Menu

Nuremberg, entre l’enfance et les bourreaux

Destination | publié le : 01.09.2015 | Dernière Mise à jour : 01.09.2015

Auteur

  • Dominique de La Tour

Allemagne Mise hors circuit par des bombardements cruels et une histoire encombrante, Nuremberg mérite cependant un week-end, au moins une étape de choix dans un circuit en Allemagne du Sud.

On la connaît si peu qu’on ne sait pas trop comment l’appeler. Beaucoup ne savent même pas l’écrire, collant un tréma au “u” du nom français… A tout hasard… Si peu sûr de bien prononcer. “Nu-reNN-bergue”? Nu-reM-bergue”? “Nu-ran-bèr” fera bien l’affaire! Même si, pour tout arranger, Nürnberg de son nom allemand se prononce… Nèmberch en local! Pour couronner le tout, on tâtonne pour la placer sur la carte. Jadis classée… ville rhénane, elle est bavaroise en théorie – car résolument franconienne. Un peu l’éternel débat sur Nantes et la Bretagne.

Tout ça n’a guère facilité l’entrée en brochure. Ni le fait qu’il y a peu de villes qui aient pris tant de risques en matière de paradoxe: berceau de Dürer et des plus grands sculpteurs médiévaux, et de Hans Sachs, le Molière allemand, Nuremberg n’en est pas moins la ville des bourreaux, illustrée par l’invention d’un sarcophage garni de pointes qu’on referme sur le “patient” – la fameuse vierge de Nuremberg. Maintenue capitale mondiale du jouet et du pain d’épices, elle n’en a pas moins été le cœur esthétique du nazisme. Oui, la pimpante cité de grès rose aux riantes maisons à colombages est aussi celle des massives arènes bétonnées pour les congrès du parti, donnant son nom à la fois aux lois raciales hitlériennes et au procès définitif de l’hitlérisme…

Chez les fileuses germaniques

Nuremberg traîne donc plutôt une image noir et blanc, alors que ses remparts déclinent toute la palette des rouges; alors qu’en tout point se nichent des enseignes aux couleurs franches, des statues d’or cachées comme autant de fèves; alors que les reflets vert ou argentés de la Peignitz dédoublent ses tons de bois, de tuile, de feuilles tendres et de géranium.

Le cours d’eau tranquille coupe la ville en deux grosses paroisses, Lorenz et Sebald. Comme des joyaux, la Peignitz arbore les ponts, les îles couvertes d’arbrisseaux, dans le chuintement des vannes et des déversoirs.

Nuremberg est née de la rencontre de la rivière et d’un soc rocheux, désormais occupée par la poivrière d’un des plus beaux châteaux d’Allemagne. Et si on a fait de Nürnberg la “montagne des Nornes” (les fileuses germaniques de la Destinée), les plus vieilles orthographes (Norenberg) se réfèrent plutôt au côté escarpé (nor en vieil allemand) de sa montagne (Berg).

Sa prospérité est venue au XIIIe siècle. Avec le commerce, l’artisanat du pain d’épices (Lebkuchen) et des épées solides. Les diètes (conseils) rassemblaient ici le gratin de l’Empire romain germanique, qui a vu dans la ville un excellent bastion contre la proche Bohème – province par trop remuante. La couronne du Kaiser et ses autres colifichets sont ainsi mis en lieu sûr dans son donjon, assez élevé pour résister à la fureur des troupes hussites – avec les Vaudois, le premier mouvement protestant, lancé en 1415 après que son théologien, Jean Hus, ait été brûlé par traîtrise par le pape, au lac de Constance.

Ce rôle de coffre-fort vaut à la ville certains avantages, dont des privilèges de foire. Mais qui dit foire, dit champ de foire. Avec autorisation de l’empereur, les Nurembergeois liquident donc le ghetto juif, violant, massacrant et empochant au passage: 600 victimes en une journée pour que naisse cette place immense de 5 000 m2 (Hauptmarkt, “Marché Central”), avec son Schöner Brunnen (“Belle Fontaine”), flèche de cathédrale piquée dans un des angles. En face, sur la façade gothique de la cathédrale, une horloge dorée au cadran bleu capte l’attention, coucou géant faisant défiler toutes les heures son cortège d’automates.

