Paris Le cimetière du Père Lachaise est la plus grande nécropole intramuros de la capitale. Quarante-quatre hectares, 15 km de grandes avenues, 5 300 arbres, environ 69 000 tombes, dont une multitude de célébrités, et près de trois millions de visiteurs par an. Balade guidée dans un monde riche de grandes et de petites histoires dans les pas de Bertrand Beyern, conférencier spécialiste des cimetières.
François d’Aix de La Chaise. De celui qui fut le confesseur du roi Soleil, Louis XIV, l’histoire n’a retenu aujourd’hui que son surnom: le Père La Chaise (en deux mots à l’époque). Un surnom lié au plus célèbre des cimetières parisiens, conçu sur l’emplacement d’une maison et d’un parc qu’occupait l’ordre des Jésuites, et dont “l’ouverture” remonte au 21 mai 1804. Un an de travaux aura été nécessaire, sous la direction de l’architecte néo-classique Alexandre-Théodore Brongniart (à l’origine aussi du célèbre palais éponyme, et qui repose désormais dans la 11e division). Dix-sept hectares situés sur l’une des sept collines qui entouraient alors Paris (Mont-Louis) seront transformés par de grands axes sous la forme d’un immense jardin à l’anglaise aux allées accidentées pourvues d’arbres et de plantes aux essences diverses et bordées de sépultures sculptées. Une chapelle a remplacé la maison des Jésuites.
La première inhumation fut celle d’Adelaïde Paillard de Villeneuve, petite-fille d’un porte-sonnette du faubourg Saint-Antoine… On ne sait rien d’elle, sinon qu’elle aurait reposé dans la 42e division. Mais, sa sépulture a disparu. Seule subsiste, dans la même division, celle de son frère cadet, qui fut – entre autres – l’avocat de Victor Hugo. L’écrivain avait souhaité reposer avec sa famille dans la 27e division, mais il rejoindra le Panthéon.
Le cimetière n’eut cependant pas la faveur des Parisiens qui rechignaient à se faire enterrer sur des hauteurs, qui, plus est, hors de la capitale, dans un quartier réputé populaire et pauvre. L’année de son ouverture, le cimetière ne comptait que 13 tombes, 44 l’année suivante, puis 49, 62… pour atteindre 833 en 1812.
Alors pour redorer l’image du Père Lachaise (et ainsi attirer plus de résidents), on y fit venir quelques “people”! En 1817, Paris organise (en grandes pompes) le transfert des dépouilles d’Héloïse et Abélard (amants légendaires du XIIe siècle, réunis dans la 7e division), ainsi que de Molière et de La Fontaine, reposant côte à côte dans deux sarcophages de pierre entourés de grille dans la 25e division (de “supposées” dépouilles, dit-on, un mystère qui reste encore à éclaircir). L’opération est un succès. Dès 1824, le cimetière s’agrandi jusqu’en 1850. De dix-sept hectares, il passe alors à 43.
En 1894 débutent les travaux du columbarium et du crematorium (le premier construit en France et le seul aujourd’hui à Paris), l’ensemble étant composé d’une chapelle de style néo-byzantin et de quatre ailes. Le toit arbore un vaste dôme de briques et de grès, qui sera décoré de vitraux en 1920. Aujourd’hui, le columbarium se compose de quatre niveaux: deux en sous-sols et deux à l’extérieur, et contient 40 800 cases. Toutes aux dimensions identiques, seuls un dessin, une fleur, une photo apposés sur la plaque les distinguent.
À ce jour, le Père Lachaise est le plus vaste des cimetières parisiens (44 hectares). C’est aussi l’un des plus grands espaces verts de la capitale, on y dénombre 5 300 arbres dont le doyen est un érable de Montpellier de plus de 150 ans. Le cimetière est devenu une exposition à ciel ouvert d’art funéraire. La partie la plus ancienne dite “romantique” constitue un site classé depuis 1962, et tous les monuments funéraires antérieurs à 1900, soit environ 30 000, sont inscrits à l’inventaire des monuments historiques. Chaque année, ce sont près de trois millions de visiteurs qui le parcourent pour y croiser les tombes
Tourisme de Groupe l’a suivi lors d’une de ses visites intitulée “Tombes célèbres du Père Lachaise”. C’était un après-midi d’août devant une vingtaine de paires d’yeux brillants et d’oreilles attentives…
Bertrand Beyern se tient au seuil du cimetière pour accueillir ceux et celles qui vont l’accompagner. Un parcours dédié à un “Père Lachaise pour grands débutants”, indique t-il d’emblée de sa voix de stentor. Itinéraire basique à la rencontre d’hommes et de femmes célèbres qui ont marqué leur temps. “Mes promenades ont la reputation d’être longues, mais tant que vous me suivez, je parle”, dit-il amusé, tout en entraînant le groupe vers le columbarium. “Tiens, savez-vous qui est parti comme un cigare un 4 mars 2013?”. Chacun se regarde, s’interroge, fait appel à sa mémoire. En vain. Réponse: “Jérome Savary, acteur, metteur en scène, directeur de théâtre, fondateur du Grand Magic Circus… et amateur de cigares”. Jérôme Savary qui repose désormais au côté du célèbre violoniste, pianiste et jazzman français Stéphane Grappelli. Non loin: Georges Pérec, “vous savez, celui qui a notamment écrit un livre sans jamais utiliser la lettre E”. Et Beyern de s’arrêter quelques minutes sur l’écrivain et verbicruciste. Photos et documents à l’appui, sortis de sa sacoche noire, telle la colombe d’un chapeau de magicien.Plus loin, la case d’Alain Fignon, double vainqueur du Tour de France, disparu le 31 août 2010. “Et regarder le nom sur cette case”, dit-il avec un un léger sourire aux lèvres: Camille Malcuit. “ça ne s’invente pas dans un columbarium”… Dernier regard sur le nom de Zavatta, célèbre homme de cirque.
