Découverte garantie C’est à croire qu’ils ont voulu garder ce coin de leur pays pour eux en donnant à ses hauts lieux des noms bien compliqués pour des francophones. Seulement voilà, il va falloir s’y faire, Arnhem a tout pour plaire aux touristes les plus curieux. Et après avoir vu la capitale de Gueldre, rien ne les fera taire, pas même les difficultés de prononciation.
ALLEZ savoir pourquoi Arnhem sonnait comme une de ces villes modernes des Pays-Bas, à l’architecture fonctionnelle, marquée par l’après-guerre et la tristesse de sombres murs de briques. Mais quelle idée que de s’en tenir à cela! Le centre-ville se révèle plus avenant en réalité qu’en imagination, avec des petites placettes entourées de bâtiments, certes austères, mais à l’architecture flamande crénelée. Des petites rues tranquilles où les vélos sont omniprésents tout comme les étudiants, notamment ceux d’une école de design et de mode réputée dont les créations sont vendues en ville et visibles sur internet* tandis que la ville accueille, du 1er juin au 4 juillet, sa 4e édition de la Biennale de la mode**.
Parcs, verdure, rives du Rhin… Tout ce qu’il faut pour composer un tableau urbain néerlandais. Mais c’est moins en ville qu’aux abords de la capitale de la province de Gueldre que se cachent les secrets touristiques les plus essentiels d’Arnhem. À commencer par le musée Kröller-Müller, véritable encyclopédie grandeur nature de l’art des XIXe et XXe siècles, d’une richesse inouïe, mondialement reconnue, avec quelques œuvres du XVIe siècle qu’Helene Müller considérait comme fondatrices de l’art contemporain, de Lucas Cranach l’Ancien ou de Barthel Bruyn l’Ancien. L’essentiel, d’accord, mais tout l’essentiel. À l’exception toutefois des peintres allemands, pourtant pays de naissance de la collectionneuse, des écoles viennoises ou du Blaue Reiter. La collection privée de la famille Kröller-Müller propose, sans souffrir de l’affluence que l’on connaît dans les musées d’Amsterdam, quantité de van Gogh, période hollandaise aussi bien que provençale.
Avec 90 tableaux et des centaines de dessins, le culte à Vincent est évident. Les Mangeurs de pommes de terre sont là, tout comme les natures mortes aux citrons, aux pommes, aux tournesols, L’Oliveraie ou La Berçeuse. La frénésie d’achat (jusqu’à six van Gogh ou 110 dessins acquis en une journée) ne se limitait pas au peintre maudit néerlandais.
Manet, Monet, Corot, Odilon Redon, Fernand Léger, Jean Metzinger, Picasso, Juan Gris, Giorgio de Chirico, Paul Gauguin, Mondriaan ont assouvi l’appétit sans limite d’Helene Krüger… jusqu’à ce que les affaires d’Anton Kröller, son époux néerlandais enrichi dans les affaires, périclitent à l’orée des années 30.
L’histoire de la collection aurait pu s’arrêter là, mais une telle passion se devait d’être partagée. Après des tentatives diverses mais finalement peu concluantes, c’est l’État néerlandais qui a été appelé à la rescousse et a assumé la nécessité de bâtir un musée là où la famille Kröller-Müller avait aussi choisi de se reposer, au milieu d’un parc qu’elle possédait et qu’elle a préservé jusqu’à ce qu’il devienne parc national privé sous la responsabilité d’une fondation: le parc de Hoge Veluwe, à la sortie nord d’Arnhem.
La nature constitue un merveilleux écrin pour la collection rassemblée par les Kröller-Müller. Mais l’idée des conservateurs successifs de tisser un lien encore plus étroit entre la nature et l’art en créant un jardin de sculptures en plein air renforce cette communion, prolongeant dehors les plaisirs intérieurs, cette saveur spirituelle que produisent les émotions esthétiques. Là, c’est Maillol, Rodin, Henry Moore, Jean Dubuffet et tant d’autres qui sont à la fête, se promenant dans les prés et les bois par sculptures interposées. Certaines œuvres font même corps avec la nature, comme ce Hêtre d’Otterlo réalisé en bronze par Giuseppe Penone à peine visible au milieu de la forêt, ou ces gisants en bois, de Tom Claassen, étendus au pied des arbres, allant jusqu’à s’y confondre et s’y fondre.
Le glissement progressif vers les plaisirs de la nature conduit tout naturellement le visiteur à se laisser transporter parmi les essences rares et les paysages variés du parc national de Hoge Veluwe. Transporter, enfin, c’est plutôt à lui de pédaler. Car des vélos tout blancs sont gratuitement mis à la disposition des promeneurs en plusieurs endroits du parc. Outre l’apprentissage du rétropédalage pour freiner, cette promenade permet de filer à travers les dunes et les étendues sableuses du parc, une sorte de minidésert néerlandais. Des animaux sauvages se rencontrent à l’heure du réveil ou au couchant, tandis que les canards se prélassent tout au long de la journée au bord d’un étang. Au fond, le pavillon Saint-Hubert en forme de bois de cerf, résidence d’été à l’architecture étonnante de la famille Kröller-Müller, ne cesse d’étonner par sa décoration.
Promenons-nous dans les bois et glissons un peu plus loin dans un autre haut lieu d’Arnhem, lui aussi lové dans la nature: le village en plein air (Openlucht Museum). Ce musée ethnologique, grand village résumant l’habitat et les traditions rurales de tous les Pays-Bas, offre un voyage dans le temps et l’espace, un voyage dans le voyage touristique en quelque sorte.
