castes de barons et d’archevêques. Celle qu’on appelle à présent Breslau est parmi les bénéficiaires. Elle se réveille cité libre. Par dessus le marché, membre envié de la confédération commerciale des mers et des fleuves – la Hanse.
Hanséatique, autrichienne, prussienne, grand-allemande… Breslau s’est germanisée. Pour six siècles. Dans la Pologne actuelle, on reconnaît toujours ces cités affranchies à leur rynek, nom slave qui, à l’origine, désigne le marché – comme, d’ailleurs, agora en grec et forum en latin! Ce rynek -ci trace un grand carré de demeures baroques, vertes, jaunes, bleues, rouge sang ou vermillon, dotées de façades en pointe, en cloche, à podium, à fresques dorées ou graffite noir et blanc. Une longue fontaine de verre, une autre en forme d’ourson, et des figurines rabelaisiennes se cachent dans les recoins de la place, qui fait la ronde autour d’un double hôtel de ville – le Ratusz. Le mot porte en filigrane l’allemand Rathaus, “mairie”. Formé de deux bâtiments que scinde une ruelle, le Ratusz forme un brillant hérissonnage de balcons ornés, de pignons flamboyants, d’horloges astronomiques ou de cadrans de beffroi, distribuant jour et nuit l’heure aux points cardinaux. C’est sur ce point de rendez-vous millénaire de la vie patricienne, devenu entre-temps zone piétonnière, que le 16 janvier dernier, s’est tenue la cérémonie d’ouverture de l’année culturelle européenne, quand 1400 artistes – dont 30 marionnettes -, et des dizaines de milliers de figurants déguisés ont fièrement présenté les anecdotes et légendes les plus curieuses de leur patrie silésienne.
De Brême à Munich, tout Rathaus a une brasserie en fond de cave. Celle d’ici, la Piwnica widnicka, semble tirée d’un bouquin de Gustave Doré: lanternes de fer, stalles sculptées, murs enluminés d’animaux de la Dame à la Licorne ou du Roman de Renart … Dans ces dix salles bruyantes, on verse la bière de Schweidnitz (la bourgade voisine), meilleure que la locale: Goethe, Chopin, Bismarck ont apprécié, comme Eichendorff, poète de la Silésie perdue et Fallersleben, le Rouget de Lisle allemand – à qui l’on doit le Deutschland über alles…
Accotée au Rynek, la place au Sel (Plac Solny) forme un autre espace quadrangulaire. Avec l’apparition des glacières puis du frigo, le sel a été délogé par les kiosques et tables des marchands de fleurs, qui meublent les épisodes sentimentaux des riverains. Les écolos et le jeune public y achètent de temps à autre une couronne, un bouquet, pour aller les déposer à Stare Jatki, emplacement des abattoirs moyenâgeux: des figures de bronze grandeur nature s’y dressent, à la mémoire des porcs, chèvres, moutons, lapins et volailles sacrifiés à l’appétit des habitants, montrés du doigt par la mode anti-viande. Les boucheries ont pourtant cédé la place à des marchands de tableaux, vendant vues et estampes figées sur un passé hors d’atteinte.
Pour retrouver l’atmosphère et les égosillements des ventes à la criée, il faut aller à Hala Targowa, l’immense marché qui résonne de toute sa charpente vertigineuse et elliptique. Non loin de l’Oder se trouve aussi une autre voûte remarquable, la longue salle d’apparat de l’Aula Leopoldina. Sa débauche rococo se fait en douce, à l’intérieur de l’Université; mais on repère aisément le bâtiment, près de cette statue fessue d’escrimeur, son fleuret pour tout habit. Il évoque les vieilles corporations étudiantes qui se défiaient ici, s’affrontant au sabre, joues et front seuls exposés, pendant qu’un carabin se préparait à recoudre les plaies – si possible grossièrement, que la cicatrice reste en souvenir!
Comme monument notable s’élève aussi le grand magasin Feniks, antre du shopping 1930: son arrogant globe terrestre de six mètres a été foudroyé par un ciel jaloux. Un bunker anti-aérien a aussi été converti aux happenings les plus “tendance”, et en périphérie, le Borobudur industriel de la Halle du Centenaire (Hala Stulecia) assemble ses rouelles cristallines à la façon d’une pièce montée. En novembre, ses 9000 places seront remplies par le One Love Sound, tour d’horizon de la world music.
Classé au Patrimoine mondial de l’Unesco, révolutionnaire pour son recours au béton en 1913, la halle a été construite par le Prussien Max Berg, vaguement sur le modèle du Panthéon de Rome, pour commémorer le centenaire de la victoire des coalisés sur Napoléon. Au bout de jolies rues à oriels, on tombe sur les remparts, en dents de scie et frangés d’eau: des crémaillères de terre qu’escaladent péniblement les cygnes, c’est ce qui reste de “l’imprenable Breslau” du XVIIIe siècle. Des gondoles sont louées juste à côté, prétexte pour les amoureux timides, et excellente attraction pour les touristes quand le temps est de la partie.
En 1813, la ville s’était mobilisée contre l’invasion française. Mot d’ordre: “Le peuple se lève, la tempête se déchaîne”. Le mot d’ordre inventé par le poète-martyr Theodor Körner est repris cent trente ans plus tard par Goebbels: en pleine contre-offensive soviétique, le ministre de la Propagande réunit 190 000 soldats comme… figurants, qu’il fait défiler dans les rues de Breslau en tenue de 1813, sous les caméras de Veit Harlan – sinistre réalisateur du Juif Süss.
On voulait galvaniser la population du Reich contre l’Armée rouge. Les slogans ronflants n’obtiendront que deux choses: Breslau ruinée à 70 %, et l’épisode le plus tragique de l’histoire régionale – un double exode, qui frappera non seulement la population allemande, mais aussi la polonaise…
Car dès 1945, Staline décide d’annexer Lvov à l’Ukraine.
