Peu de gens ont envie de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment. Et le ministère des Affaires étrangères est dans son rôle quand il informe les voyageurs. Encore faut-il que le message soit clair pour que chacun puisse faire un choix en pleine responsabilité.
En appelant les Français voyageant dans une quarantaine de pays essentiellement musulmans à « renforcer leur vigilance », le ministère des Affaires étrangères n’a pas fait dans le détail. Les détails, c’est sur les pages de conseils aux voyageurs qu’il les fournit. Seulement voilà, dans plusieurs cas, le message entre en contradiction avec les cartes géographiques « pays par pays » qu’il publie lui-même. Ce sont elles qui doivent servir de référence, davantage que l’appel lancé après la participation de la France aux opérations militaires contre Daech, l’Etat islamique autoproclamé qui s’étend en Syrie et en Irak, et complété après l’assassinat d’Hervé Gourdel.
Lorsqu’ils consultent le site du ministère, les voyageurs comme les professionnels peuvent s’interroger devant les cartes de la Turquie, du Maroc, de la Malaisie, du Sultanat d’Oman, des Emirats arabes unis ou encore du Qatar. Les voilà tous très largement voire complètement colorés en vert, synonyme de « vigilance normale ». Pourtant dans les avertissements de dernière minute, la formule consacrée reproduite sur une quarantaine de fiches pays dit bien de « renforcer sa vigilance ».
S’il faut se montrer plus prudent, pourquoi alors ne pas avoir modifié les cartes pour passer les destinations concernées en jaune, qui incite les touristes à une « vigilance renforcée »? Parce que « renforcer sa vigilance » ne va pas aussi loin que « vigilance renforcée », explique le Quai d’Orsay dans un grand moment de casuistique.
La nuance n’a pourtant pas vraiment été perçue par le grand public, ni même par les professionnels du tourisme. Le message, largement surinterprété, s’en est trouvé brouillé. Peut-on aller au Maroc ou en Turquie? Oui!, répond le ministère des Affaires étrangères. Dans les zones vertes ou jaunes il n’y a pas d’interdiction de voyager, rappelle-t-il. Seulement voilà, son message (voir copie d’écran ci-contre) encourage les touristes à faire plus attention qu’à l’accoutumée, ce qui peut suffire à décourager bien des partants.
Le ministère incite les voyageurs dans les 43 pays concernés par les appels de fin septembre à se renseigner sur l’actualité de la destination avant de partir et à se faire connaître sur Ariane (voir encadré). Ce service prévient par SMS – et bientôt probablement uniquement par courriel – d’événements susceptibles d’affecter le voyageur.
Les visiteurs des pays listés fin septembre doivent aussi éviter de se rendre dans des quartiers périphériques peu recommandables et se contenter des rues animées dans les grandes villes. Si, en plus, la destination est colorée en jaune sur la carte, il faut redoubler de vigilance dans ses pérégrinations et ses contacts.
Mis à part les quelques pays déjà cités, où il est tout à fait possible de se rendre dès lors qu’ils figurent en jaune ou vert sur la carte des conseils aux voyageurs, bon nombre d’Etats faisaient déjà l’objet de restrictions. Renforcer sa vigilance n’est probablement pas suffisant si l’on se rend en Irak ou en Syrie actuellement! Il est donc impératif de consulter les cartes plutôt que de se contenter du message général passé fin septembre aux touristes français. L’appel à renforcer sa vigilance n’est pas en soi un motif suffisant pour justifier une annulation de voyage si la destination est restée en vert ou même en jaune sur les cartes géographiques. Il en va autrement si la contrée visitée est « déconseillée sauf raison impérative » (colorée en orange) voire « formellement déconseillée » (colorée en rouge). Les cartes de conseils du ministère constituent donc un outil de travail précieux pour les professionnels du tourisme, sans équivalent ailleurs.
Dans les principaux pays voisins de la France, aucun service diplomatique ne va aussi loin que le Quai d’Orsay dans la manière de communiquer auprès des touristes partant à l’étranger.
