Analyse Marquant le centenaire d’une guerre, 2014 va vivre l’inflation du tourisme de mémoire – un nom qui recouvre beaucoup d’aspects sans vouloir dire grand chose. Pris au pied de la lettre, il n’est finalement qu’un synonyme du tourisme historique. Or, c’est une dimension beaucoup plus solennelle, pour ne pas dire religieuse, que sous-entend ce terme, comme si 2014 allait voir, d’Ypres à Verdun, les processions de touristes contrits, posant leur gerbe sur tombes et monuments.
Depuis 1980, le tourisme de mémoire est le champ d’action de voyagistes britanniques comme Trafalgar ou Holts Tours (ils opèrent sur des sites aussi différents que Gettysburg, Sébastopol, Ypres, Sword Beach ou la ligne Wellington, au Portugal), et leur clientèle se compose essentiellement de curieux d’histoire militaire. Les rares autocaristes français s’étant ouvert à cette niche le confirment: à part les scolaires captifs, s’il y a un marché pour la visite des cratères, bunkers, collections de tanks ou de casques à pointe, c’est bien chez les amateurs d’armes, les connaisseurs en manœuvres tactiques, les passionnés du quotidien des tranchées qu’il faudra le trouver; gens décriés, que les Anglo-saxons ont d’ailleurs affublé de qualificatifs peu flatteurs: black tourists ou dark tourists.
De fait, ce « tourisme noir » – ou « sombre », si l’on préfère – est loin de se limiter aux champs de bataille. Il recouvre tout ce qui fait converger les foules vers des lieux tragiques ou liés à la souffrance et à la mort. Le champ d’action est immense, qui va de la visite-conférence au Père Lachaise à l’exploration d’anciennes geôles, morgues, hôpitaux psychiatriques, camps de concentration, villes anéanties par des catastrophes nucléaires ou sismiques, sans oublier le Charleroi de Marc Dutroux et le tunnel de Lady Di. Pour observer cette discipline qui louvoie entre cynisme, bêtise et mauvais goût, le professeur Philip Stone, de l’université de Lancastre, a même fondé l’Institute for Dark Tourism Research (IDTR). Entre autres choses, ses études concluent ceci: « plus une société nie la mort, plus le tourisme « noir » s’y développe ».
Cette "niche" n’est pas née d’hier. La grande préfiguration du tourisme qu’est le pèlerinage était même fondée sur elle. Lieux des martyres, tombeaux des premiers chrétiens, étapes de la marche au supplice de Jésus: le « tourisme noir » est né dans les catacombes de Rome et sur la Via Dolorosa de Jérusalem… Les exécutions publiques, dont on venait se repaître de très loin, en étaient même des formes plus frelatées que celles qu’on condamne aujourd’hui. Au XIXe, les curieux se faisaient déposer par des cochers sur les champs de bataille où gémissaient encore les blessés. Le 21 juillet 1861, les habitants de Manassas (Virginie) pique-niquaient sur les berges de la Bull Run, pour observer en frissonnant la mort de 4 470 nordistes et sudistes. Et en 1870, le tout-Paris montait sur les remparts pour suivre, à la jumelle de théâtre, les étripages de Châtillon et de Bagneux.
Depuis, le « tourisme noir » s’est organisé. Commercialement. Port déchu, Salem (Massachusetts), axe son activité économique sur les bûchers de sorcières dressés par les puritains du XVIIe siècle. Chaque 31 octobre, des attractions supplémentaires sont mises en place pour répondre au pic annuel de la fréquentation: Halloween! Parmi les lieux où s’est écrite l’épopée du Far West, aucun ne dépasse en succès que Tombstone, la ville d’OK Corral. Après s’être recueilli sur la tombe des frères Clanton, on peut marcher sur le site du fameux duel, reconstitué toutes les heures par une brochette d’acteurs, détaillé au musée le Smith & Wesson de Wyatt Earp et le canon scié de Doc Holiday, avant que la poudre ne parle entre les passants en costume d’époque. À Londres, plusieurs compagnies, telle Jack the Ripper Tours, proposent des circuits à travers Whitechapel qui vit les crimes de Jack l’Eventreur. À Dallas, Big D Fun Tour (!) affrète quotidiennement des minibus pistant les traces de l’assassinat de Kennedy. "Revenez au 22 novembre 1963, comme si vous y étiez", vante la pub.
