Tout un symbole. Le 26 mai 2015, les responsables des principaux tour-opérateurs britanniques présents en Tunisie (TUI, Thomas Cook et Just Sunshine) avaient rendez-vous avec Selma Elloumi-Rekik. La ministre tunisienne du Tourisme et de l’Artisanat saluait à cette occasion «l’engagement et la solidarité du gouvernement, des opérateurs et des touristes britanniques à l’égard de la Tunisie».
De fait, «les touristes anglais n’ont cessé d’enregistrer des évolutions positives sur la destination tunisienne avec plus de 425 000 arrivées en 2014 et une augmentation de 8,5 % attendue en 2015», relevait alors le ministère tunisien.
Un mois jour pour jour plus tard, le 26 juin 2015, l’attaque terroriste à l’hôtel Riu de Port-El Kantaoui, fauchait sur la plage et dans l’enceinte du complexe touristique proche de Sousse la vie de 39 touristes et en blessait autant, la plupart venus de Grande-Bretagne et d’Irlande.
Deux mois après cette tragédie, les voyagistes britanniques confirment leur désengagement de la Tunisie. Thomas Cook a annoncé mi-août qu’il prolongeait jusqu’au 13 février 2016 le retrait de cette destination. Thomson et First Choice ont pris la même décision, renonçant même jusqu’au 22 mars 2016 à envoyer des touristes au pays de la révolution de Jasmin. Le Foreign Office recommande, depuis l’attentat de Port-El Kantaoui d’éviter tout voyage en Tunisie sauf raison impérative. Les Affaires étrangères britanniques émettent, par delà la bonne coopération avec le gouvernement tunisien en matière de sécurité, les plus grandes réserves sur la situation, allant jusqu’à déclarer ne pas croire que «les mesures de réduction des risques mises en place depuis le début de l’été garantissent une bonne protection des touristes britanniques à l’heure actuelle». Le gouvernement tunisien lui-même a reconduit le 3 août et pour deux mois l’état d’urgence dans le pays.
En Belgique, le ministère des Affaires étrangères «déconseille momentanément tous les voyages vers la Tunisie». Le ministère français est moins catégorique, mais continue d’appeler à une vigilance renforcée les touristes se rendant dans le pays et d’éviter catégoriquement les zones frontalières en rouge sur la carte (voir page précédente). En France, Marmara – filiale de TUI France – a mis la destination entre parenthèses pour la saison d’hiver en déprogrammant la Tunisie. Les vols s’arrêteront fin octobre 2015, et ne reprendront que courant avril 2016. De leur côté, les compagnies de croisière ont renoncé à faire escale à La Goulette (Tunis) depuis l’attaque du 18 mars dernier contre des touristes en visite au musée du Bardo, la plupart des 24 personnes tuées étant tout juste descendues des navires MSC Splendida et Costa Fascinosa pour cette excursion.
L’impact des deux attentats a été immédiat: dans les dix jours qui ont suivi l’attentat de Port-El Kantaoui, les professionnels de la région de Hammamet enregistraient chaque jour quelque 16 000 annulations. La traduction dans les statistiques a été tout aussi instantanée. Le nombre de nuitées enregistrées diminue significativement, et la chute va même s’accélérant depuis les attaques terroristes: la baisse est chaque mois plus importante que la précédente.
En données cumulées depuis le 1er janvier 2015, le recul du nombre de nuitées par rapport aux périodes équivalentes de 2014 est ainsi de 6,5 % à fin janvier 2015, de 8,6 % à fin février, de 10,7 % à fin mars, de 14 % à fin avril, de 17,6 % à fin mai, de 23,1 % à fin juin et de 34,1 % à fin juillet.
Les 9,858 millions de nuitées enregistrées entre le 1er janvier 2015 et le 31 juillet dernier représentent tout juste la moitié de ce qui était comptabilisé à la même époque en 2010, avant la révolution de Jasmin donc (voir graphiques).
Il est vrai que le nombre de nuitées est la partie la plus affectée par la dégringolade de la destination. Le nombre d’arrivées aux frontières subit la même dégradation, mais dans une moindre mesure. Les 3,078 millions d’entrées dans le pays à fin juillet 2015 sont inférieures d’un tiers à ce qu’elles étaient à la même période en 2010. Finalement, ce sont les recettes qui ont le mieux tenu, enregistrant toutefois un recul significatif de 23,3 % à la fin juillet dernier par rapport à la période équivalente de 2010. C’est peu de dire que, dans ce contexte, l’industrie du tourisme tunisienne broie du noir.
Sans compenser la désaffection des Français pour la destination, elle était parvenue toutefois à en limiter l’impact en se rattrapant avec les Allemands, les Britanniques, voire les Européens de l’Est.
De fait, quand 1,4 million de touristes arrivaient de France en 2010, il n’y en avait plus que 720 000 en 2014. De 36 % du marché européen en 2010, la part de la France est tombée à 25 % en 2014, alors que les Britanniques et les Allemands ont doublé la leur, passant respectivement de 7 à 14 % pour les premiers, de 8 à 15 % pour les seconds. Mais avec le coup d’arrêt qui a suivi la tuerie de Port-El Kantaoui, la Tunisie ne peut plus compter sur cette réorientation de sa clientèle européenne.
L’abandon au 31 août 2015 de la taxe de séjour de 30 dinars (13 euros) acquittée à la sortie ou encore la baisse de 12 à 8 % de la TVA appliquée à l’hôtellerie décidée le 29 juin dernier ne suffiront pas à ramener les touristes européens, qui déjà savaient que la destination constituait un bon rapport qualité/prix. Dans l’immédiat, la venue en nombre de touristes algériens durant l’été dernier a permis de faire tourner tant bien que mal les hôtels qui n’avaient pas déjà mis la clé sous la porte. Autre piste explorée: encourager le tourisme intérieur, mais dans un contexte de marasme économique et social, ce n’est pas gagné d’avance non plus. D’où la nécessité de réfléchir à d’autres pistes qui pourraient encourager à faire mieux avec moins, c’est-à-dire de miser sur un tourisme plus rémunérateur puisque moins massif.