Les cartes, si importantes ici et tellement pratiques, ne figurent pas sur les sites web des autres ministères des Affaires étrangères dont il faut prendre le temps de lire toute la prose. En Belgique, la carte n’a pas d’autre intérêt que géographique et n’exploite pas la possibilité de graduer les risques à l’intérieur d’un pays selon les régions, à l’image de ce que fait le Quai d’Orsay avec ses quatre couleurs.
En Allemagne, beaucoup de texte, et du texte précis. Par exemple, s’agissant de l’Egypte, il est ainsi mentionné qu’« il n’y a pas d’objection à formuler concernant des voyages vers les sites archéologiques de la vallée du Nil entre Louxor et Assouan et Abou Simbel. Cela vaut également pour des croisières sur le Nil au sud du Caire. En revanche, il n’est pas recommandé de voyager par voie terrestre entre Le Caire et Louxor ». Aucun avertissement nouveau n’a été publié par l’Auswärtiges Amt concernant la Tunisie dont certaines régions sont aussi déconseillées dans le sud du pays, particulièrement dans le désert et à la frontière algérienne. Pareil pour le Maroc où les touristes allemands sont invités à éviter les zones frontalières du Sahara occidental et, plus au nord, de l’Algérie. Aucun avertissement particulier pour le reste du pays n’est mentionné.
Côté britannique, le Foreign Office n’entre pas tellement dans les détails et donne plutôt des avis généraux sur les destinations. Pour le Maroc, rien de particulier sinon des informations sur les risques d’accidents de la route…
En Belgique, dès la page d’accueil du site internet du ministère des Affaires étrangères, un avertissement indique que « suite aux récents événements en Syrie et Irak, il est demandé aux compatriotes résidant ou voyageant au Moyen-Orient et en Afrique du Nord de se montrer particulièrement vigilants compte tenu de la menace terroriste accrue ». Cette indication est reprise de manière plus détaillée sur les fiches pays.
Concernant la Tunisie, le ministère belge conseille d’éviter les zones frontalières de la Libye et de l’Algérie, le désert, et invite à une grande prudence dans certaines autres régions comme « les zones touristiques frontalières autour de Tozeur, Nefta, et Chebika [qui] peuvent être visitées moyennant la prudence nécessaire (de préférence par l’intermédiaire d’un voyagiste) ».
Au moins le recours à un professionnel du tourisme est-il clairement indiqué comme rassurant.
René-Marc Chikli, président du Seto, a d’ailleurs relevé, au cours d’une conférence de presse à IFTM Top Resa, qu’Hervé Gourdel était parti par ses propres moyens en Kabylie.
Le ministère des Affaires étrangères incite fortement les Français voyageant à l’étranger de s’inscrire sur son site auprès du service Ariane. Cette application, comme on dit aujourd’hui, a été créée en juillet 2011. Elle permet aux voyageurs de recevoir des messages par SMS (probablement par courriel uniquement prochainement) dès lors que survient un événement exceptionnel dans le pays de destination, qu’il s’agisse d’un fait politique, d’un phénomène climatique, d’un problème sanitaire ou encore d’un tremblement de terre ou d’un risque de tsunami.
L’année de son lancement, Ariane a reçu 18 000 inscriptions. En 2013, elles s’élevaient à 61 000 et, à fin septembre 2014, à 66 000. A la fin de l’année, le système aura cumulé plus de 200 000 déclarations de voyages depuis son lancement. La moyenne des inscriptions de 5 000 personnes par mois pourrait être dépassée depuis la fin septembre 2014, même si les pics d’inscription sont observés lorsque les gens voyagent, c’est-à-dire en été principalement. « Le contexte actuel fait que nous sommes très axés sur la sécurité », relève un porte-parole du Quai d’Orsay. Ariane peut donc contribuer à rassurer, estime le ministère, autant qu’à alerter.