Le décor, féérique, est aéré: des placettes, des pavements, des berges paisibles, troublés à peine par les cris émus des touristes et les farces des étudiants de l’université voisine d’Erlangen. Avec ce décor cossu de maisonnettes pour train électrique, Nuremberg se devait d’être la capitale de l’enfance: celle de son pain d’épices moelleux et plein de noix (Lebkuchen), et bien sûr, Mecque du jouet. Un musée lui est consacré, et une foire (en 2016, du 27 janvier au 1er février), qui rameute la foule sévère des cadres de la toy industry, accourus pour unir les lignes marketing des Rois Mages et de Santa Claus. Bien sûr, entre le vendredi précédent le dimanche de l’Avent et le 24 décembre, le Christkindlesmarkt se tient sur le Hauptmarkt – le plus somptueux marché de Noël du monde.

Version faisandée du Lièvre de Dürer

Malgré les ajouts ultérieurs, Nuremberg la médiévale ne peut être mieux comparée qu’à Carcassonne: ses remparts complets, son château, qui s’est installé en coulant chaque tronçon de muraille sur la roche capricieuse. Dédale de portes, d’escaliers, de recoins à archères, de tourelles à meurtrières, l’édifice remonte au XIe siècle. Ses entrailles sont d’angoissantes catacombes (Felsengänge) parsemées de cachots, qu’on peut explorer grâce à des visites guidées.

Nuremberg a donc une tendance à la double face. La maison à pan de bois de Dürer (dont les bombes incendiaires ne firent qu’une bouffée) a été reconstruite, mais devant, on remarque l’effrayante statue de bronze représentant un lièvre putréfié – allusion à un des tableaux les plus connus du grand peintre. Et ce fragile pont de poutres sur la rivière, c’est le Henkersteg (“passerelle du Bourreau”), qui doit son nom à la proche demeure de l’exécuteur de la ville, aujourd’hui musée d’une sinistre profession.

Le plus connu fut Franz Schmidt, dont on voit la tombe au cimetière Saint-Roch. Il coucha par écrit les 706 “patients” de ses 345 punitions corporelles (des verges à la taille des oreilles) et 361 mises à mort (par l’épée, la corde, la roue, le feu et la noyade): un document rare et statistique sur le travail d’un exécuteur du XVIe siècle. Comme beaucoup de ses collègues d’Europe, il disposait d’un droit de havage: il lui suffisait de toucher un pain ou de plonger sa main dans un sac de grain pour qu’il lui revienne en toute légalité. Mais pour faire bon poids, ce grand connaisseur de l’anatomie humaine exerçait aussi le métier de pharmacien et de médecin!

Dernier souvenir des morts

Ce décor hanté de légendes plaisait aux chemises brunes, sous la houlette ordurière de Julius Streicher, rédac’chef du Stürmer. Journal favori de Hitler, ce Charlie Hebdo de l’antisémitisme contait avec force caricatures les supposés crimes sexuels des juifs. En suivant le boulevard circulaire, les bâtiments qui abritaient la rédaction sont aujourd’hui occupés par celle des Nürnberger Nachrichten. Côté cour, un bas-relief oublié de l’époque montre encore une hydre terrassée par un guerrier germanique!

Ce n’est pas la seule empreinte de la sinistre épopée du nazisme. Longtemps occupée par une caserne américaine, les vestiges des congrès de la NSDAP ne se visitent que depuis vingt ans. Ce sont les victimes qui, paradoxalement, ont refusé qu’on détruise ces installations gigantesques: les esclaves qui les avaient bâties, au rythme d’horaires inhumains, et pour qui elles restent l’ultime trace du passage de leurs camarades tués à la tâche.

Devenu parc, le Zeppelinfeld, piste d’atterrissage des dirigeables, a vu les congrès d’avant 1933. La gigantesque chaussée où défilaient les participants sert de parking au parc des expositions. Le plus impressionnant reste la tribune de l’immense quadrilatère où avaient lieu les rassemblements de toutes les organisations nationales-socialistes, immortalisés sur la pellicule par le Triomphe de la Volonté (1935) de la belle propagandiste Leni Riefenstahl. Un musée propose une réflexion intéressante sans être trop lourdingue. Il loge dans l’un des plus grands bâtiments du monde, la Kongresshalle, considéré comme le plus emblématique de l’architecture “totalitaire” – bien que n’ayant jamais été achevé.

