Lisbonne Il y a peut-être plus de touristes français qui vont à Londres, mais en inversant les rôles, il y a peu de touristes à "Lisa" qui ne soient pas Français… Les raisons d’un succès? Ville à taille humaine, renouvellement sans tapage, variété et francophilie. Même si la ville reste chère et ses collines éreintantes!
Comme beaucoup de cités, Lisbonne est une ville à quartiers. Le relief omniprésent de ses sept collines a confirmé ces divisions, en incitant les habitants à rester un peu plus dans leur cadre intimiste. D’ailleurs, en fait de sept collines, c’est juste pour rappeler celles de Rome, car en réalité, il y en a beaucoup plus, surtout pour une capitale de modeste importance: elle ne concentre même pas son million d’habitants. Chacun n’en est pas moins d’un quartier, chaque fois le plus beau ou le plus attachant de la ville, et au minimum, chacun se sent plutôt de la ville basse (Baixa) ou de la haute (Bairro Alto).
Que ce soit du proche aéroport (4,5 km) ou par la route de Santarem, les hasards du trajet dévoilent les premiers atours de la belle. Car à coup sûr, les groupes débouchent depuis les hauteurs, pour longer le toboggan gazonneux du parc Edouard-VII. Chaque feu rouge vante ses façades art nouveau ou années soixante, baroquismes d’une vieille compagnie, vitrage d’un quotidien célèbre, ou le vaste rond de serviette rouge des arènes tauromachiques. On descend jusqu’à la ville basse, en pente douce, à l’ombre alternante des grands arbres, pour encore tout détailler à la faveur des embouteillages. À toutes fins futiles, l’échantillonnage peut être complété à peu de frais, en sautant dans le tram no 28, dont le parcours sinueux offre une coupe parlante de toute la cidade.
Le 1er novembre 1755, Lisbonne fut rasée par les quatre éléments: la terre trembla, renversant 15 000 bâtiments, l’eau de deux tsunamis noya les quais sous la boue, l’air de la tempête attisa le feu général. Reconstruite sur un tapis de décombres peuplés de 30 000 fantômes, Baixa adopta un urbanisme géométrique, "pombalien", avec un damier soigné de rues et d’avenues, qu’inaugure toujours sa porte immaculée et triomphale qu’on vient de restaurer. Praça do Comercio, dos Restauradores, da Figueira, Rossio: Baixa aligne et décline les places immenses et les squares aux fontaines minutieuses, plantés de statues aux gloires de la Nation ou du marquis de Pombal, qui modernisa le pays en expulsant les jésuites, ceux qui grippaient toute nouveauté.
Bairro Alto est accessible par des escaliers, des sentes, des electricos (ces trams qui grimpent et qu’on prend pour des funiculaires), un ascenseur art nouveau, le métro, l’autobus… car Lisbonne, dit-on, est la ville au monde qui offre le plus large panel de moyens de transport. Encore faut-il y ajouter vélo, Segway, petite moto, side-car, trottinette, voiture électrique, qu’une vingtaine de firmes louent aux visiteurs, jusqu’à un autobus amphibie qui remonte le Tage! Bairro Alto, donc, est la partie qui a le moins souffert du tremblement de terre: c’était alors la "ville nouvelle", plus solide, mais aussitôt bombardée ville ancienne… par la refonte complète de Baixa.
Cependant c’est ici que les touristes verront les plus vifs témoignages du fameux Terramoto: l’église Saint-Dominique, dont les marbres rassemblés portent les cicatrices des violences, et l’église du Carmel (igreja do Carmo) qui a gardé ses croisées d’ogive sans voûte. À côté se dresse le QG de la Guarda Nacional. Dans cette caserne néo-gothique résistèrent les réfractaires aux soldats d’un autre tremblement de terre: la Révolution des Oeillets, le 25 avril 1974, quand les jeunes officiers d’une armée saturée de massacres coloniaux, mirent un terme à quarante deux ans de dictature ultra-catholique.
La ville a gardé toutes les constructions de l’époque de ce Stado Novo (Nouvel État), dirigé par le Duce portugais, Salazar. À la décharge du régime, beaucoup de ces réalisations ont amélioré la vie des habitants, et si le régime avait un penchant prononcé pour la censure, la torture et les camps de concentration des îles du Cap Vert, il a su épargner la guerre aux habitants et aux juifs les persécutions, au nom d’un ordre social quelque peu paternaliste.
