Métier Conduire de 45 à 55 clients dans un autocar dit « Grand Tourisme » sur les routes d’Europe, voire 70 si double étage, n’est pas à la portée de tous. Ne posséder que le permis D (et suivre la formation initiale minimale obligatoire) ne suffit pas. Qui sont ces conducteurs Grand Tourisme? Qu’en attendent les chefs d’entreprise? Coup de projecteur sur une profession particulière, mais qui – à ce jour – n’est pas suffisamment reconnue et quasi-absente des programmes de formation.
Conduire des groupes de touristes à travers toute l’Europe, c’est un métier. Un métier qui demande du personnel qualifié et expérimenté, et que la convention collective nationale des transports routiers et activités auxiliaires classe en deux « groupes » distincts: conducteur « Tourisme » (coefficient 145 V) d’une part, et conducteur « Grand Tourisme » (coefficient 150 V) d’autre part. La convention précise que cette activité « Grand Tourisme » se distingue notamment par le fait d’effectuer de longues distances sur une durée d’au moins cinq jours. Côté compétences requises, la convention poursuit: « a une excellente pratique des documents douaniers, de change et de monnaies étrangères; a en toutes circonstances une présentation impeccable; fait preuve à l’égard de la clientèle de courtoisie et de correction; assure la bonne exécution des prestations, notamment auprès des hôteliers et des restaurateurs; est en mesure soit – s’il en a les moyens – de dépanner son véhicule en cas d’incident léger, soit – si cela est nécessaire – de faire effectuer sous contrôle la réparation dans un garage; est capable de donner éventuellement toutes précisions sur la nature de la panne pour recevoir les pièces nécessaires à la réparation; est en mesure de prendre toutes dispositions pour assurer sans délai la bonne continuation du voyage, dans le cas où le véhicule se trouverait immobilisé ». Une liste à la Prévert, mais qui met au jour un certain nombre d’aptitudes… à mettre en pratique, et surtout à maîtriser. Et ce, de façon autonome.
Il y a la convention, mais qu’en est-il sur le terrain? En d’autres termes, que demandent les chefs d’entreprise à leurs conducteurs Grand Tourisme? Beaucoup de choses… « Il doit être avant tout capable de s’adapter à toute clientèle, la contenter, la comprendre, déceler ses attentes, adopter une attitude rassurante et garder son sang froid dans toutes les situations, dit d’emblée Rémi Chauchard, directeur général des Cars Chauchard (12). Outre le fait d’avoir une conduite souple, sécurisante et confortable, il doit s’intéresser au matériel dont il dispose et savoir en prendre soin, préparer ses voyages ».
Yves Mariot, président de Mariot Voyages (59), y ajoute « de l’autonomie et une très bonne présentation », et Laurent Lhomme, directeur général de Dunois Voyages (45) « de la discrétion, de l’abnégation, et savoir représenter l’entreprise en toute circonstance…, ce qui est de plus en plus difficile ».
Un dernier point partagé par Sébastien Giron, directeur de Giron Tourisme (63): « Au contact direct de la clientèle, le conducteur participe de manière effective au développement d’une image de marque positive de l’entreprise de transport, contribuant par là-même à la fidélisation de la clientèle », avant d’ajouter à la liste des compétences déjà mentionnées « d’être attentif à la réglementation en vigueur », mais aussi « d’avoir des notions de langues étrangères, des connaissances en géographie, une complémentarité avec le guide local ou encore d’agrémenter le voyage par une information sur l’intérêt culturel du parcours ».
Et une liste qui s’allonge encore lorsque Jean-Marie Imbault, directeur de Sarro Autocars Mont-de-Marsan (40) évoque également « le fait de savoir gérer son hygiène de vie, sommeil, repas… ».
« C’est un métier qui demande une réelle autonomie et à être débrouillard », insiste Jonathan Margouët, directeur de DMA Autocar (54). Autant de compétences et d’aptitudes qui cependant ne sont pas le fruit de formations dispensées dans une école, sinon celle de l’entreprise.
Comme en témoignent nombre d’autocaristes à qui nous avons demandé de tracer le parcours professionnel de leurs conducteurs Grand Tourisme. « Ils n’ont pas suivi de formation particulière à l’extérieur de l’entreprise, confirme ainsi Sébastien Giron (Giron Tourisme). Il s’agit de conducteurs présents dans notre société depuis plus de vingt ans. Leur parcours est assez « classique » au niveau de l’évolution de leur carrière. Ils ont débuté en faisant des lignes et du scolaire pour évoluer dans le tourisme. Puis, ils ont commencé à partir en double équipage sur une période d’environ deux ans pour chacun afin d’appréhender l’ensemble des aspects du métier. Et nous préparons « la relève » en formant actuellement d’autres conducteurs ».