Direction la 44e division, en empruntant une des nombreuses allées pavées du cimetière. “Je me rappelle y avoir rencontrer Nathan Korb, qui venait se recueillir sur les tombes d’Yves Montand et de Simone Signoret”, enchaîne Beyern, histoire de faire un peu de teasing. Et c’est gagné! Nathan Korb? De son vrai nom Francis Lemarque, auteur compositeur, interprète de la célèbre chanson À Paris, devenue un standard international, repris dans le monde entier. Il repose tout près de Signoret et de Montand, dont les tombes sont abritées par un arbre provenant de leur propriété. Les appareils photos crépitent. 87e division, et 85e du côté de chez Marcel Proust, qui partage sa dernière demeure avec ses parents, son frère et sa belle-sœur.
Plus loin, au croisement des allées, Beyern marque l’arrêt, mais ne fait pas silence. Intarissable en ressuscitant l’histoire du cimetière. Captivant son auditoire à tel point qu’il en est obligé de s’en prendre temps avec humour et répartie à “quelques poissons-ventouses”, des clandestins venus s’intégrer dans le groupe sans y être invités. 48e division. Là où Jean-Charles-Emmanuel Nodier, écrivain et académicien français a élu domicile. Sur sa tombe: des impacts de balles tirées au moment de la Commune de Paris en 1871. Mais que pouvait-il y faire, puisqu’il est mort en 1844… 47e division et un génie: Honoré de Balzac. “Une bête de travail”, souligne Bertrand Beyern, mais aussi “un grand amoureux”. Laure de Berny sera le modèle des femmes qui traversera ses œuvres. Balzac qui fait de l’ombre à son voisin d’en face: le poète Gérard de Nerval. On poursuit par l’imposante chapelle du Duc de Morny (54e division), qui aida son frère à devenir empereur sous le nom de Napoléon III, puis la tombe de l’historien Jules Michelet (52e division), reposant sous une sculpture “le représentant couché tandis que Clio, muse de l’Histoire, veille à son chevet”. 49e division. Le peintre Eugène Delacroix y repose sous un sarcophage en lave noire.
Courte pause à l’ombre des grands arbres. Parenthèse sur l’itinéraire pour quelques explications sur la gestion des cimetières parisiens.
49e division toujours. Là où fut enterrée en mars 2011 l’actrice et comédienne Annie Girardot. Une simple tombe sur laquelle est posée sa photo en noir et blanc. Elle aura pour future voisine la chanteuse Annie Cordy, tout est prêt. En se faufilant entre les tombes, on rejoint alors la 44e division pour trouver Allan Kardec, le fondateur du spiritisme. “Il est le défunt le plus fleuri du Père Lachaise. Son monument est un dolmen au dessous duquel se trouve son buste que les adeptes viennent invoquer en apposant la main sur l’épaule gauche de l’effigie”. Quelques divisions et un petit chemin verdoyant plus tard: le sculpteur Pradier, qui – pour la petite histoire – connut les charmes de Juliette Drouet avant qu’elle ne devienne la maîtresse de Victor Hugo. 25e division. Voici ceux qui ont contribué à la notoriété du cimetière, Molière et La Fontaine. Et à quelques pierres tombales de là: Alphonse Daudet, voisin de division de Parmentier, dont les plants de pomme de terre autour de sa tombe rappelle qu’il vanta sa consommation. 97e division où git l’interprète de L’Hymne à l’amour, Edith Piaf. Elle fut rejointe dans sa tombe par son dernier mari, le chanteur Théo Sarapo, mort dans un accident de voiture, avec qui elle avait interprété À quoi ça sert l’amour… À côté de celle dont on commémore cette année les 150 ans de la disparition, Henri Salvador. Lui aussi inhumé avec sa première épouse Jacqueline, qui à ses débuts fut aussi son impresario. Le monde de la chanson toujours avec celui qui fit monter sur scène nombre d’artistes: Bruno Coquatrix, directeur du célèbre Olympia à Paris. « Il mourut d’une crise cardiaque en apprenant la mort de Ray Ventura ».