Les oies caquettent, les poules picorent, les lavandières font sécher les draps dans les prés, le forgeron cogne sur le métal rougi par les flammes, le cordelier fait et défait des nœuds. Cuit le pain, file la laine, tournent les moulins, dans le vent et dans les flots… C’est la vie d’antan qui revient, à grandes enjambées, ou bien sagement assis dans un tramway désuet, orné de portraits d’autrefois en noir et blanc. Oh oui! qu’elles sont jolies ces fermes venues des quatre coins du pays, croulant sous leur toiture de chaume. Oh oui! qu’ils sont beaux ces magasins aux devantures flamandes et colorées où il est possible de déguster nombre de produits oubliés et d’apprendre les métiers de jadis. Néerlandais à souhait, mais pas seulement. Il y a là un restaurant chinois ouvert dans les années 1920 à Rotterdam, une enfilade de maisons ouvrières à des époques différentes, qui montrent que le lit est sorti progressivement des alcôves, que l’électricité a modifié l’occupation des pièces et les toilettes quitté les cours pour s’installer à l’intérieur des maisons. Il y a là aussi des habitats bourgeois, avec des pièces immenses et des sofas qui ne le sont pas moins, une cuisinière qui prépare un repas à l’ancienne dans une maison paysanne, une télé qui tourne toute seule et des gels de douche prêts à l’emploi… que de chemin parcouru depuis le puits au fond du jardin!
Après le tour des Pays-Bas, le tour du monde, avec changement de décor. Au Burgers’Zoo ni plus ni moins vitrine des microclimats et des écosystèmes de toute la planète. Cette fois, on transpire sous les tropiques, dans la jungle et la mangrove, on se perd dans la savane, on s’enfuit dans le désert ou l’on plonge au fond d’un lagon. Le zoo, qui fêtera ses 100 ans en 2013, en enrichissant encore sa planète d’un nouveau projet tenu pour l’instant secret, propose de s’immerger dans les écosystèmes, mettant en perspective les animaux dans un milieu qui ressemble comme deux gouttes d’eau à celui de leur origine.
Le plus souvent possible, les clôtures ont été remplacées par des barrières naturelles infranchissables par tel ou tel animal et tant pis si les insectes finissent dans le bec de quelque oiseau multicolore en provenance de la jungle équatoriale. Mais il y a l’embarras du choix: singes, gibbons, reptiles, girafes, ibis, éléphants, lions, ours, raies, requins… l’arche de Noé n’en contenait pas tant. Et pour que l’immersion soit totale, il est possible de prendre un repas différent selon les milieux naturels visités, d’emporter un panier pour le pique-nique et de savourer son jus de fruits exotiques à l’abri de grands arbres. Plus d’un million et demi de visiteurs se laissent chaque année tenter. À qui le tour?
Un pont trop loin, et ce fut l’échec, les blessés, les éclopés, les tués. La défaite, en somme. Pourtant, tout avait finalement pas trop mal été depuis le débarquement, le 6 juin 1944, sur les plages de Normandie. Les troupes allaient de l’avant et les Allemands reculaient. Mais les Alliés n’avaient toujours que la Normandie pour approvisionner leurs troupes. Et les estuaires belges et néerlandais n’étaient pas à l’abri tant que les ponts sur le Rhin, la Meuse ou l’Escaut n’étaient pas contrôlés en amont. Le maréchal Montgomery décida alors de pousser jusqu’au Rhin inférieur. Avec l’aval du général Eisenhower, l’opération Market Garden, qui consistait à positionner trois divisions aéroportées, derrière les lignes ennemies, fut décidée pour contrôler plusieurs ponts. Le 17 septembre 1944, 12 000 soldats britanniques et polonais prennent position à proximité d’Arnhem, 700 d’entre eux parvenant même à s’infiltrer jusqu’au pont à contrôler. Mais les Allemands avaient rassemblé là bien plus de forces que les alliés ne l’avaient estimé. Et les soutiens, qui devaient venir des divisions américaines stationnées plus au sud vers Eindhoven et Nimègue, n’en purent mais. Pas plus que le gros des troupes britanniques lâché à Oosterbeek. Le pont était à portée de main, mais encore trop loin pour être tenu. Repli, retraite, franchissement du Rhin inférieur, l’opération Garden Market s’achève le 25 septembre 2011 sur un bilan effroyable: 1 485 soldats alliés tués, 3 300 victimes allemandes, 6 525 alliés prisonniers, 3 910 ayant toutefois pu être évacués. En outre, 377 avions ont été perdus de même que 862 membres d’équipage.
Arnhem a, en mémoire de cette terrible bataille, aménagé un musée racontant cette histoire s’appuyant sur les images d’archives, des films et documentaires qui ont été produits sur cette terrible défaite. Le musée d’Oosterbeek, installé sur 900 m2 dans l’hôtel Hartenstein qui servit de QG au général britannique Urguhart, a été entièrement rénové il y a un an et demi. C’est tout naturellement aussi que la route de la Libération, qui va de Nimègue à Apeldoorn, en passant par Arnhem et qui vient d’être inaugurée, passe par le musée. Ici, comme tout au long de son parcours, elle offre la possibilité de s’informer, via son téléphone mobile, sur les lieux mêmes où ce qui finit par arriver en février 1945 s’est produit.
Le musée Airborne présente en outre toute une collection d’objets, de médailles, d’armes d’époque, les images d’archives et les portraits de soldats. Il va jusqu’à reconstituer dans ses soubassements une scène de guerre, aussi réaliste que possible, où les balles sifflent, les soldats hurlent et les canons tonnent. Les immeubles sont à moitié en ruine et les voitures en partie détruites. Au cimetière d’Oosterbeek (notre photo), 2 000 croix blanches sont alignées.