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Le monde alambiqué des spiritueux

Destination | publié le : 01.06.2015 | Dernière Mise à jour : 01.06.2015

Auteur

  • Dominique de La Tour

Itinéraire Loin d’être une promo commerciale de l’alcoolisme, la découverte des spiritueux dans leur jus est la porte ouverte sur un pays, une région, sa mentalité et son histoire. En favorisant la qualité plutôt que le haut débit!

En cette période de montée du confessionnalisme et des mouvements “anti-vin”, le ministère de la Santé planche sur un projet de bouteille sans étiquette, biffe la tolérance du verre unique avant de prendre le volant, médite une énième surtaxation et de coûteuses campagnes genre “sans alcool, la fête est plus folle”. Prévenir la chair faible? Atrophier la responsabilité? L’efficacité est de toute manière douteuse, quand on sait que l’interdiction absolue abaisse le “seuil de transgression” du citoyen raisonnable. Et l’interdit, ne fait-il pas que renforcer le désir? En 1933, l’abandon du “régime sec” par les États-Unis se soldait par un bilan pitoyable: en plus de faire la fortune d’Al Capone ou de Meyer Lansky, quatorze ans de pantalonnades, à traquer le moindre cidre, avaient obtenu l’effet inverse: “On n’a jamais autant bu que sous la Prohibition – et jamais aussi mal!

Quoi qu’en pensent les moralisateurs, les spiritueux – pour ne rien dire de la visite de caves – tiennent une place immémoriale dans le tourisme de groupe. Qui revêt plusieurs gradations, de la visite “typique” d’un circuit général (slivovica serbe, aguardiente colombien, aquavit suédoise, ouzo grec…), à l’élément incontournable pour certaines destinations, de l’Ecosse aux Antilles… Par atavisme, beaucoup de circuits boudent une attraction qui serait un plus: pourquoi aucune usine à raki dans les tours en Turquie? A l’inverse, la visite est parfois une surprise insoupçonnée (whisky breton, vodka tchèque, gin de Minorque…), souvent gratuite, si l’entreprise y voit une manière de pousser le touriste vers la boutique… la visite payante étant souvent gage de qualité!

Routes et maisons

Hormis quelques-uns tournant autour du cognac, du calvados et du whisky, rares sont les circuits à thématique exclusive. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne soit pas envisageable, mais dans deux cas de figure. Le premier, c’est que l’univers qui gravite autour d’une distillerie soit varié (récolte, élaboration, stockage, vente aux enchères, musée…) et contrasté (alambic bricolé et laboratoire ultra-sophistiqué…), afin d’éveiller la curiosité – à tout le moins. Nous le verrons avec le mezcal. Le second cas de figure, c’est qu’il existe une niche de vrais amateurs, prêts à consacrer une journée entière, voire deux, trois… à un programme qui court toujours le risque d’être répétitif. Pour le déterminer, il y a un indice imparable: se trouve-t-il, quelque part, une “maison” dédiée au spiritueux, comme c’est le cas pour le whisky, le cognac, le rhum?

Si la “Ceinture de la Vigne” concerne un nombre restreint de pays, presque tous produisent des alcools, même ceux où il est prohibé. En France, cognac, armagnac et calvados sont bien exploités par les autocaristes, mais whisky et whiskey restent plus porteurs. La plus vieille distillerie d’uiske beatha (“eau de vie”, étymologie gaélique du mot whisky) serait celle de Locke, à Kilbeggan, à l’affût aux portes du Connemara. Rien à voir avec la colossale usine Jameson, dans les faubourgs de Dublin, ou celle de Bushmill en Ulster. En pleine multiplication, les marques irlandaises demeurent clairsemées, imposant de longues heures de route à un « whiskey tour ». Le voyagiste Cellar Tour s’y est cependant risqué, combinant – après un cours d’initiation à Dublin –, des incursions chez Jameson, Locke, Tullamore, Cooley et Bushmill. L’Ecosse est cependant plus propice, où le Speyside, “Triangle d’or du Whisky”, englobe Grant, Aberlour, Strathisla, Cragganmore ou Glenfarklas, entre autres… Là-bas, on peut même prétendre à des circuits sur la seule île d’Islay, où flottent les vapeurs envoûtante de Bowmore, Lagavulin et Laphroag.

