Marché Même si elle se transforme, la tentation du lointain demeure. Pour les clients, qui voudraient bien mais hésitent parfois néanmoins, pour les tour-opérateurs qui trouvent au-delà des océans des conditions intéressantes leur permettant de proposer des produits qui feront la différence, en termes de qualité et même de prix. Tour d’horizon d’un mariage de raison entre groupes et long-courrier.
D’une manière générale, le voyage de groupe n’intéresse guère les statistiques. Il existe peu ou pas de données objectives en la matière, encore moins quand il s’agit d’affiner l’analyse. Il faut donc se fier à l’expérience de terrain des groupistes pour se faire une idée de l’évolution du marché.
Les baromètres du Snav/Atout France, côté agences de voyages, ou du Seto, qui représente les tour-opérateurs, permettent néanmoins d’identifier certaines caractéristiques générales relatives au long-courrier.
Ainsi, pour le Seto, ce segment gagnerait du terrain par rapport au moyen-courrier dans les ventes à forfait. En dix ans, la part du long-courrier serait ainsi passée de 35 % à 44 % des ventes (voir graphique). Mais ces données sont un reflet ponctuel de la répartition des ventes, pas une tendance. Des événements géopolitiques, des caprices météorologiques, des opportunités aériennes suffisent à modifier la donne et à favoriser un type ou un voyage. D’ailleurs, les baromètres mensuels établis par le Snav sur la base des ventes en agence de voyages laissent le sentiment d’un yo-yo permanent, qui un mois privilégie le long-courrier et le suivant le pénalise.
Selon le dernier éclairage, publié qui arrête à fin juillet 2015 ses données, cette année témoigne d’une dégradation plus grande du moyen-courrier (− 8 % de passagers en nombre, − 7,9 % de volume d’affaires) que du long-courrier (− 6,5 % de pax, − 5,1 % de chiffre d’affaires) en ce qui concerne les départs cumulés depuis le 1er janvier. S’agissant des réservations cumulées, la situation est inverse: le moyen courrier souffre moins (− 4,4 % en nombre de passagers, − 3,2 % en volume d’affaires) que le long-courrier (soit − 8,9 % de pax, − 5 % de ventes). Le verdict intégrant toute la saison estivale tombera au moment du salon IFTM Top Resa à la fin du mois de septembre. Mais il n’est pas sûr que le brouillard soit dispersé pour autant. Surtout que rien n’est dit concernant le marché groupes dans ce tableau général. Il est donc plus qu’indispensable de se tourner vers les groupistes pour prendre le pouls de la demande long-courrier.
Le panel interrogé est lui-même assez hétéroclite, avec des tour-opérateurs exclusivement tournés vers le long-courrier (Caractères d’Amériques), essentiellement positionnés sur ces voyages lointains (Vacances Transat), ayant une forte activité tournée vers le long-courrier (Syltours, Evasion & Découverte, Parfums du Monde, Salaün Holidays) ou très tentés de s’orienter davantage vers l’au-delà des océans (Quartiers du Monde, Alliance du Monde). Mais tous ont en commun de s’intéresser fortement au long-courrier, de multiples raisons militant en sa faveur.
«Avec le long-courrier, nous revenons au cœur de notre métier», considère Hani Sidrak, qui dirige Alliance du Monde et s’apprête dès cette rentrée à élargir considérablement son offre sur ce segment. Sur le lointain, la dépendance au tour-opérateur est plus grande, même pour des agences de voyages et davantage encore pour le client final qui ne pourra pas régler tous les détails d’un voyage long-courrier en se contentant de quelques clics sur le web. Pour les groupes, c’est même quasiment impensable, tant le besoin d’assurance et de garantie est grand de la part des donneurs d’ordre, responsables de groupe, comités d’entreprise et autres fédérateurs de groupes. La plus grande complexité des voyages long-courriers, s’il s’agit de circuits comme souvent, leur donne davantage de poids dans l’activité groupe. Il n’empêche, selon Sylvain Lament, à la tête de Syltours, «le long-courrier a perdu du terrain au profit des circuits européens ces dernières années». Pour des raisons budgétaires essentiellement. Même constat chez Vacances Transat. «Le comité d’entreprise qui avait l’habitude de faire cinq voyages long-courriers par an n’en fait peut-être plus que deux aujourd’hui», relève Ange Derment, qui dirige le département groupes. Le report se fait là aussi sur le moyen-courrier, la marque Bennett en l’occurrence pour le groupe Transat.