Ses 250 000 habitants polonais (60 % de la population) sont expulsés vers cette Breslau rebaptisée « Wrocaw », capitale de la voïvodie de Basse-Silésie. Par un effet de billard, les migrants prennent la place des 300 000 Allemands (90 % de la population); 300 000 “Vertriebene” (“déplacés”) qui, comme 12,5 millions d’autres, sont expropriés des “républiques populaires” vers la RDA.
En parallèle, il faut “dégermaniser” Breslau. La propagande socialiste insiste sur son passé polonais. La Goethestrasse et la Zeppelinstrasse sont débaptisées. Les statues de Kaisers et de feld-maréchaux partent à la fonte, remplacées par des héros polonais que les Ukrainiens ont déboulonné à Lvov. Dans les mêmes trains transite le contenu de l’Ossolineum, bibliothèque de 6000 manuscrits réunis par l’érudit Ossolinski, peinture de l’histoire tragique et fluctuante de la Pologne. On peut aujourd’hui l’admirer au bord du fleuve, dans l’ancien collège jésuite couleur sang de bœuf.
Wrocaw réceptionne encore cette peinture panoramique, contant sur 114 m de périmètre la bataille de Racawice. En 1794, l’indépendantiste polonais Tadeusz Kosciuszko essaye contre le tsar la tactique apprise en Amérique, lorsqu’il guerroyait contre l’Anglais avec les troupes de Franklin: à couvert, les partisans polonais font feu sur les lignes russes marchant au tambour, bientôt taillées à revers par des paysans armés de faux. Moscou apprécie peu le rappel de cette déculottée. Il faudra attendre la fin de l’emprise soviétique pour songer à déployer, dans son support circulaire, ce trésor patriotique – expulsé, lui aussi, de Lvov.
Les nouveaux arrivants n’ont pas le choix: interdits de retour, ils font un mariage de raison avec cette cité réduite à des tas de briques – dont il faut se défaire pour reconstruire Varsovie, déclarée prioritaire. Ordre est quand même donné de restaurer les monuments gothiques – associés à l’époque polonaise – mais de laisser par terre le baroque des Habsbourg. On ne résout pas la crise du logement avec des églises. Passant outre, on finit par restituer les logements germaniques. Oui, les bannis de Lvov rebâtissent Breslau comme s’ils en étaient les auteurs – étincelle d’amour dans l’union forcée. Harengs à la crème, soupe de farine et quenelles – qui ont donné leur nom à une porte de la ville, deviennent leurs nouvelles spécialités, qui n’interdisent pas d’entretenir les bonnes recettes du pays natal!
Jusqu’en décembre prochain, le projet “Wrocaw-Lwow” raconte les liens des deux cités – avec expos et réalisations communes. Pour 54 événements, l’Union européenne a contribué pour 100 millions d’euros. Ici, tout le monde espère six millions de visiteurs de plus – même si on sait que Cracovie, capitale culturelle en 2000, avait dû se contenter d’un petit bond de 10 %! L’inauguration de « WuWa2 » conclura l’année: une cité modèle, conçue par une quarantaine d’architectes locaux, en toute écologie et diversité sociale! Et à cette occasion, les Allemands reviennent, demandant timidement après la maison de leur enfance, qu’occupe souvent une famille chassée d’Ukraine. Le croiriez-vous? L’entente se fait souvent entre exilés!
Le Zoo de Wrocaw existe depuis 150 ans et rassemble plus de 5 000 animaux.
Dans les piscines de l’Afrykarium il y a 15 millions de litres d’eau (l’équivalent de 100 baleines et 3 000 éléphants adultes).
Depuis plus de trois ans, les rendez-vous français existent, presque chaque vendredi, au salon de thé K2.
Dans la ville on dénombre 255 nains.
Wrocaw possède plus de 100 ponts.
A Wrocaw se trouve le plus haut gratte-ciel de Pologne – Skytower – qui mesure 212 m.
28 capitales se trouvent à moins de deux heures et demie de Wrocaw en avion.
Wroclaw a battu le record du plus grand nombre de guitaristes jouant en même temps, il y a eu 5 018 participants!
A l’aéroport de Wrocaw passent environ trois millions de passagers chaque année.
Wrocaw compte exactement 633 105 habitants, dont plus de 135 000 sont étudiants.
Hotel Patio*** Wroclaw (centre-ville).
50 chambres. Dans un angle du Rynek, chambres simples avec wifi gratuit, télévision; confortable mais mobilier un peu vieillot. Douche. Accueil aimable. Restaurant de cuisine polonaise et internationale. Trois salles de conférence jusqu’à 60 personnes.
Tél.: + 48 71 325 04 00
Art Hotel Wroclaw****
Centre-ville. 80 chambres. Dans deux bâtiments historiques des XVIe-XVIIe siècles, à 100 m du Rynek et pas loin de l’île Tumski, chambres climatisées, wifi gratuit, télévision, minibar et œuvres d’art uniques. Salle de bains. Réception ouverte 24 h/24. Petit-déjeuner buffet. Café-restaurant de cuisine polono-italienne (repas spéciaux sur demande).
Tél.: + 48 71 747 71 00
Karczma Lwowska
Wroclaw (centre-ville).
Cuisine polonaise dans un décor campagnard. Pour les beaux jours, grande terrasse avec vue sur l’animation du Rynek.
Piwnica Widnicka
Wroclaw (centre-ville).
Un monument historique au cadre unique, mais aussi un lieu d’accueil des groupes. Cuisine de brasserie. Le plus vieux restaurant du monde, dit-on, il a ouvert en 1273!
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