A l’instar de Sébastien Giron, nombre de chefs entreprises que nous avons interrogés, évoquent principalement ces évolutions en interne. Justifiées, par exemple, par « le peu de turnover de conducteurs dans notre entreprise font qu’ils ont, de fait, progressé en interne », confirme Jean-Marie Imbault (Sarro Autocars Mont-de-Marsan). En d’autres termes, un métier que l’on apprend sur le tas! « Ces conducteurs ont souvent commencé au bas de l’échelle en transport scolaire ou usines, et ont acquis une expérience sur de petites sorties occasionnelles au fil des années avec des conducteurs confirmés, ajoute Laurent de Grauw, directeur d’exploitation des Cars Périer (76). Il s’agit d’une sorte de relais ». Et Laurent Lhomme (Dunois Voyages) de poursuivre: « le parcours est différent d’un conducteur à l’autre. Certains sont rentrés comme conducteur de ligne, puis au vu de leur comportement (savoir-faire, conduite, entretien du véhicule, sens commercial) ont commencé à faire du petit occasionnel, puis des sorties à la journée et enfin du grand voyage ». Et Rémi Chauchard (Cars Chauchard) d’ajouter: « Certains ont même profité d’une reconversion professionnelle et viennent donc de métiers complétement différents de ceux de la route. Mais, pour la majorité d’entre eux, ils n’ont pas suivi de formation externe – hormis les formations obligatoires – et nous les avons formé en interne à ce métier Grand Tourisme, qui n’a rien à voir avec ceux de conducteurs de car scolaire ou de ligne régulière ». Giron Tourisme, Sarro Autocars, Cars Périer, Dunois Voyages… et bien d’autres encore nous ont décrit ces mêmes types de parcours, dont le fil conducteur (c’est le cas de le dire!) s’inscrit toujours dans une démarche « intra-entreprise »…
Il faut dire aussi que les professionnels n’ont pas beaucoup de choix… En effet, à regarder de plus près les formations accessibles au métier de conducteur Grand Tourisme, force est de constater qu’elles se comptent sur les doigts d’une main… L’Aftral (ex-AFT Iftim), par exemple, propose de « réaliser un transport de voyageurs dans le cadre d’un voyage touristique » via un Certificat complémentaire de spécialisation (140 heures – formation qualifiante et/ou diplômante). Objectifs: prendre connaissance du voyage et préparer le déplacement selon les consignes reçues, prendre en charge un groupe de voyageurs, ajuster le déroulement du voyage en gérant les aléas dans le respect des réglementations en vigueur, vérifier la conformité des prestations en rendant compte et assurer les paiements pour le compte de l’entreprise et enfin assurer l’entretien courant d’un autocar de tourisme.
L’autre formation dédiée est à mettre au compte de l’Ifrac. Intitulée « l’activité du conducteur Grand Tourisme: comment améliorer l’accueil, la communication et fidéliser la clientèle ». Cette formation d’un jour et demi, voire deux jours a été mise en place il y a trois à quatre ans, « pour répondre à des demandes des entreprises et s’adresse à des conducteurs confirmés Tourisme (145 V) ou Grand Tourisme (150 V), disposant d’une expérience dans le dans le secteur touristique depuis une bonne dizaine d’années », précise Claude Cibille, responsable du pôle Voyageurs à l’Ifrac. Environ 30 à 40 personnes suivent cette formation chaque année, qui aborde, entre autres, les relations entre le conducteur et les clients, mais aussi avec le tour-leader, la préparation du voyage, la connaissance des destinations ou encore la gestion des conflits. « Si l’autocar Grand Tourisme qui transporte le groupe pendant le voyage est un élément évidemment important, l’élément humain doit être obligatoirement à la hauteur du véhicule », estime Claude Cibille. Le responsable du pôle voyageurs à l’Ifrac annonce, par ailleurs, qu’en matière de formation Grand Tourisme, d’autres projets sont actuellement en préparation… Sans toutefois en dire plus.
Ce panel de formations dédiées s’arrête donc là! Ce qui fait – fort logiquement – dire à Rémi Chauchard (Cars Chauchard): « Il y a un fossé entre la formation donnée aux conducteurs et les attentes des entreprises. Elles ne sont pas adaptées ». N’hésitant pas à ajouter « ni les lois d’ailleurs. Cette activité Grand Tourisme est méconnue des instances ». Et Jean-Michel Raoux, directeur des Voyages Raoux (84) d’ajouter: « Force est de constater l’absence d’une « filière Grand Tourisme » qui au-delà de la formation, valoriserait la profession, en offrant un plan de déroulement de carrière pour ceux qui débute par la ligne régulière ou scolaire ».