Cela n’empêche pas d’autres de croire en des marges de progression du côté du long-courrier. L’objectif de Quartiers du Monde est de faire passer sa part de 40 à 70 % des ventes. «Le budget pour un long-courrier, si on le rapporte à la nuitée, n’est pas nécessairement plus élevé que pour du moyen-courrier, surtout si on intègre également l’ensemble des prestations incluses en long-courrier, qui ne le sont pas nécessairement sur de plus courtes distances, et la qualité également de ces prestations», observe Valentine Tong-Bobe, responsable production de Quartiers du Monde. C’est aussi la vision de Nicolas D’Hyèvres, qui vient de fonder Evasion-et-Découverte. «Tout l’enjeu est de faire glisser les clients sur leur budget en leur proposant un premier voyage lointain facile et accessible financièrement qui leur donnera le goût du long-courrier», relève-t-il. D’ailleurs Nicolas Willams, responsable commercial à Parfums du Monde, indique qu’il est possible aujourd’hui de «proposer une Thaïlande moins chère qu’un beau circuit en Autriche». Prix et budgets ont donc là aussi leur importance, mais les évidences ne sont pas toujours celles qu’on imagine.
Attention toutefois, prévient Sobeira Do Vale, directrice générale de Caractères d’Amériques / d’Afrique, «beaucoup d’agences se concentrent sur le prix, qui n’est pas l’argument premier pour ce type de destinations. La part de rêve, la qualité des prestations comptent aussi et permettent de mettre les prix en perspective».
«Ce serait dommage par exemple, estime Ange Derment, de faire un aussi long voyage et de ne pas prendre de guide sur place au risque de passer à côté des choses». Le lointain, qui a l’avantage de séduire la clientèle française désireuse de voyager vraiment plutôt que de se contenter d’un sejour, ne se découvre pas à la va-vite.
Les voyages long-courriers en groupe ont aussi évolué quant à leur durée. Ils s’étalent entre dix et 14 jours, selon les destinations. Une moyenne de 12 jours est généralement avancée par les interlocuteurs de cette enquête. «Le 15 jours est difficilement vendable aujourd’hui à des groupes actifs car cela consomme trois week-ends, ce qui n’est pas vraiment adapté aux exigences des entreprises», explique Hani Sidrak. Un avis partagé, d’autant que les comités d’entreprise sont souvent les plus gros consommateurs de voyages long-courriers. Mais ils ne sont pas les seuls.
«Les agriculteurs peuvent à certains moments de l’année disposer d’un peu de temps, les associations et les seniors peuvent aussi partir un peu plus longtemps, mais le prix sera déterminant pour eux, plus que la durée», constate Nicolas D’Hyèvres. Il reste que lorsqu’il s’agit de personnes encore en activité, la durée sera comptée et peut être un frein au voyage lointain.
Les groupes partant au delà des océans sont également moins étoffés aujourd’hui qu’autrefois. Entre 20 et 35 pax, maximum, s’agissant de groupes constitués. La taille moyenne la plus souvent évoquée par les interlocuteurs tourne autour de 25, voire 28 participants. Dans un sens, c’est aussi bien, estiment les interlocuteurs de cette enquête. Un groupe de cette taille est plus simple à gérer et peut accéder plus facilement à certaines prestations sur place. Nombre de musées, par exemple, prévoient des visites guidées en groupe pour 25 personnes maximum. Au delà, il faut le scinder, trouver une autre activité en parallèle. Des solutions existent toujours comme le relève Valentine Tong-Bobe, qui envoie la moitié d’un groupe sur la muraille de Chine pendant que l’autre est en visite au palais impérial et inversement.
Les freins au développement du long-courrier pour les voyages de groupe ne se situent donc pas vraiment là. Les mêmes remarques sont rapportées par les interlocuteurs de cette enquête. L’actualité géopolitique revient régulièrement en tête des difficultés à surmonter sur certaines destinations long-courriers. Si les médias peuvent faire rêver avec des reportages et donner l’envie de partir au bout du monde, à d’autres moments, observe Sobeira Do Vale, «ils ne nous aident pas en grossissant les événements ou en interprétant sans nuance les conseils aux voyageurs fournis par le ministère des Affaires étrangères». Un impact également relevé par Sylvain Lament.
La distance tout simplement peut décourager certains clients finaux, la durée du vol par exemple pouvant être pénible pour quelques uns d’entre eux. Le décalage horaire aussi, qui peut être redouté par d’autre, notamment les actifs qui doivent être opérationnels à leur travail sitôt revenus de voyage. Autre souci: les formalités et frais de visas. Leur tarif grève fatalement le prix, surtout s’il faut en plus faire établir un passeport. Mais c’est aussi les règles imposées, les informations détaillées qu’il faut transmettre qui peuvent décourager. Autant d’obstacles à lever pour vendre du long-courrier. Quartiers du Monde, par exemple, prend en charge les démarches auprès des ambassades pour les formalités de visa, ce que tout le monde ne fait pas ou plus.