Une petite montée, un chemin de traverse, quelques marches. 39e division. À cette adresse: Murat, Massenat…, maréchaux de Napoléon, et l’auteur du Mariage de Figaro, Beaumarchais. 28e division. En terre des Pharaons avec l’égyptologue Champollion, le déchiffreur des hiéroglyphes. 6e division. On bascule vers la tombe la plus fréquentée, entourée de barrières anti-émeute, celle du chanteur des Doors, Jim Morrison mort en 1977. “Il a été enterré en huit minutes! Son buste fut volé en 1988, et les fans se relaient d’une année sur l’autre tout en demeurant indifférents aux autres tombeaux”, regrette Beyern. À quelques pas de là, moins de monde pour honorer l’ancien ministre de l’Intérieur de Louis Philippe, Casimir Périer. Un homme “bourdonnant d’idées”, glisse Beyern, en raison du nid d’abeilles installé sur la tête de sa statue. 13e division: le chanteur Alain Bashung et sa pierre tombale striée comme l’étaient les 33 et 45 tours. 11e division. Musique toujours, mais cette fois classique avec Frédéric Chopin, dont le cœur repose à Varsovie. “La tombe la plus photographiée”. 10e division. L’herbe a envahi l’emplacement. Une tombe à l’abandon? Non. C’est celle de monsieur Cyclopède, l’humoriste Pierre Desproges. “Ses cendres sont éparpillées sur ce petit carré de jardin sauvage entouré de grilles noires”. Contrastant avec la tombe polie d’en face de Michel Petrucciani, pianiste et compositeur de jazz français. 14e division où sont désormais réunis dans la mort les amoureux Abelard et Héloïse. Mais, une cloche retentit. Pour qui sonne le glas? Le Père Lachaise va fermer ses portes. Déjà!
Outre les tombes, le cimetière abrite des monuments dédiés aux combattants étrangers morts pour la France durant la Grande Guerre, à la mémoire des déportés victimes des camps de concentration et d’extermination, en hommage aux victimes de catastrophes aériennes, aux travailleurs municipaux de la ville de Paris…
Le Père Lachaise est situé dans le XXe arrondissement de Paris. L’entrée principale se trouve au numéro 30 du boulevard Ménilmontant, face à la rue de la Roquette. Le cimetière est accessible tous les jours, toute l’année.
Bertrand Beyern organise nombre de visites guidées, classiques et thématiques au Père Lachaise, mais aussi aux cimetières de Montmartre, Montparnasse ou encore Passy.
Entre Christopher Lee et Dominique de Villepin, le bonhomme impressionne. Cheveux argent et regard azur, stature imposante, impeccablement costumé avec son indémodable sacoche de médecin, une boîte à malice à l’ancienne d’où il tire documents, photos ou autres chansons enregistrées pour illustrer ses visites, Bertrand Beyern se qualifie lui-même comme un « enfant de la dalle » ou un « nécrosophe ». À mi-chemin entre le comédien et l’historien.
La voix grave qui porte loin, le sens de la formule, les références littéraires et une mémoire infaillible auraient pu porter le quadra, d’origine normande, au fronton des théâtres parisiens. Mais sa passion est ailleurs. Dans les allées et divisions du Père Lachaise, son cimetière préféré. À 15 ans déjà, il rédigeait des fiches de tombes, horrifiant ses petits camarades de classe. Étudiant en anthropologie littéraire, il se voit refuser le financement de sa thèse sur le Père Lachaise. Importe peu. Sa passion, il l’expose plus largement lors de l’émission télé de Julien Lepers: « Questions pour un champion ». Et le jeune homme ne laisse pas le public de marbre. Devant l’engouement suscité, il enterre définitivement sa thèse, et se lance à corps perdu dans ses visites de cimetières. Le talent aidant, il fait mouche. Développant ses thématiques originales et décalées, mais toujours de haut vol: « Le Père Lachaise érotique », « safari nécropolisson », de Victor Noir à Oscar Wilde, « Assassinés et assassins », de Pierre Goldman à Stavisky, « L’humour noir », de Pierre Dac à Desproges, le Normand embaume son auditoire par son érudition et sa verve. Du cimetière Montparnasse à celui de Passy, exhumant, à l’ombre des grands arbres et à l’écart des chemins trop fréquentés, des tombeaux rarement présentés au public, il fait paraître, entre autres, Mémoires d’entre-tombes, journal d’un enfant de la dalle, en 1997 (réédité en 2006), et Carnets de dalle (2011) aux éditions du Cherche Midi. Il fera même une apparition dans la bande dessinée Pierre Tombal, et sera l’invité d’honneur de Philippe Bouvard, aux « Grosses têtes », sur RTL, en 2011. Amoureux des cimetières et de leurs histoires, l’écrivain-conférencier ne tarit pas de bons mots sur le Père Lachaise et le XXe arrondissement parisien qui l’abrite: « Le seul arrondissement “vivable” à Paris », selon lui.
Mort de rire.