Italie En Sicile, antiquité, passé normand, volcanisme, culture populaire et balnéaire se côtoient à l’ombre d’une mafia de plus en plus contrée. Une diversité qui la hisse parmi les destinations qui peuvent plaire à tous.
Pour découvrir la plus grande île de la Méditerranée, la Sicile, on en fait le tour, même le « grand tour ». Il faut d’abord saisir la voix, l’appel de la Sicile dans le tonnerre de l’Etna ou les vociférations des marchés, dans le vibrato d’une guimbarde ou les citrons ballant sous le scirocco.
On entre le plus souvent par Palerme. Phéniciens, Arabes, Normands, Espagnols, Italiens venus du nord, tous ont laissé leur empreinte sur ce port mythique. Les circuits lui consacrent une journée, un minimum il est vrai, mais hormis la chapelle Palatine et la cathédrale, on se contente d’admirer les édifices de l’extérieur.
Au milieu de rues qui hésitent entre immeubles cossus et maisons bardées d’échafaudages, le centre rassemble la plupart des monuments d’avant le Risorgimento. Pour point de repère, les Quattro Canti, quatre personnages qui pointent les différents quartiers avant d’admirer la fontaine Pretoria, destinée à une villa de Florence et que les hasards de l’Histoire font atterrir ici, imposant ses niaiseries érotisantes à des Palermitains qui ignorent tout du libertinage des Toscans. Le défilé des lieux de culte peut débuter. La cathédrale, ancienne église byzantine et ex-grande mosquée, dégage une harmonie étonnante qui unit art arabo-normand (la synthèse faite par un occupant venu de Bayeux entre plan gothique, murs islamiques et mosaïque byzantine), gothico-catalan et dôme néo-classique. À l’intérieur, le baroque a supplanté le médiéval. Arabo-normande aussi, c’est à l’amiral Georges d’Antioche que l’on doit les trois coupoles de la Martorana. Sous les orangers, cinq dômes rouges: pas de doute, l’église Saint-Jean-des-Ermites est l’œuvre de maçons islamisant.
Autre figure palermitaine: le palais des Normands, robuste bâtiment effrité, abrite le Parlement de la région autonome de Sicile. Seule partie accessible, la chapelle Palatine avec ses mosaïques byzantines et frises musulmanes du plafond de bois protégées par un christ en majesté. Mais Palerme c’est aussi la vie, brouillonne et bruyante, à laquelle on se mêle, entre parfums de café et puanteurs de poisson, sur les marchés de Capo ou de Ballaro. Le nord-ouest déroule les bâtiments de style Liberty comme la Villa Malfitano ou le théâtre Massimo, un des plus beaux d’Italie, bâti sur un cimetière de nonnes. Sur la rue Notarbartolo, un arbre peint signale l’endroit où vivait le célèbre juge Falcone, qui paya de sa vie d’avoir lancé la mode des "repentis". À l’ouest place à un urbanisme des années soixante où s’est glissé un des lieux des plus intrigants, la Zisa, Un gros parallélépipède de calcaire blond commandé par le Normand Guillaume Ier et que la couronne d’Espagne a estampé de ses armoiries. Dans ce palais, des relents d’Alhambra, avec des niches à stalactites entourant la fontaine ornée de carreaux de faïence.
À huit kilomètres au-dessus de Palerme se dresse le vieux château normand de Monreale. On y retrouve ce cocktail foudroyant d’architectures islamique, byzantine et romane avec des murs couverts de mosaïques dorées, toujours à la manière grecque, dont les canons éclatent dans le Christ Pantocrator du chœur. De l’abbaye bénédictine, ne subsiste que le cloître du XIIe siècle, à l’influence islamique. Le soleil décline, moment idéal pour grimper sur le mont Pellegrino, sanctuaire de sainte Rosalie, la divinité tutélaire de la ville d’où on bénéficie d’une fabuleuse vue sur la baie.
