L’Unesco ne se contente pas de classer châteaux et temples, paysages grandioses et citadelles bien conservées. L’organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture a étendu son aile protectrice aux œuvres immatérielles, aux traditions bien gardées, mais aussi à un patrimoine mémoriel qui ne s’inscrit pas nécessairement dans le paysage. C’est le cas avec « The Family of Man », exposition photographique, à nulle autre pareille, qui a marqué le XXe siècle. « The Family of Man », à sa manière, rend compte tout à la fois de ces traditions répandues de par le monde et de la constance de la condition humaine, par delà les époques, par delà les frontières.
Généralement, les expositions passent, circulent mais bien peu demeurent. Celle-ci, désormais inscrite depuis 2003 au registre Mémoire du monde du Patrimoine de l’Humanité, est désormais réfugiée pour toujours au Luxembourg, au château de Clervaux.
« The Family of Man » – le titre reste non traduit – a été présentée pour la première fois en 1955 au Musée d’Art moderne (MoMA) de New York. « La Famille des Hommes » est à double titre intéressante. D’une part par son sujet, réunir des photographies du monde entier (une bonne soixantaine de pays, même si les États-Unis sont particulièrement présents) autour d’un même thème, la famille. D’autre part par sa propre histoire, la sélection par le photographe et galeriste Edward J. Steichen, Luxembourgeois d’origine, Américain d’adoption, parmi des millions de clichés d’un peu plus de 500 photographies réalisées dans les années 50. La sélection a donc été sévère, mais le propos ne l’était pas moins dans un contexte d’après-guerre: les destins de tous les humains se croisent et suivent la même voie. Les Hommes, entendez les humains, forment une même famille, sont une famille, sont familles. Leurs joies, leurs peines, leurs cultures bâtissent une même œuvre, l’être humain. Certes, il y a là une forme de conservatisme, les moments de la vie sont rythmés par quelques passages fondamentaux auxquels on n’échappe guère de la naissance à la mort, en passant par la rencontre de l’autre et des autres, les années d’apprentissage, les cérémonies produites par chaque culture, le labeur, les divertissements, les souffrances, les petits et grands bonheurs.
En 35 thèmes, c’est la vie qui passe, les émotions qu’elle procure aussi.
C’est sans doute ce qui fait le succès de l’exposition « The Family of Man ». Pendant douze ans, elle a fait le tour du monde, conviant plus de neuf millions de visiteurs à l’époque
Les amateurs de photographie sont bien sûr les plus à même de s’intéresser à « The Family of Man », à l’histoire de cette exposition hors du commun, à celle de son créateur, tour à tour lithographe, galeriste, photographe de mode réputé, mais qui compte aussi parmi les pionniers d’un art qui s’est répandu et transformé au siècle dernier. Edward J. Steichen s’est inscrit dans les courants qui ont traversé l’histoire de la photographie depuis le tournant du XXe jusque dans les années de modernisation accélérée des techniques et des arts, oscillant entre réalisme et mise en scène, mettant le premier en avant le rôle des mannequins.
Mais l’exposition, par delà ses coulisses, est à même de passionner toute âme sensible. Il faut lire dans les yeux, ressentir les gestes, s’immerger dans les paysages pour vivre cette exposition. Chaque photo apporte son lot d’émotions et son flot de pensées. Au Mexique, cette femme enceinte qui regarde demain avec détermination, aux États-Unis, ce bébé en larmes et qu’on console, au Congo belge (c’était son nom à l’époque), ce gamin qui explore la jungle dans les bras de sa mère, au Bechuanaland (devenu depuis le Botswana), ce père qui apprend à son fils à chasser l’antilope, en Sicile et au Japon, ces familles au grand complet qui posent dans leur décor de tous les jours, une maison frustre ou des champs, ces biceps au travail dans les usines et sur les chantiers, ce jeune Allemand chargé de briques sur les épaules, ce mineur gallois encore dans les songes de l’adolescence, cette paysanne soviétique qui éclate de rire, ces divertissements mondains à l’opéra, ces repas de fête en France, ces danses folkloriques en Europe centrale, ces couples enlacés un peu partout, ces soldats perdus, ces processions, ces douleurs, ces prières, ces cimetières, ces consolations, cette humanité qui se réunit aux Nations-Unies et puis la vie qui, inlassablement, prend le dessus, conduit chacun vers son destin, à l’image de l’ultime photo de cette exposition, deux bouts de chou hauts comme trois pommes filant par un sentier à travers la forêt…
Environ 150 000 visiteurs sont venus découvri « The Family of Man ». Le cadre de sa présentation vient tout juste d’être remanié (le musée a rouvert en juillet 2013) pour rester conforme au propos d’origine, conserver et valoriser cette collection exceptionnelle.
La dernière exposition créée par Edward J. Steichen remonte à 1962: « The Bitter Years ». La crise du monde rural dans les années 30 aux États-Unis est ainsi décrite par 200 photos réunies par Edward J. Steichen. Elles sont aujourd’hui présentées dans les friches industrielles de Dudelange, au sein de la galerie « Wassertuerm », installée dans l’ancienne maison de pompage du château d’eau. Comme avec « The Family of Man », c’est sa sensibilité à la condition humaine qui ressort de cet assortiment d’images.