Un des succès les plus saillants est Ground Zero, l’emplacement des Twin Towers. Un touriste sur dix fait le détour. Devenue un must, la visite payante veut d’autant plus faire frissonner que les "liens du guide avec une victime du 11-Septembre" sont garantis. Le musée-mémorial fait plus d’entrée que le Guggenheim, et le rééquilibrage de la fréquentation en faveur du quartier a fait doubler son nombre de lits et tripler celui des hôtels. Dans le même genre, la Nouvelle-Orléans a vu la compagnie de bus Gray Line instituer des "Katarina Tours", mais loin de se limiter au monde anglo-saxon, le « tourisme noir » explose partout.
De 10 000 à ses débuts, les incursions des curieux à Tchernobyl explosent, et avec elles le prix des forfaits – hypocritement baptisés "tours écologiques" –, passé de 70 à 300 dollars en deux ans. Les réceptifs ont pressé les autorités de faciliter l’octroi des laisser-passer, puis d’imposer l’inclusion automatique de l’assurance de dix dollars, histoire de gagner du temps à l’entrée de la "zone spéciale". En Italie, le Costa Concordia, coulé au large de l’île de Giglio, a fait augmenter d’un tiers la fréquentation de l’île (3 000 par jour en été). Après avoir proféré les indignations de convenance, la municipalité s’est résignée à prélever sa part de la manne, imposant "une taxe de débarquement" d’un euro par tête. C’est en effet dans le feu de l’actualité que le « tourisme noir » s’exprime le mieux. C’est en tout cas le parti pris par Guillaume de Vaudrey et des avatars de sa marque, Cosmopolis. S’adressant à des passionnés de géopolitique, le voyagiste propose la Corée du Nord, la Sicile de la Mafia ou le Darfour en guerre. Plus orienté vers la géographie physique, le britannique Disaster Tourism emmène au pied levé vers le dernier tremblement de terre, ou l’éruption volcanique en cours.
À bien y regarder, nombre de produits du « tourisme noir » se glissent dans les circuits les plus classiques. Qui imaginerait un séjour à Londres sans la sinistre Tour? Sans le macabre musée Madame Tussaud? Une découverte complète de Paris est-elle concevable sans la Conciergerie et les catacombes? Ou un circuit dans le Mezzogiorno sans Pompéi? Et désormais l’Afrique du Sud sans le pénitencier de Robben Island? Certains sites posant des problèmes de surcoût ou d’accueil pour plus de dix personnes, beaucoup de touristes les ajoutent avec naturel à la faveur de demi-journées libres, à l’exemple des cachots des Piombi à Venise, ou d’Alcatraz à San Francisco. Et les spécialistes de l’Asie l’avouent: de passage à Bénarès ou à Bali, beaucoup de groupes trouvent qu’il "manquerait quelque chose" s’il n’assistaient pas à une crémation.
En complément des excursions de jour ou des ghost tours nocturnes, l’hébergement n’est pas oublié. Le Four Seasons d’Istanbul squatte la prison qui inspira Midnight Express. Des établissements pénitentiaires de Suisse et des Pays-Bas, et bientôt celui d’Avignon, sont devenus des hôtels, souvent de luxe, faisant un argument publicitaire de leur passé scabreux. Le sommet est atteint par la Lettonie, où Karostas Cietum, siège du SD nazi, puis du NKVD soviétique, propose aux groupes des nuits sur les paillasses d’origine et y ajoutent même un "repas du prisonnier".
Les jeux de mots douteux déculpabilisent. Dans les grosses rigolades des guided tours se dissipe l’image du grenadier mourant de gangrène, de la fille de joie éviscérée par un détraqué, des vingt-cinq ans de vie volés par un Goulag. Le cocktail fiction-réalité et humour noir permet un recul qui occulte l’aspect funèbre ou morbide. La distance temporelle relativise: il est mieux admis d’oser une thématique "Landru" ou "bête du Gévaudan" que "Petit Grégory" ou "Mohammed Merah"…
"Le tourisme noir, résume Philip Stone, révèle les points de friction de la mémoire culturelle, entre la vérité et son interprétation, et les dilemmes politiques et moraux à se remémorer un héritage qui fait mal". Rien d’étonnant alors qu’on utilise le masque du tourisme de mémoire pour faire passer des programmations qui gênent.
Car cette notion de "mémoire" n’est pas anodine. Dans les années 1990, elle a été empruntée sans vergogne à la culture judaïque, où la croyance discutée à la résurrection est remplacée par un culte du souvenir, plus œcuménique. Une manière spécifique d’aborder le passé, que l’on illustre par ces vers du Psaume 137: "Si je t’oublie Jérusalem, que ma main droite se dessèche". Reprenant le vocabulaire des commémorations des exterminations de 39-45, le marketing a trouvé un habit honorable pour des thèmes controversés sur lesquels l’économie de marché ne pouvait faire l’impasse. Imposant le terme de tourisme de mémoire – contre celui déjà existant de tourisme militaire, par exemple –, certains acteurs touristiques se sont achetés une légitimité, faisant passer pour de pieux hommages l’intérêt parfois ambigu pour les armes et uniformes, la tactique, le monde criminel ou les dégâts des tornades, tsunamis et autres éruptions. Dans une période où le pacifisme est devenu une option intouchable, le tourisme de mémoire devenait l’alternative politiquement correcte au culte des héros ou du génie militaire de naguère. Au catéchisme héroïque de 14-18 et de 1944 a succédé le credo du moment, qui va jusqu’à faire de nouveaux héros des déserteurs et mutins.
Pourquoi serait-il moral d’aller voir Ground Zero et pas Costa Concordia? Comme dans bien des cas, entre les deux attractions, c’est la présence du "centre d’interprétation" officiel qui donne un blanc-seing à une curiosité, désignée ailleurs comme "pas belle". Or paradoxalement, ces Visitor’s Centre – où manquent rarement la caisse, la boutique et les produits dérivés – sont l’indice par excellence du passage d’un tourisme spontané à un tourisme industriel. "Ces centres d’interprétation, s’agace Philippe Mugnier de chez Attract, spécialiste du marketing de l’attractivité, sont souvent une nouvelle forme de cléricalisme, qui impose au visiteur le mainstream du moment. Les vacances étant un espace temps qui se veut forcément noble et pur, le tourisme est le medium idéal pour faire passer des messages lourds, prétendûment apolitiques. C’est bien voir de ses propres yeux qui aide à se faire une idée, plus qu’un centre du visiteur qui prémâche ce que vous devez penser". Auschwitz-Birkenau affiche un million et demi d’entrées, mais on est souvent loin du tourisme de mémoire. Les autocaristes cracoviens font une publicité intensive d’excursions d’autant plus rentables qu’elles sont rapides. Même si quelques survivants ou fils de survivants viennent s’y mêler – voire les enfants des bourreaux d’hier – il n’est pas rare d’y croiser des foules hilares qui font le plein de sensations… Guide anglophone à Dachau, Charles Hawley confiait avec amertume au magazine allemand Der Spiegel: "C’est dégoûtant mais c’est ainsi: la très large majorité éprouve un intérêt malsain à plonger dans les aspects criminels de l’âme humaine. Ou alors, ils viennent parce que Dachau est dans la liste des "choses à faire" à Munich. Et les réceptifs de combiner sans vergogne la visite le matin du camp avec l’après-midi… à Neuschwanstein!".
Le « tourisme noir » ayant mauvaise réputation, et ses manifestations étant toujours sur le fil du rasoir, son côté "racoleur" est fustigé par des medias qui y trouvent eux-mêmes… un sujet vendeur.
Mais il arrive que la condamnation se retourne contre la presse elle-même. Après avoir suggéré de se documenter sur les banlieues par la visite de Villiers-le-Bel, un journaliste du quotidien Libération avait ainsi dû faire machine arrière face aux lecteurs indignés par son "voyeurisme". Des townships sud-africains aux favelas, le slumming – la visite des quartiers pauvres par curiosité – passe mal.
Tout est pourtant dans l’attitude personnelle, entre émotion, réflexion philosophique et recherche du croustillant, tant il est vrai que personne ne pourra jamais filtrer les motivations d’autrui.