John Ford à la caméra

On ne peut quitter ce côté noir de Nuremberg sans rééquilibrer par le châtiment final. Ce n’est pas pour son rôle symbolique que les alliés ont choisi Nuremberg pour tenir leur procès. Juste parce que c’était le seul palais de justice d’envergure encore debout… Le procès se tiendra du 20 novembre 1945 au 26 octobre 1946, dans la salle 600, toujours en service de nos jours. Les débats seront filmés par le spécialiste des westerns, John Ford. Sur 24 accusés, 12 seront pendus dans le gymnase, à gauche du palais de justice – il a aujourd’hui disparu. Pour le musée interactif, conseillons de laisser un groupe choisir entre deux options: visite guidée et visite en liberté. La documentation est, en effet, si abondante qu’elle aborde les sujets les plus variés: choix des criminels nazis, enquête, bases juridiques de l’institution, “justice transitionnelle” d’aujourd’hui… A chacun ses centres d’intérêt.

Mais en dépit de son caractère “à part”, Nuremberg n’est pas un point isolé. Elle n’est que la métropole de toute une région, annexée à la Bavière par Napoléon – pour acheter la bienveillance de son roi, Maximilien. Elle appartient à Franconie (Frankenland), douce région du sud; à part, elle aussi, tant par ses paysages, sa culture, son patois; un petit monde plus connu pour la qualité de ses vignobles que pour son houblon – même si la bière Tucher est une des gloires de Nuremberg. La ville s’inclura sans mal dans un tour de Bavière ou d’Allemagne, mais aussi en se focalisant sur les autres points d’orgue franconiens: Bamberg et ses chef-d’œuvres du gothique, Rothenbourg, l’autre ville fortifiée et les paysages riants de la “Suisse franconienne” – une Suisse de plus!

Pratique

Hébergement

Remparts

→ Victoria****

62 chambres. Contre le rempart sud, à quelques pas de toute la ville médiévale, l’hôtel historique de Nuremberg, entièrement refait à neuf. Logement luxueux dans des chambres d’un design coloré. Choix entre douche et baignoire. Le restaurant Terrazza mêle cuisine méditerranéenne et franconienne. Frühstück (petit déjeuner à l’allemande) très copieux.

Tél.: +49 911 24050

www.hotelvictoria.de

Périphérie immédiate

→ Aria****

34 chambres. Hors les murs, mais juste à 10 mn à pied du centre-ville, un hôtel simple et propre, refait en 2011, avec télévision par satellite et “pay TV”. Douches uniquement. Restaurant pour le petit déjeuner. Internet.

Tél.: +49 911 92940

www.aria-hotel.de

Restaurants et Kneipen

Centre intramuros

→ Karl’sbrückla

Dans un angle de la rue de Reichshoffen (Wörth, en allemand), une Kneipe (bistrot) genre “Allemagne 1920”. L’équipe, familiale et chaleureuse, concocte midi et soir une cuisine franconienne “comme chez maman, en mieux”.

Ainsi l’oie rôtie et, en saison, asperges et giroles selon l’inspiration du jour. Schnaps en tout genre, bière au litre ou à la ficelle… Musique live “toute génération” chaque vendredi et samedi, à 22 h.

Tél.: 49 911 2373171

www.karlsbrueckla.de

→ Historische Bratwurst

Glöcklein

Bouillies, grillées, séchées, découpées…, le monde germanique met en concurrence saucisses de Francfort, Strasbourg, Vienne, Ratisbonne, Cracovie…

La Bratwurst (saucisse rôtie) de Nuremberg est dans la course, et Glöcklein prétend servir la plus authentique. Faite sur place, en tout cas. Autres plats locaux proposés.

Tél.: +49 911 227625

Renseignements

www.germany.traveltourismusnuernberg.de/fr/

hildegardkretzschmar@t-online.de (visites en français)

www.christkindlesmarkt.de/en (marchés de Noël)

www.spielwarenmesse.de/? L=1 (foire du jouet)

Div qui contient le message d'alerte

Se connecter

Identifiez-vous

Champ obligatoire Mot de passe obligatoire

Mot de passe oublié

Déjà abonné ? Créez vos identifiants

Vous êtes abonné, mais vous n'avez pas vos identifiants pour le site ? Remplissez les informations et un courriel vous sera envoyé.

Div qui contient le message d'alerte

Envoyer l'article par mail

Mauvais format Mauvais format

captcha
Recopiez ci-dessous le texte apparaissant dans l'image
Mauvais format

Div qui contient le message d'alerte

Contacter la rédaction

Mauvais format Texte obligatoire

Nombre de caractères restant à saisir :

captcha
Recopiez ci-dessous le texte apparaissant dans l'image
Mauvais format