Dans la lignée de l’art déco, le style Estado Novo est géométrique, et reprend des thèmes historiques: le globe terrestre, les arches romanes, les grilles de fer, les carreaux de faïence, rappels du manuélin ou du baroque aux franges de la caricature ou du dessin animé. De bons exemples sont à découvrir Praça de Londres ou Praça de Areeiro, aussi dans la plupart des postes et administrations, ou les innombrables cinémas, lavoirs et églises modernistes légués par le pouvoir totalitaire.
Le fleuron est à Belém, port de Lisbonne qui, comme le Pirée pour Athènes, forme avec elle une conurbation. Non loin du fortin tarabiscoté de la "tour" (de Belém), chargé de canonner les bateaux qui forceraient l’estuaire, ce fleuron, c’est l’imposante voile de pierre du monument aux "Découvreurs", garnie d’une cohorte statufiée de moines, chevaliers et marins célèbres qui suivent en procession le roi qui lança la conquête du Maroc et de la Guinée, Henri le Navigateur. L’impulsion atteindrait le Mozambique, Goa, Malacca, Macao, le Brésil…
D’autres monuments avaient été refusés par Salazar: trop colossaux! Peut-être pour ne pas faire trop d’ombre au cloître ciselé des Hiéronymites qui s’étend juste derrière, gardé par sa haute "chapelle" où dorment Vasco de Gama et Camoens, l’Homère de la colonisation portugaise. Dans ses murs en dentelle, un immense musée de la marine illustre cette épopée; et non loin des quais branchés de Belém, le récent musée de l’Orient présente les pièces stupéfiantes et racées venues des ex-colonies des Indes, de Chine, du Timor… Tantôt objets occidentaux orientalisés, tantôt objets orientaux mis au diapason du goût occidental.
Mais la ligne rouge du pont du 25-Avril – ex-pont Salazar – semble tirer un trait sur cette période; et au fond de l’estuaire qui s’évase en un lac, la ligne blanche d’un pont plus long encore, celui de Vasco de Gama. Il marque le dernier âge d’or du Portugal d’avant la crise: l’expo universelle de 1998. Juste devant se démultiplient toujours les installations. Le pavillon central est devenu centre commercial. Sous ses airs de relais hertzien, le nouvel aquarium réunit cinq biotopes, des Açores à l’Antarctide.
Paradoxalement, la nouveauté lisboète ne s’attarde pas, ou peut-être plus, dans ce "parc des Nations" vieux de vingt ans, ni même sur les docks de Belém, passés à l’âge pulsatile de la techno. La nouveauté est dans les vieux quartiers qui renaissent ou se transforment jour après jour. Cela tombe bien, parce que s’il y a une capitale que les Français adorent, c’est bien Lisbonne. Au point qu’on reconnaît presque un touriste à ses "Dis-donc, t’as vu ça?" ou ses "J’te dis qu’c’est par là". Il est vrai aussi que beaucoup de Lisboètes parlent français – la langue ayant été longtemps privilégiée à l’école, et les immigrés en France qui ont pris leur retraite ici. En tout cas, cette valse des quartiers permet de renouveler l’intérêt, afin de donner à chacun de bonnes raisons de s’abonner à Lisbonne.
Il y a quelques années, la nouveauté, c’était l’Alfama, entre la Sé (la puissante cathédrale gothique), le belvédère de Sainte-Lucie et le château Saint-Georges. Une zone restée pittoresque, avec ses rues courbes percées par des trams qui sonnaillent, ses squats, ses restaurants minuscules, ses vues imprenables sur la ville. Aujourd’hui, l’Alfama est devenue le Montmartre du cru, avec ses boutiques de vintage à la pelle, ses marchands de T-shirts, de conserves de poisson à toutes les sauces. Même si le linge bat toujours comme un pavillon aux fenêtres, le château Saint-Georges s’est quelque peu boboïsé. Mais le quartier juste en dessous a pris le relais: la Mouraria, ancien ghetto arabe (d’où ce nom de "maurerie") et naguère coin des bordels. Montant la garde au dessus, la tour isolée, au bout de son bras de muraille du château Saint-Georges, est typique de l’architecture musulmane. C’est un des rares vestiges de 350 ans de domination, interrompue en 1147 par l’escale et les coups d’épée de la flotte anglaise, en route pour la croisade…
Désormais, on parcourt à plaisir ses vertigineuses rues en escaliers (escadinhas), naguère puantes et ruinatiques. Les taudis sont devenus pimpants. En juin, dans les bouffées bleutées des sardines qui grillent, le quartier, et toute la ville se met en chansons, en hymnes et en musique pour son saint patron – Antoine de Padoue et son fidèle cochon. Mais la musique de Lisbonne, c’est évidemment le fado. Chant des truands amoureux et des coureurs de lupanars, il a été castré par la dictature, qui imposait une carte pour être fadista", et passait à la moulinette tout texte en passe d’être accompagné à la viole à 12 cordes. L’âge des festivals a définitivement coupé l’ombilic qui rattachait le fado à la rue, et la plupart des boîtes à spectacle sont d’une qualité moyenne. Quand elles ne sont pas tristes. Si le très complet musée du Fado est au sud de la Mouraria, les boîtes sont plutôt de l’autre côté, dans le quartier vivant de Bica qui s’étend autour du tram homonyme, à l’ouest de Baixa.