Pour pallier ce manque de formation, des professionnels ont souhaité réagir. Peu nombreux à notre connaissance, puisque nous avons, en effet, relevé… deux initiatives. A commencer par celle du lycée Bugatti à Illzach qui proposera dès la rentrée prochaine une formation de conducteurs d’autocars de tourisme…, « que nous avions dans un premier temps intitulée Grand Tourisme avant de nous restreindre au seul terme caractérisant avant tout un secteur d’activité », dit – pour la petite histoire – Christian Schoeffter, délégué régional de la Fédération nationale des Transports de voyageurs Alsace, à l’initiative du projet en partenariat avec le lycée. Rejoints par le constructeur Mercedes-Benz Autobus/Autocar. Objectif: disposer de conducteurs Tourisme qualifiés provenant d’un cursus de formation initiale Education nationale de niveau Bac avec spécialisation complémentaire. « Cette formation répond à un besoin de la profession qui doit garantir des possibilités d’emplois dans les années à venir, ambitionne Christian Schoeffter. Elle s’étendra sur huit mois à compter d’octobre prochain, et alternera théorie au lycée Bugatti et pratique en entreprise ». S’ajouteront trois mois supplémentaires pour préparer le titre professionnel auprès de l’Aftral dans le cadre d’un contrat de professionnalisation, condition sine qua non pour conduire un autocar dès l’âge de 21 ans (23 ans dans le cas contraire). « Entre 12 et 15 candidats – qui doivent être âgés de 20 ans, être sortis d’une formation initiale scolaire ou universitaire depuis moins de deux ans et titulaires du permis B – sont ainsi attendus à la rentrée prochaine », indique Christian Schoeffter. Le contenu de la formation se déroulera selon six modules: « prendre connaissance du voyage et préparer le déplacement selon les consignes reçues », « prendre en charge et gérer un groupe de voyageurs », « ajuster le déroulement du voyage en gérant les aléas dans le respect de la réglementtaion en vigueur et des attentes des clients », « vérifier la conformité des prestations en rendant compte et assurer les paiements pour le compte de l’entreprise », « assurer l’entretien courant d’un autocar de tourisme » et enfin « apprendre à conduire un autocar et connaître ses équipements ». Un « module transversal associé » consistera en l’apprentissage de deux langues étrangères. Ce référentiel de formation devrait être finalisé d’ici la fin de ce mois de juillet. L’initiative alsacienne est donc d’attirer les jeunes dans le monde du transport routier de voyageurs… par la porte du tourisme. Un dernier secteur plus attractif? « Le problème de recrutement des autocaristes est bien réel, confirme Sébastien Giron (Giron Tourisme). La pyramide des âges de la profession indique clairement le manque de renouvellement des conducteurs et la difficulté à attirer des jeunes vers ce métier. C’est pour cela qu’une modernisation de la nomenclature des postes est nécessaire, afin de valoriser l’image du conducteur, image qui contribuera à redynamiser par là-même le tourisme en autocar ».
Quittons l’Alsace, la FNTV et le lycée Bugatti pour nous rendre à présent dans une entreprise, en l’occurrence Richou Voyages, dirigée par Daniel Richou. Car lui aussi, partant du constat qu’il y a un réel manque en terme de formation dédiée au métier de conducteur Grand Tourisme, est en train de mettre la dernière main à un projet d’école: l’EFCAT, pour Ecole de Formation de Conducteurs Accompagnateurs Tourisme. « Elle sera installée à Yzernay dans le département de Maine-et-Loire, là où nous avons fait construire un bâtiment en 2010 qui accueillera les futurs candidats », explique Daniel Richou. Elle devrait ouvrir ses portes en cette fin d’année 2015, voire début 2016. « Nous y proposerons différents modules de formation, à la fois théorique (sur le tourisme en général, le tourisme en autocar, notions de langues étrangères, la réglementation européenne, la préparation du voyage, la relation avec les clients…) et pratique. La première sera dispensée par des formateurs du Conservatoire National des Arts et des Métiers (Cnam), notre partenaire, et par des salariés de l’entreprise Richou », poursuit Daniel Richou. Au total, ce seront pas moins de 500 heures de formation qui seront dispensées (300 pour la théorie, 200 pour la pratique), avec pour objectif dans un premier temps d’organiser deux cycles de formation par an avec à chaque fois une dizaine de candidats. « Pour suivre cette formation, il faudra être âgé de 21 ans, disposer du permis D et avoir une expérience de conduite, précise Daniel Richou. Par ailleurs, les candidats souhaitant intégrer l’école devront au préalable passer une sorte d’oral afin de s’assurer de leurs réelles motivations ». Un « certificat professionnel de conducteur Grand Tourisme Accompagnateur » viendra valider cette formation, via un contrat de convention signé entre Richou Voyages et le Cnam. Dernière chose enfin, cette formation aura un coût, ajoute Daniel Richou, mais qui pour le moment ne souhaite pas en dire plus… « Le métier de conducteur Grand Tourisme est méconnu, pas suffisamment valorisé et surtout qualifié, conclut le dirigeant. En créant cette école, nous souhaitons pallier cette situation, et répondre ainsi aux besoins des entreprises ».
