Conjoncture Les chiffres parlent d’eux-mêmes: la crise économique s’est bel et bien aggravée, touchant les plus modestes comme les classes moyennes. La frange la plus aisée de la population s’en sort mieux, ce qui permet de maintenir la valeur à défaut des volumes.Les professionnels du tourisme s’adaptent à cette nouvelle donne, encore aggravée par les soubresauts géopolitiques. Le monde du voyage est sur le fil du rasoir.
Lancinante depuis des décennies, la crise économique s’accentue quand elle se double de politiques d’austérité drastiques qui se traduisent par un alourdissement de la fiscalité. L’impact sur la demande de voyages est aujourd’hui incontestable, comme en témoignent les participants au débat sur ce thème organisé lors de Tour & Group 2014. Toutes les catégories de la population sont touchées, toutes les collectivités aussi.
C’est notamment le cas pour les comités d’entreprise. « Il est délicat pour un CE d’organiser un voyage quand parallèlement un plan de licenciements est à l’œuvre dans l’entreprise », remarque Murielle Bougeard, directrice commerciale de Travel Europe. « Les masses salariales sont en baisse dans les entreprises, ce qui a un impact direct sur les moyens des CE », relève Eric Collange, directeur commercial France de CroisiEurope. « Les responsables de CE réorientent leur budget vers des œuvres sociales soutenant le pouvoir d’achat, comme les chèques cadeaux, constate Christian Audrain, responsable de Keolis Voyages. Du coup, les budgets consacrés aux voyages sont en baisse. Au lieu de deux voyages par an, ils n’en proposent qu’un seul, qu’ils soutiennent plus fortement en augmentant la participation du CE ».
Pour la clientèle modeste, ce coup de pouce n’existe pas. « Certains n’ont plus les moyens de partir en vacances et, du coup, ne passent plus par les agences de voyages », relève Olivier Bonvarlet, responsable services groupes autocar de Mariot Voyages. Si ces clients tiennent cependant à partir, pour changer d’air, ils se passent des professionnels du tourisme. « Ils vont chez des amis, dans la famille », observe Sébastien Giron, directeur de Giron Tourisme, en mettant en avant le développement de l’économie non marchande. « Et de la consommation collaborative », ajoute Guillaume Devals, directeur de Triangle Voyages. Cette économie du partage de services échappe complètement aux professionnels du tourisme.
« Il y a peut-être 10 % de nos clients qu’on ne voit plus », avance Daniel Richou, directeur de Richou Voyages. Nicolas Rigaudeau, co-gérant de D’Click Tours Passion Voyages Rigaudeau constate que ceux qui néanmoins continuent de partir, voyagent moins souvent ou autrement. « Les circuits et les séjours se vendent moins, corrobore Olivier Roy, responsable groupes des Voyages Catteau, alors que les sorties à la journée ou les week-ends attirent toujours ». Si la baisse des moyens a un impact, la psychologie produits aussi ses effets, notamment pour les clients à revenus moyens: « Les retraités disposant d’économies ont du mal à partir si autour d’eux, leurs enfants ou petits-enfants ont des difficultés », relève Daniel Richou.
Malgré tout, les groupes constitués souffrent moins que les GIR, constatent plusieurs intervenants. « Nos commerciaux ont une activité qui se maintient bien avec les groupes constitués, et ils sont même en avance sur 2015 par rapport aux années antérieures ». Il reste donc encore de beaux budgets, ce qui sauve le panier moyen. Pour certains, il aurait toutefois diminué. « De 100 à 120 euros », estime Nicolas Rigaudeau. Face à la raréfaction des moyens de leurs clients, les professionnels font preuve d’adaptation. Ils proposent des voyages allégés, en retirant une prestation ou deux qui étaient autrefois incluses, comme le repas en cours de route ou une excursion. « Cela permet de rentrer dans le budget de certains clients qui sont ainsi contents de pouvoir partir malgré tout », explique Nicolas Rigaudeau. Pour stimuler la demande, « il faut proposer des produits d’entrée de gamme », poursuit-il.
« Ou des offres promotionnelles à certaines dates », complète Anne-Sophie Lecarpentier, directrice générale de Périer Voyages. « Ou encore des dates de départ pour des minigroupes », ajoute Daniel Richou. « Faudra-t-il appliquer le yield management au voyage de groupe aussi? », s’interroge à haute voix le directeur de Richou Voyages. Cette option ne paraît cependant pas adaptée car les groupes ont aussi tendance à s’inscrire de plus en plus tardivement, « y compris sur le long-courrier », ajoute-t-il.
La difficulté étant en effet parfois de réunir suffisamment de participants pour constituer un groupe. « Une solution consiste à mutualiser le transport, à compléter un groupe constitué avec du GIR, avance Anne-Sophie Lecarpentier. Le fait de ne pas obliger les clients à constituer d’emblée tout un groupe peut inciter un responsable de CE ou de collectivité à lancer le voyage ».
Il est important aussi de « rassurer les clients, par exemple en insistant sur le tout inclus de certains produits qui évite les dérives par rapport à leur budget initial », affirme Sébastien Guillaud, directeur Réseau de Jacqueson Tourisme. Mais, en fin de compte, « pour attraper certains budgets », il faut aussi parfois « rogner un peu sur les marges », lâche Didier Baudron, directeur de production de Simplon Voyages.
Face aux crises géopolitiques, cela ne suffit cependant pas. Car le secteur du tourisme de groupe est aussi touché, presque autant que celui des individuels. Sans même parler de la Syrie, souvent vendue autrefois en combiné avec la Jordanie, « l’Égypte et Israël ont disparu » des intentions de voyage. « Du jour au lendemain, c’était fini », confirme Daniel Richou. Mais c’est surtout la désaffection pour les pays du Maghreb qui touche le plus fortement le tourisme. Des clients ont ainsi « annulé leur voyage au Maroc, même s’ils ont dû payer 75 % de frais », indique Didier Baudron, directeur de la production de Simplon Voyages. « Même en épuisant tous les arguments pour le convaincre, si le client ne veut pas y aller, il n’y va pas », constate-t-il. « On n’arrive pas à convaincre au delà du responsable de groupe », observe aussi Anne-Sophie Lecarpentier.
Même les agences de voyages ne sont pas toujours motivées pour vendre ces destinations à l’image écornée. Sobeira Do Vale, directrice générale de Caractères d’Amériques, évoque le cas d’un groupe en partance pour Oman où c’est l’agence même qu’il a fallu rassurer en lui montrant les cartes des fiches conseils du ministère des Affaires étrangères. Ces hésitations tombent d’autant plus mal qu’une destination comme la Tunisie reste la plus accessible aux petits budgets. Son cas explique aussi que les ventes déclinent auprès des petits budgets, note Olivier Bonvarlet.
Certes des reports sur d’autres destinations sont envisageables, « mais rien ne compense vraiment les pays du Maghreb », déplore Laurent Lhomme, directeur général de Dunois Voyages. « Jusqu’à un certain point, le Mexique avait pris le relais de l’Égypte », selon Sobeira Do Vale. « Madère et les Canaries aussi à la place de l’Afrique du Nord, mais pas complètement non plus », ajoute Daniel Richou. En outre, « tous les TO se mettent sur les mêmes destinations de remplacement, Baléares, Canaries, Crète », constate Anne-Sophie Lecarpentier.
« La Tunisie nous manque », conclut dépité Daniel Richou. Plus au sud, c’est le Kenya qui est à la peine. Mais, selon Sobeira Do Vale, la Tanzanie a compensé le déclin de cette destination traditionnelle de safaris en bénéficiant probablement d’un effet report en plus de ses qualités intrinsèques.
Les soubresauts géopolitiques ne sont pas réservés aux autres continents, comme le montre la guerre dans l’Est de l’Ukraine. L’image de la Russie en a pris un coup. Les uns et les autres constatent une réelle atonie pour ce pays en 2015. Dès cette année, des clients ont d’ailleurs annulé leur voyage vers Saint-Petersbourg ou la Volga. C’est encore plus vrai pour l’Ukraine, où tous les voyages ont été interrompus, y compris à des centaines de kilomètres de la zone de conflit. Difficile d’envoyer des touristes dans un pays en guerre, estiment les professionnels. S’il s’attend à un impact probable en 2015 concernant la Russie, Daniel Richou affirme qu’il ne faut pas négliger non plus le fait que depuis cinq ou six ans, cette destination devenait de plus en plus chère. Malgré tout, les reports vers d’autres contrées touristiques ne sont pas évidents non plus. Murielle Bougeard estime toutefois que l’Europe centrale peut éventuellement bénéficier de ce manque d’appétance pour la Russie. « Les combinés de plusieurs pays en Europe de l’Est fonctionnent bien », remarque aussi Florence Séguin, responsable de production chez Salaün Holidays, qui relève que la Roumanie et la Bulgarie par exemple connaissent un vrai engouement, enfin. Cependant, « la Pologne souffre indirectement de la crise ukrainienne », remarque de son côté la directrice commerciale de Travel Europe. La méconnaissance de la géographie y est sans doute pour quelque chose.
C’est encore plus vrai pour l’épidémie d’Ebola, qui touche surtout trois pays d’Afrique occidentale attirant peu les touristes français, mais suscite des annulations vers des pays qui ne sont pas concernés, comme le Maroc, ou des doutes sur des destinations aussi éloignées de la Guinée, de la Sierra Leone et du Libéria que l’Afrique du Sud et même, selon Daniel Richou, pour la Costa Brava parce qu’une infirmière contaminée par le virus était soignée dans un hôpital de Madrid. Même coup pour un voyage de groupe à Rosas, à 50 km de la frontière française, raconte Didier Baudron.
Devant toutes ces incertitudes, que personne ne maîtrise, Nicolas Rigaudeau rappelle qu’il existe aujourd’hui aussi des « assurances toutes causes », qui « n’exigent pas de justifier l’annulation, ce qui peut suffire à déclencher l’achat de voyages auprès d’une clientèle hésitante ». Pourvu que la cotisation ne soit pas trop élevée pour les budgets moyens, sinon modestes!