La loterie des quartiers existe aussi sur cette rive-là. Pareillement, une fois épuisées les atmosphères vives et les panoramas de Bica, le quartier de Lapa entretient des tas de surprises, qui font la ronde autour de l’église vertigineuse et baroque d’Estrela. À Alcantarâ, au dessus de Belém, abondent les peintures murales, et tout semble s’agglutiner aux 137 arches du long aqueduc des Eaux Libres, qui changea d’un coup la vie du XVIIIe siècle lisboète. L’aqueduc est sans doute le plus intéressant vers la place du Rato, là où se dresse, près d’un jardin, son arc des muriers (Arco das Amoreiras). Plus à l’ouest, en coulisse de Belém, il y a encore LX Factory, ancienne usine devenue village alternatif, squatté par les artisans, les start up… Logeant dans un atelier qui a gardé ses outils, sa Cantina est un restaurant à la carte aussi réduite que succulente – et où l’on cuit le pain à trois mètres de la table des touristes.
Enfin, pour se faire une idée des quartiers périphériques, on peut explorer l’est des arènes, mais aussi saisir l’occasion d’une attraction de premier plan, hélas située loin du centre. il paraît difficile d’aller à Lisbonne sans s’offrir la visite de ce musée (avec salle de concert) légué par le millionnaire Calouste Gulbenkian, baron du pétrole enrichi par Bakou et les champs entourant Baghdad! De salle en salle, les groupes font un grand voyage d’une bonne demi-journée, jouant à saute-mouton entre les siècles, selon les règles du "de tout un peu" portant les noms illustres de Rembrandt, Turner, Corot, les Gobelins, ce qui n’interdit pas d’insister sur les vases mamelouks, les enluminures médiévales, les statuettes égyptiennes, bustes gréco-romains, ou les verreries de chez Lalique. Car au fond, avec ses belles pièces réparties en sections, le Gulbenkian est un peu le reflet des quartiers de toute la ville.
MALHOA****
Calouste Gulbenkian
185 chambres. À côté de Praça d’Espanha, un hôtel du groupe hôtelier Sana, moderne, efficace, francophone, rôdé aux groupes et au tourisme d’affaires. Un peu loin du centre, mais l’avantage est de pouvoir aisément garer les autocars. Grandes chambres, salles de conférences, Spa.
Tél.: +351 210 061 800
Site:
SANTA MARTA HOTEL & SPA****
Avenidade da Libertade
89 chambres. Fait à partir de deux bâtiments anciens, en intégrant l’ancienne rue, un hôtel intime et axé sur le développement durable (le bois domine). Le service est souriant, le restaurant de cuisine portugaise du marché, soigné. Salon, petit Spa (hammam, bain de bulles) et salle de sport en font un lieu au calme sans être loin du centre.
Tél.: +351 21 044 0900
Site:
SENHOR VINHO
Rua do Meio 14
Dans le quartier de Lapa, dans un cadre un peu désuet, "Monsieur le Vin" est un centre de fado de bonne qualité, servant une cuisine portugaise traditionnelle.
Tél.: +351 397 2681
STOP DO BAIRRO
Rua Tenente Ferreira Durao 55-A
Dans le quartier du Campo de Ourique, de style Stado Novo, et d’un marché devenu rendez-vous très "hype", ce "stop du quartier" est le rendez-vous de tous les riverains, amateur de sa cuisine portugaise et des Açores, avec plats coloniaux ougandais ou autres. À savoir: les tables sont peu nombreuses.
Tél.: +351 213 888 856
Aicep/Turismo do Portugal:
LX Factory:
Fondation Gulbenkian: