Marché. Qu’en est-il de la destination Corse? Comment se comporte la clientèle groupes? Et quelles stratégies sont mises en place par les autocaristes, les réceptifs ou encore les tour-opérateurs? Tourisme de Groupe a enquêté.
C’est un fait, en 2013, la Corse était en vogue. Le flux de passagers cumulés transportés de janvier à octobre a atteint les sept millions de pax, un score qui n’avait pas été atteint depuis 2010. Deux principales raisons à cela: d’une part, le Tour de France 2013 qui a pris pour point de départ l’île de beauté, et d’autre part le développement de l’offre aérienne (voir article page 38).
Au niveau des groupes français, ce regain d’attrait pour la Corse s’est lui aussi fait sentir, et les demandes de devis auprès des professionnels du tourisme ont été nombreuses. Cependant ces dernières n’ont pas toutes été concrétisées par un séjour. Ce qui a eu pour résultat que la saison touristique, loin d’être catastrophique, n’a cependant pas été la meilleure. En effet, les nombreux autocaristes qui programment la destination, ont un avis mitigé sur la saison précédente. Ainsi, selon Patricia Cesbron, responsable du service groupes autocar chez Richou Voyages: « La Corse a bien fonctionné en 2013. Cependant, elle a peut-être un petit peu moins marché qu’à d’autres périodes ». Même constat chez Philibert Voyages: « C’est une destination qui marche toujours bien pour les groupes, même si l’on voit un léger essoufflement ces dernières années », indique Valérie Le Gueuziec, responsable produit.
Du côté des réceptifs tels que Mondoramas Voyages et le Groupe Ollandini, c’est aussi une « une année moyenne », dans l’ensemble, qui vient de s’achever. « Le début de l’année 2013 a été compliqué, avec beaucoup de demandes mais pas toujours de confirmations. Heureusement, nous avons vu un léger mieux en fin de saison », explique Florence Burnel Athroubi, responsable groupes au sein de Destination Corse.
Au-delà de la conjoncture économique difficile de ces dernières années, plusieurs raisons pourraient expliquer ce résultat mi figue-mi raisin pour le marché groupe. En effet, de multiples modifications et évolutions ont fait de 2013 une année charnière. Cela a notamment été le cas au niveau de la clientèle, qui a poursuivi sa mutation entamée il y a quelques années. « On assiste à une diminution de la taille des groupes. Ils sont passés de 40-50 à 30 ces dernières années », indique Patricia Cesbron (Richou Voyages). Même constat du côté de Destination Corse qui remarque cependant « le développement de petits groupes, mais dont le budget moyen évolue parfois vers du plus haut de gamme. Également, la clientèle sénior, majoritaire, a évolué. On peut dire que cette dernière est de plus en plus jeune et a désormais plus souvent des demandes et exigences d’actifs et d’individuels ».
De même, malgré la désaffection progressive de pays méditerranéens tels que la Tunisie, le report sur la Corse, pourtant proche en termes de kilomètres, n’a pas toujours été fait par la clientèle groupe, contrairement à ce qu’il aurait pu être espéré: « Mais les groupes qui allaient en Tunisie ne vont pas forcément en Corse, car ce n’est pas le même budget. S’il y a eu cependant beaucoup de demandes, le client a souvent été freiné en raison du budget qu’il comptait mettre pour son séjour. Car la destination reste élevée au niveau des prix. Il faut compter environ 1 000 euros par pax pour un séjour classique de huit jours, ce qui n’est pas beaucoup moins cher qu’un voyage au Sri Lanka. D’autre part, la Corse n’est pas la seule île méditerranéenne et a beaucoup de concurrentes, comme Malte, la Sicile, la Sardaigne ou Madère », explique Frédéric Marchand, directeur général de Nationaltours.
Au niveau des réceptifs, c’est l’arrivée de Travel Europe sur la destination qui a modifié les règles du jeu. Dans sa stratégie de développement en Europe, le géant autrichien a racheté en 2012 l’entreprise familiale Corse Voyages fondée en 1989, numéro trois des réceptifs corses (après Ollandini et Corsicatours), qui avait engrangé un chiffre d’affaires de 5,2 millions d’euros en 2010. Pour sa première saison sur l’île de beauté, le nouvel arrivant avait voulu frapper les esprits en prévoyant un plan de vol prévisionnel de 20 000 sièges au départ de 13 aéroports dont 11 basés en France, ainsi qu’en programmant 200 dates de circuit groupe entre avril et octobre 2013. Cette arrivée en force lui a d’ailleurs été profitable. « Nous avons eu 17 000 clients au total sur la Corse en 2013, c’est un très bon début », s’est réjoui Anton Gschwentner, Pdg de Travel Europe (voir encadré).
Mais cette implantation a fait des vagues au niveau des acteurs du tourisme corse. Au sein des réceptifs, ce changement n’a évidemment pas été profitable à des opérateurs tels qu’Ollandini, qui a vu certains de ces clients partir vers la concurrence: « L’arrivée des low cost (voir article page 38, ndlr) et de Travel Europe a été une année de bouleversements pour nous », reconnaît le spécialiste de l’île de beauté. D’autres ont pu y trouver un intérêt. « Certains anciens clients de Corse Voyages ont fait le choix de ne pas collaborer avec Travel Europe et nous avons pu ainsi travailler avec eux », explique Florence Burnel Athroubi (Destination Corse).
Certains autocaristes, en revanche, ont très vite vu des avantages non négligeables à travailler avec ce géant du tourisme, notamment au niveau de l’aérien: « Nous collaborons principalement avec Travel Europe, et nous sommes satisfaits, indique Frédéric Marchand (Nationaltours). Cela nous permet d’être tranquilles sur la desserte aérienne car ils ont de nombreux départs du continent, et nous avons de gros volumes. L’avantage est que l’offre aérienne est intégrée, et nous pouvons ajouter des activités telles que des soirées de chants corses, des dégustations, ou des trains touristiques. Nous avons une offre adaptée avec Travel Europe et nous nous en félicitons ».
Au niveau des hôteliers, si cette arrivée a été perçue comme du pain béni pour beaucoup d’entre eux, car cela leur a permis d’accueillir plus de clients sur la saison, d’autres en revanche, qui travaillaient avec Corse Voyages auparavant, n’ont pas été séduits par la méthode autrichienne: « La façon de travailler est assez controversée, indique ainsi Laura de la résidence Benista à l’Île Rousse, qui collaborait entre autres avec Travel Europe en 2013, mais qui n’a pas vu son partenariat renouvelé pour 2014. Le TO autrichien fonctionne selon une méthode assez ferme, comme il le fait sur d’autres destinations, alors qu’en Corse, nous sommes assez flexibles ».
De son côté, Travel Europe, ne compte pas en rester là. Satisfait de sa première année en Corse, il a d’ores et déjà annoncé sa volonté « d’augmenter de 10 % l’aérien (soit 1 000 personnes de plus). Nous souhaitons aussi développer le tourisme en autocar de 15 à 20 % car il y a un fort potentiel », indique Anton Gschwentner. La révolution va donc continuer.
À cette petite bataille entre réceptifs plutôt déstabilisante pour certains, s’ajoute le fait que de plus en plus de groupes choisissent de réaliser leurs séjours en direct. « Certains essayent en effet d’organiser leur voyage tous seuls, ce n’est pas nouveau, mais c’est une petite tendance », indique Florence Burnel Athroubi (Destination Corse). Cela aurait pu fragiliser nombre de réceptifs. Heureusement, la clientèle autocariste fait en majorité le choix de travailler avec eux, et ne remet aucunement en cause leur utilité sur la Corse ». Et cela pour diverses raisons. Première d’entre elles: la simplicité. « Nous travaillons en majorité avec des réceptifs, car cela nous simplifie le travail. C’est du clé en main. Nous n’avons pas à chercher les fournisseurs par exemple », indique Karine Héraud du service groupes de Nap Tourisme. Un point de vue partagé par Voyages Marcot: « C’est un vrai gain de temps. Nous avons énormément de demandes à traiter, et cela nous simplifie la vie, car nous n’avons pas toujours le temps de faire du à la carte », explique Sabrina Hans en charge des groupes.
Dans l’entreprise Voyages Moreau, le choix de passer par un intermédiaire se fait aussi pour éviter les mauvaises surprises: « Nous aurions pu travailler en direct, mais cela implique d’être sur place, de tester les restaurants, les hôtels… Et au niveau de la Corse, les hôtels, par exemple, ne sont pas toujours aux mêmes standards que sur le continent. Il est donc utile de faire appel à des gens sur place. La tranquillité n’a pas de prix », indique Catherine Mugot, technico-commerciale groupes.
Seconde raison: le prix. Et ce malgré la marge prise par les réceptifs. « La Corse est une destination particulière. Pour obtenir les meilleurs tarifs, et de plus grandes disponibilités, il est intéressant d’avoir des intermédiaires qui arrivent à obtenir des prix plus intéressants que ceux que nous aurions pu obtenir tous seuls », explique Anne Sophie Lecarpentier, responsable du service groupes autocar à Périer Voyages.
Autre aspect qui n’a pas évolué avec 2013: le fait que la clientèle groupe est toujours autant séduite par la région insulaire, et toujours pour les mêmes raisons: « C’est une destination très recherchée pour ses paysages et son terroir. Elle est toujours vue comme fascinante et attachante », indique Frédéric Marchand (Nationaltours).
Pour preuve: il suffit de regarder les demandes et les séjours réalisés en 2013 par les groupes, et s’apercevoir qu’ils ont concerné en majorité des circuits classiques de huit jours permettant de découvrir la Corse du nord au sud, de Bastia à Ajaccio, en passant par la Citadelle de Corte au centre de l’île, Bonifacio, et les villages de Balagne. De même, comme à son habitude, la destination a attiré dans une moindre mesure pour sa culture et son patrimoine: « Nous avons aussi des demandes pour le musée Fesch à Ajaccio, mais il est vrai que les vieux villages de montagne restent le fer de lance de la Corse », ajoute Frédéric Marchand (Nationaltours). En revanche, si ces circuits restent en tête d’affiche des séjours groupes, force est de constater que les demandes pour des courts séjours se développent. « Même si nous proposons en général des circuits classiques, nous constatons que des groupes demandent des trois ou quatre jours », indique Catherine Mugot (Voyages Moreau).
Conséquence de cette année entre révolutions et continuité: l’offre proposée aux groupes en 2014 sera elle aussi composée de séjours adaptés à la demande, aux côtés des classiques. Parmi les nouveautés, le Groupe Ollandini annonce un circuit « Dolce Vita Club », qui traverse l’île du nord au sud en « limitant les changements d’hôtel », indique Philippe Barbee, responsable du service groupes. Corsicatours, lui, mise sur la nature. « Nous avons lancé en 2013 des circuits basés sur ce thème à destination des groupes qui ont bien fonctionné. Nous allons donc les proposer à nouveau cette année, en les remaniant », indique Olivia Marcillac, responsable groupes. De son côté, Solotour, qui fête ses 25 ans cette année, lance pour l’occasion une offre anniversaire: « Sur un séjour en Haute Corse dans un village club, nous proposons à nos clients autocaristes deux gratuités par tranche de 20 payants », annonce Valérie Girardin, directrice du service production.
D’autres autocaristes et réceptifs ont fait le choix de se concentrer uniquement sur les valeurs sûres, comme les circuits classiques de huit jours, qui rencontrent toujours un vif succès. C’est le cas de l’autocariste Daumin Voyages: « Nous restons sur notre offre actuelle. La seule différence est que maintenant nous proposons des circuits nord-sud avec moins d’arrêts aux hôtels alors qu’avant nous faisions des grands tours. Cela évite aux clients d’avoir à faire leurs valises tous les jours ». Idem du côté de Nap Tourisme: « Nous ne proposons pas de nouveautés car nous travaillons principalement à la carte. De cette manière, nous nous adaptons complètement à la demande du client », indique Karine Héraud.
Si 2013 a été une année charnière, comment se comportera la destination cette année? Même s’il est encore trop tôt pour faire des pronostics sur les 11 prochains mois, certains professionnels du tourisme constatent déjà une petite éclaircie. « Nous avons remarqué une certaine reprise du marché groupe pour cette année 2014 », relève ainsi Patricia Cesbron (Richou Voyages). Tandis que chez Nap Tourisme, il y a « déjà pas mal de demandes, ce qui est plutôt positif, mais nous n’avons pas encore de confirmations. Donc rien n’est sûr pour le moment ». Une tendance timide, encourageante, mais qui doit, bien sûr, encore être confirmée.
Face à la concurrence toujours plus importante au sein des réceptifs programmant la Corse, ces derniers n’hésitent pas à proposer nombre d’avantages aux autocaristes qui choisissent de travailler avec eux. Par exemple, Mondoramas Voyages offre, entre autres, un carnet de voyage détaillé avec des indications précises sur les routes à prendre, les hôtels adaptés à la clientèle groupe, les parkings autocars, etc., qui permet au conducteur de pouvoir « presque » se passer d’un tour leader. Le Groupe Ollandini, quant a lui, propose « un circuit spécifique incluant les traversées maritimes au départ du continent français ou d’Italie, et la possibilité de proposer la location d’un autocar local avec conducteur pour compenser la journée de repos », indique ainsi le tour-opérateur. Enfin, bien entendu, les réceptifs acceptent souvent de réduire leurs prix en fonction de la demande. « Le tarif ne sera pas le même si on nous commande un séjour ou si on nous en commande dix », glisse Eurocorse Voyages.