Marché Fluctuat nec mergitur! Si ce n’était la devise de Paris, le tourisme suisse pourrait bien s’en servir cette année: il est battu par les flots mais ne sombre pas. Les cours de change brutalement devenus très défavorables ont secoué l’industrie touristique de la confédération, mais elle ne s’est pas effondrée pour autant. Les marchés asiatiques compensent les reculs européens, tandis que les professionnels du tourisme ont, dans un premier temps, en partie pris chacun à leur charge la hausse des prix induite par la parité entre franc suisse et euro. Le marché groupe s’est bien maintenu, et les tour-opérateurs, particulièrement les autocaristes, ont confirmé leurs offres.
Le 15 janvier 2015, la Banque nationale suisse a mis un terme à la parité plancher d’un euro pour 1,20 franc suisse. Ce système avait été mis en place le 6 septembre 2011 après une appréciation continue de la monnaie helvétique qui, à l’époque déjà, l’avait portée à égalité avec la monnaie commune européenne. Dans les heures qui ont suivi la décision de janvier dernier, le cours du franc suisse a fait un bond face à l’euro pour rapidement le porter à un pour un. Cette évolution, qui a pris de court les acteurs économiques du pays, a aussi eu un impact immédiat pour les touristes étrangers, d’autant plus que tous les voisins de la Suisse ont adopté l’euro. Mais le choc a toutefois plutôt été bien encaissé jusqu’à présent.
L’année 2014 s’est inscrite dans la continuité positive des précédentes, avec près de 36 millions de nuitées enregistrées par l’hôtellerie et les établissements de cure, soit une progression de 0,9 %. Le mois de décembre 2014 a notamment connu une croissance de 111 000 nuitées, soit une hausse de 4,5 %, presque aussi forte que celle d’octobre (+ 5,7 %). Mais janvier 2015 a d’emblée marqué un coup d’arrêt à cette croissance, particulièrement du fait de la défection des touristes étrangers, comme si la hausse soudaine du franc suisse avait été immédiatement intégrée. La perte de 38 000 nuitées étrangères (soit une baisse de 2,6 % à 1,4 million de nuitées) n’a pas été compensée par le marché intérieur qui a gagné 8 400 nuitées (+ 0,6 %).
Dans les mois qui ont suivi, le choc n’a pas été non plus complètement absorbé. La saison d’hiver, de novembre 2014 à avril 2015 en a souffert. La stabilité à 15,7 millions de nuitées au cours de cette saison touristique importante pour la Suisse masque le retrait de la clientèle étrangère et le recul de 1,9 % des nuitées qu’elle a passées en Suisse.
Mais en mai 2015, le week-end de Pentecôte a bénéficié au tourisme et permis un redressement de la fréquentation, y compris étrangère (+ 7 500 nuitées), des hôtels du pays. En 2014, c’est le mois de juin qui en avait profité.
Sur les cinq premiers mois de l’année, toutefois, un recul global est observé, tant pour le marché intérieur que pour les séjours étrangers. «Avec un total de 7,4 millions de nuitées réalisées, la demande étrangère a enregistré une baisse de 2,3 % (− 174 000 nuitées)», indique l’Office fédéral de la statistique (OFS). Surtout, la Suisse observe une transformation de cette demande. La tendance ne date pas d’aujourd’hui, mais s’est vraiment accentuée depuis le début de cette année. La défaillance des marchés européens contraste avec la constante vivacité des marchés asiatiques, chinois et indiens principalement. Il y a du Bollywood dans l’air, comme au sommet de la Jungfraujoch où un restaurant indien fonctionne de début avril à fin octobre depuis plusieurs années. La destination est perçue dans son ensemble comme follement romantique, voire féérique par la clientèle indienne nourrie aux films à l’eau de rose produits par l’industrie cinématographique locale. Mais les bluettes ont un impact et la clientèle indienne a quasiment doublé dans la confédération en une décennie, qui plus est en dépassant significativement. Et ce n’est pas fini puisque de janvier à mai 2015, c’est elle qui fournit la plus forte hausse du nombre de nuitées passées en Suisse.
Mais les Chinois ne sont pas en reste. En ayant franchi le cap du million de nuitées en 2014, ils représentent désormais le cinquième marché touristique étranger pour la confédération helvétique, derrière la France. Depuis le début de l’année, l’Hexagone a fourni moins de nuitées à l’hôtellerie suisse, soit 532 782 exactement, que les États-Unis qui sont en train de lui passer devant.
Nul ne peut dire comment l’année se poursuivra, mais pour l’instant il semble que le tourisme de groupe en provenance du marché français résiste mieux, comme l’observe Ralph Sommer, directeur du réceptif et tour-opérateur RS Tours basé à Bâle (voir p. 54).
Avec des contingents de touristes autrement plus importants, l’Allemagne, premier marché étranger pour la Suisse, ne cesse de reculer. En six ans, «le nombre total de nuitées allemandes est passé de 6,3 à 4,4 millions (− 30,4 %)», observe l’OFS. Le marché britannique, le deuxième aujourd’hui, est plus robuste, au moins sur les cinq premiers mois de l’année.
La France, encore troisième en importance en 2014, avec 1,4 million de nuitées, tient mieux son rang si l’on considère le nombre d’arrivées (256 807 à fin mai 2015). C’est assez logique, dans la mesure où les Français privilégient les cantons proches (voir graphique). La région du Léman, principalement le pays de Vaud, a leur faveur, devant Genève et le Valais. Après la Suisse romande, les Français visitent la région de Zurich, l’Oberland bernois et le pays de Bâle. Etonnamment, le Jura, pourtant tout proche et fort de nombreux atouts est moins couru. Sans doute est-ce aussi en lien avec les offres des tour-opérateurs qui conduisent les Français à pénétrer plus à l’Est de la Suisse, notamment grâce aux trains touristiques, qu’ils mettent tous en avant.