« Avec près de 11 000 postes par an à pourvoir, le transport routier de voyageurs est un secteur dynamique… mais peine à recruter », estime l’Office national d’information sur les enseignements et les professions (Onisep). Un constat qui vaut pour le métier de conducteur Grand Tourisme? La question divise les professionnels que nous avons interrogés, mais la tendance est cependant de répondre « qu’il n’y a pas de problème de recrutement ». Pourquoi? D’abord « parce que nous n’embauchons pas directement ce type de profil, et que nous préférons les former à ce poste en interne via un processus d’apprentissage sur le long terme », dit Laurent de Grauw (Cars Périer). Un propos largement partagé par nombre de ses confrères.
Autre raison: « Parce que ces conducteurs Grand Tourisme le sont devenus par choix, nous a-t-on aussi souvent répondu. Ils ont souhaité évoluer professionnellement en toute connaissance de cause de ce métier, de ses avantages comme de ses inconvénients ».
Des conducteurs, donc, a fortiori, motivés. Des conducteurs qui ont commencé « au bas de l’échelle, mais, qui ont forcément, quoi qu’il en soit, fait preuve d’une grande motivation pour arriver à ce niveau… qui est le plus haut de la convention », confirme Laurent de Grauw (Cars Périer). De toute manière, renchérit pour sa part Sébastien Giron (Giron Tourisme), « un jeune conducteur ne commencera pas forcément par du tourisme. Il s’agit d’une évolution de carrière choisie, réclamant de la maturité à tous les niveaux ».
Et si Didier Baudron, responsable production chez Simplon Voyages (41), confirme cette « nécessaire motivation », il ne peut cependant constater qu’il « s’agit d’une espèce en voie de disparition au regard des compétences requises mais aussi des contraintes d’ordre privé »…
Des contraintes rappelées par Jean-Marie Imbault (Sarro Autocars): « du travail de nuit, le week-end, les longs séjours… à combiner avec la vie de famille ».
Et confirmées par Laurent Lhomme (Dunois Voyages): « la vocation manque, les clients sont de plus en plus exigeants, on demande au conducteur Grand Tourisme de plus en plus de choses (il ne suffit pas de savoir conduire), les salaires sont trop bas et les contraintes importantes ».
Et question salaires, Jonathan Margouët (DMA Autocars) rebondit: « Cette difficulté à recruter est aussi liée aux salaires, et cela est encore plus spécifique à notre région (l’entreprise est basée en Meurthe-en-Moselle en région Lorraine, ndlr). Frontalier avec le Luxembourg, les conducteurs s’y réfugient parfois pour bénéficier notamment de deux avantages: l’assurance d’avoir un salaire bien plus confortable qu’en France, et celle d’avoir à disposition des autocars régulièrement renouvelés… ». A méditer!
Selon la Fédération nationale des transports de voyageurs (FNTV), sur les 96 800 salariés employés dans le transport routier de voyageurs, 85 % sont des conducteurs. « Seulement 10 % d’entre eux sont affectés à l’activité Grand Tourisme », ajoute pour sa part Rémi Chauchard (Cars Chauchard), un taux que nous confirmera de son côté la FNTV. « Le salaire mensuel moyen est situé entre 1 500 et 2 500 euros, auquel s’ajoutent les frais de déplacement », précise Ingrid Mareschal, secrétaire générale de la fédération, reconnaissant par ailleurs « qu’il y a, bien sûr, nécessité à se rapprocher des organismes de formation afin de qualifier cette profession, et ainsi la valoriser ». Reste à passer aux actes… Certains l’ont fait. Prémices d’une réelle prise de conscience, et surtout d’un besoin urgent a placer la fonction de conducteur « Grand Tourisme », à la hauteur de ses missions.
– 66 000 autocars composaient le parc français au 1er janvier 2014 (Source: chiffres & statistiques – Commissariat général au développement durable – novembre 2014)
– 6,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires pour les activités de transport régulier et de transport occasionnel.
(Source: données Esane 2012)
– 39,7 milliards de voyageurs kilomètres en 2013 (Source: les comptes des transports en 2013 – publication juillet 2014)
– 96 800 salariés dont 85 % de conducteurs
– 18 400 personnes embauchées dans le secteur en 2013
– 3 700 entreprises au 31 décembre 2013
– 27 300 femmes employées. Elles représentent 28 % des effectifs de conduite.