Globalement, cependant, au moins du côté des tour-opérateurs, «le long-courrier ne pose pas plus de souci que le moyen-courrier», estime Nicolas Willams.
Le choix des destinations long-courriers privilégiées aujourd’hui par les groupes constitués montre que les clients finaux évitent bien souvent les pays qui leur semblent trop incertains. Encore que, s’en amuse Hani Sidrak, il y ait des exceptions à la règle comme la Thaïlande, «avec un putsch tous les deux ans, des militaires qui prennent plus ou moins le pouvoir, une monnaie qui peut dériver brutalement, et pourtant les gens y vont et c’est même un énorme réservoir de clientèle!». Effectivement le pays est généralement cité parmi les destinations long-courriers qui séduisent les groupes, «bien qu’elle ait tendance pour nous à s’éroder du fait que la clientèle groupe l’a souvent déjà fréquentée», indique Valentine Tong-Bobe.
Outre la Thaïlande, Nicolas D’Hyèvres cite parmi les destinations lointaines qui attirent actuellement les groupes l’Inde, depuis que les formalités de visas ont été simplifiées, New York et l’Afrique du Sud. Chez Salaün Holidays cette dernière destination est victime du moindre attrait général de l’Afrique. «Elle a été compensée chez nous par les États-Unis, qui du fait que nous étions en dollar garanti, n’ont pas eu pour l’instant à souffrir de la baisse de l’euro», explique Stéphane Le Pennec, directeur général. D’autres pays d’Amérique connaissent aussi un succès grandissant actuellement chez Salaün Holidays commel le Mexique, le Pérou, l’Amérique centrale, même la Bolivie et surtout Cuba qui constitue «la grosse progression de l’année» pour le voyagiste breton.
Chez Syltours, la clientèle finale garde tout son intérêt pour des «long-courriers assez classiques, comme l’Ouest américain, la Chine, le Vietnam, le Canada et le Sri Lanka» qui est bien revenu dans la course ces dernières années.
Chez Parfums du Monde, c’est le «Costa Rica qui est revenu en force», indique Nicolas Willams. Mais l’Est des États-Unis a aussi bien pris.
Pour Vacances Transat, s’agissant de circuits, le Canada tient toujours le sommet de l’affiche et Cuba arrive en deuxième position. L’Ouest des États-Unis, la Thaïlande, la Chine et le Sud-Ouest asiatique sont aussi dans la course. New York, qui est en soi une destination séjour, nourrit aussi de gros volumes.
Caractères d’Amériques/d’Afrique constate aussi le succès confirmé de l’Amérique du Nord, mais aussi du Pérou, du Mexique et du Costa Rica tandis que l’Afrique du Sud continue d’attirer les groupes. «Pour nous, sur ce continent, c’est plutôt la Namibie qui monte», indique la responsable production de Quartiers du Monde, de même que Madagascar et Maurice. «Le cours de change commence à ternir l’engouement pour les États-Unis», remarque Valentine Tong-Bobe. Mais toute l’Asie part bien, la Chine, mais aussi le Vietnam, le Cambodge, la Birmanie et l’Inde, sachant que la Thaïlande semble s’essouffler.
Alliance du Monde qui a annoncé début septembre élargir à d’autres pays que l’Australie ses propositions long-courriers mise sur des destinations «un peu délaissées par les autres tour-opérateurs, parce que compliquées ou difficiles», pour étoffer ses ventes de voyages lointains. Hani Sidrak cite ainsi le Chili où l’aérien pose des difficultés, mais sur lequel il a obtenu auprès de la LAN des conditions un peu plus intéressantes qu’habituellement proposées. Madagascar est aussi dans ses objectifs, en parvenant à dépasser le manque de réactivité des réceptifs. Il saute aussi sur l’amélioration des vols intérieurs entre les différentes îles de l’archipel pour proposer les Philippines, et s’empare de la Malaisie dont l’image a été écornée sans raison objective pertinente depuis un an ou deux.
Les difficultés levées, le long-courrier vient pour Alliance du Monde régler d’autres problèmes, liées tout simplement à la saisonnalité du moyen-courrier. Le long-courrier prend la relève du moyen-courrier durant l’hiver et, rien que pour cette raison, le pari vaut le coup d’être tenté.