Touristes yanquis

Le whisky touring se répand au Japon, concurrençant le saké, et dans une moindre mesure, les bourbon trails en terre confédérée. Le légendaire booze (gnôle) de maïs tire son nom de Bourbon, comté du Kentucky, qui se prévaut des magnifiques distilleries de Maker’s Mark, Woodford Reserve et Heaven Hill. Ce monde de chais de bois, de barils clairs et de serpentins de cuivre se prolonge sur l’état voisin, avec le corn whiskey des braves Jack Daniel et George Dickel. “C’est un des éléments qui fait parler du Tennessee”, rappelle Jean-Marie Douau d’Americana French Gateway, représentant de l’état sudiste en France, “mais l’Européen oublie l’échelle des États-Unis et ses distances: sur place, voyant qu’un “détour” vers Jack Daniel’s, c’est une demi-journée, il renonce. Il faut pourtant y voir un prétexte à la découverte du Sud profond. Cela dit, j’ai eu du mal à expliquer aux Américains, souvent un peu trop formatés, qu’on ne traverse pas l’Atlantique pour voir un alambic. Pour un forfait viable, il faut ajouter Nashville, la charmante Chattanooga, les Smoky Mountains, Memphis… on a alors le cocktail parfait: paysages, culture locale plus musique”.

Dans le cadre à taille humaine des Antilles, c’est beaucoup plus spontanément qu’on va à la rencontre du rhum, d’autant qu’un climat chaud oblige à travailler dans des locaux ouverts, où la main-d’œuvre, peu formaliste, aime qu’on s’intéresse à son travail. Mais s’il est inconcevable de reprendre l’avion sans avoir vu, au moins, la distillerie du coin, le supposé farniente des vacances Caraïbes n’a guère encouragé des circuits reliant plusieurs producteurs. Pourtant, le rhum compte de plus en plus d’amateurs éclairés. Et Guadeloupe comme Martinique peuvent glisser un peu de variété avec la découverte archéologique de moulins à sucre du XVIIIe (excellentes intros techniques), idem pour La Réunion, même si elle n’a pas de vraie culture de rhum “agricole” (produit à partir du jus), mais davantage de rhum “traditionnel”, moins prestigieux, puisque issu des déchets des raffineries de sucre.

La cousine brésilienne, la cachaça, aligne à elle seule 4 000 marques, dit-on, elles aussi d’un abord facile. Très spontané encore est le Mexique des alcools tirés de la racine d’agave, le pulque et surtout le tequila (les Français disent « la »…). Le subtil extrait de ses racines rôties (magueyes) s’élabore autour de Guadalajara, vers Tequila proprement dit, joli village qui a légué son nom à toute la production. Un train de luxe, le Tequila Express, prend prétexte de la boisson pour aborder la région, classée à l’Unesco, combinant chemin de fer et autocar. Conseillons pour son esprit ouvert la firme Don Julio, trop peu programmée pour devenir “usine à touristes yanquis”, obsédée par les produits dérivés…

Plus confidentielle encore est la route du mezcal, l’autre alcool d’agave, produit au sud de Oaxaca. “C’est beaucoup plus traditionnel”, commente Virginia Kassous, issue d’une famille de producteurs, “on est proche de la manière de traiter la plante comme le faisaient nos ancêtres précolombiens”. Dans les fumets de bois et de caramel, on plonge au milieu d’alambics de terre où le degré d’alcool se module en poussant ou ôtant des bûches au foyer.

La plus exceptionnelle est la distillerie Real Minero, à Santa Catarina, que dirige une jeune femme qui vend une production des plus artisanales à des clubs allemands très huppés. Par contraste, on visitera l’usine modèle de Beneva, qui laisse les groupes accéder aux chaînes et à l’embouteillage des légendaires vers blancs…

Des programmes, mais pour qui?

A la tête de l’agence NostalAsia-NostaLatina, Lê Ylinh programme autant le mezcal, le pisco péruvien, que le saké japonais et le soju de Corée. “Je suis Vietnamienne: le pays a beaucoup de fêtes autour de l’alcool, telle cette “purification” où l’on boit pour éliminer les parasites… Je programme cela aux dates précises, mais peux aussi organiser une autre cérémonie très festive, où tout le monde, client inclu, boit d’un même récipient avec de longues pailles”. Pour revenir en Europe, le vieux combinat polonais Polmos propose 15 distilleries dont Zubrowka, à Bialystok, qui produit cette fameuse décoction d’houlque, alias hierochloe odorata, dont les bisons sont friands (en réalité, ils préfèrent les orties!). Moscou peut combiner l’usine Stolichnaya et un musée historique de la vodka. Typique du monde oriental, l’arak – raki en Turquie et ouzo en Grèce – est un marc redistillé avec de l’anis. La petite ouzeri Brettos, à Athènes, montre ses alambics, plus modestes que ceux de chez Plomari, à Lesbos. Un thème à creuser!

Mais le professionnel en voyage d’étude n’est ni le passionné aux penchants de colectionneurs, ni le membre d’un comité d’entreprise pour qui le thème de l’alcool est un peu interchangeable, ni le touriste pour qui il reste une étape parmi d’autres. Dans le premier cas, il faut préparer des visites exigeantes, avec les entreprises, qui immobiliseront des techniciens de premier plan, le programme suivant la logique des distances et des disponibilités. Un interprète très “au fait” devra prévoir des heures sup, les à-côté contribuant juste à une bonne humeur propice à négociations.

Pour les amateurs, la mise en scène exige de débuter par le plus artisanal, et de terminer par le haut de gamme. La cueillette des agaves, un cours amusant sur le riz, cinq minutes à s’essayer à l’art de couper la canne feront « toucher du doigt » le sujet. L’essentiel reste la dégustation – donc, la présence des meilleures étiquettes –, quitte à mettre hors jeu la visite technique qui ferait double emploi. Pas question, cependant, d’enfiler toutes les distilleries d’Ecosse sans voir un château hanté ou goûter à la panse de brebis; en fin de voyage, l’accompagnateur doit “flairer le groupe”, prêt à envisager alternatives (musée ou dernière distillerie?) et demi-journées libres.

Prudence!

Pour le touriste lambda, “Route du Tequila”, “Au pays du Whisky”, “Prestige du saké”… n’auront été que des titres couleur locale, prétextes aux visites les plus classiques. Certes, il faudra justifier l’intitulé par deux ou trois distilleries, mais en les choisissant très différentes (techniques, atmosphères, taille…), fut-ce aux dépens de marques de prestige. Cela dit, on ne peut se lancer sérieusement dans ce genre de programme que dans trois cas. Soit parce que votre réceptif l’a “en magasin”; parce que vous êtes un passionné maîtrisant le sujet; parce que les entreprises concernées sont rodées à l’accueil des groupes. Attention cependant au circuit “clé en mains” qui (quel hasard!), relie les distilleries du même consortium! La plongée dans l’intimité du spiritueux fidélise à vie. Les grands groupes le savent!

Il serait dommage de terminer sur des grises mines. C’est pourquoi il faut se renseigner sur la boutique de détaxe de l’aéroport, du ferry: surtaxé au Royaume-Uni, le whisky est ainsi plus cher qu’en France. Suggérez de limiter les achats aux bouteilles rares que la distillerie renonce à exporter. Et mieux vaut avertir, dès le début, du quota que chacun pourra importer: rarement plus d’une, car l’argument “peu de chance d’être fouillé à l’arrivée” ne saurait tenir. Au passage, rappelons qu’aux États-Unis, toute bouteille doit être dans le coffre: déguster un bourbon en minibus peut mal se terminer en cas de contrôle, même si le conducteur n’a touché à rien. Un paradoxe, enfin: il est interdit de goûter sur place au Jack Daniel’s, celui-ci étant distillé dans un dry county (“comté sec”). “Il y a tout un folklore lié à la religion aux États-Unis, analyse Jean-Marie Douau: l’alcool, c’est proche du Diable, qui mène à toutes les débauches. C’est le côté sulfureux du moonshine (la distillation clandestine à l’américaine,ndlr) qui a même suggéré aux experts du marketing, de distribuer leur alcool en bocaux, comme chez les moonshiners! ». Tout ceci nous rappelle qu’avant que des mesures ubuesques décident qu’un “bourbon trail”, un “arak tour” ou un “circuit saké” sont de coupables appels au vice, il faut explorer ces univers mythiques, voire mythologiques, “d’eaux de vie” qu’on associe au diable, mais qui, de fait, furent longtemps associées aux dieux.

L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, consommez avec modération.

Pratique

– NostalAsie-NostaLatina

01 43 13 29 29 – www.ann

– Americana French Gateway

(Tennessee whisky)

06 76 19 39 19

douau@orange.fr

– ECOSSE

www.whisky-distilleries.info

– IRLANDE

www.irelandwhiskeytrail.com

– BOURBON

www.kybourbontrail.com

– VODKA

www.vodkamuseum.ru

– TEQUILA DON JULIO

www.donjulio.com

– MEZCAL REAL MINERO

www.realminero.com.mx

– MEZCAL BENEVA

www.mezcalbeneva.com

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