Une belle route au sortir de la capitale, une bifurcation vers l’intérieur et voici Ségeste. Avant de s’helléniser, c’était la capitale des Elymes, une puissante peuplade autochtone. Son temple dorique, inachevé, dégage une atmosphère des plus romantiques. Le site est généralement couplé à Erice, hameau médiéval planté sur son éperon rocheux à 750 m d’altitude: des remparts épais, percés de portes médiévales ouvrent sur des maisonnettes blanches et fleuries. Le château menace de s’écrouler mais on pénètre toujours dans le magnifique ensemble formé par la cathédrale et son campanile. Une trentaine de kilomètres et voilà qu’apparaît Tràpani qui doit sa fortune à sa rade bien abritée. Un éventail d’avenues s’élance de toutes ses enseignes pour basculer dans un dédale de ruelles. Mais son vrai trésor est au sud, dans l’étendue envoûtante de ses marais salants créés par les Romains. L’arrêt photo est un minimum, et rares sont ceux qui prennent le temps d’entrer dans ce monde double et miroitant avec, en toile de fond, les forts, le lazaret, et une ligne de moulins à vents, tout droit tombés d’un livre d’enfant.
De militaire, Sélinonte, cité grecque stratégique fondée au VIIe siècle avant notre ère, devint intello, avant qu’Hannibal ne la rase et lui lègue son lustre d’autant plus impressionnant que les colonnes renversées montre mieux encore leur dimensions gigantesques.
La journée s’achève sur une étape maritime, à Sciacca par exemple, vieille station thermale, ranimée par les nombres hôtels club qui la bardent. Le soir, on y guette le retour de pêche des chalutiers.
On fait généralement l’impasse sur la ville actuelle d’Agrigente aux maisons empilées comme des cubes pour se concentrer sur la vallée des Temples (Jupiter, Concorde, Castor et Pollux et Junon sont les plus commentés). C’est la dernière fondation grecque de Sicile. Gâtée par la fortune et dopée par des tyrans ambitieux, elle prend son indépendance vis-à-vis de la mère-patrie, avant de tomber en décadence, au Ve siècle, puis de capituler devant Hannibal.
Place aux Romains, à la villa du Casale à Piazza Armerina et son ensemble unique (3 500 m2!) de mosaïques aux thèmes de la danse ou de la chasse, des vendanges ou de la pêche autour des travaux d’Hercule.
On vire ensuite vers Syracuse. Fondée par les Corinthiens au VIIIe siècle avant notre ère, un temps cité la plus influente de l’île, elle fut détruite par les Arabes en 878. Cette ville XIXe taillée au carré sacrifie le quart de sa surface aux sites archéologiques. Si la plupart des latomies – ces carrières qui fournirent la pierre à tous les urbanistes antiques – sont fermées pour raison de sécurité, on visite néanmoins celle du Paradis où se tend l’Oreille de Denys, une anfractuosité en escargot, dont la forme amplifie le moindre chuchotement. Un peu plus loin, l’un des plus grands théâtres du monde grec vit Eschyle jouer ses meilleures pièces. L’amphithéâtre romain lui, est construit… à la grecque, en économisant sur la maçonnerie et mettant à profit le relief naturel. On rejoint ensuite le Castello Eurialo et ses magnifiques remparts, immuable sentinelle au-dessus du port. Ce port dont on enjambera le pont qui sépare Ortygie de la terre ferme. On s’attarde à la cathédrale érigée au VIIe siècle et renforcé d’une façade aux puissantes colonnes au XVIIIe, on s’extasie devant la taille impressionnante du temple d’Apollon et l’on s’amuse de la fontaine d’Aréthuse qui, située au niveau de la mer recrache pourtant de l’eau douce.
Avec son image de fille légère, de ville aux riches corsi et ruelles louches, Catane bénéficie d’un tour d’orientation pour admirer le port, la fontaine de l’Éléphant, le théâtre Bellini, le château Ursino édifié par l’inévitable Frédéric II mais aussi la cathédrale et les ruines romaines des thermes Achilliens.
Il est temps de rejoindre l’Etna: bus et voitures ahanent jusqu’à 1 800 m. Là, on crapahute entre les cratères éteints des monts Silvestri et la coulée de lave cuvée 2001. L’ascension au cratère central, à 2 800 m reste en option.
Quant à Taormine, elle s’est essentiellement reconvertie au tourisme de luxe sur fond d’Etna. La vue sur la mer ionienne depuis son théâtre est une des plus extraordinaires du pays. Les portes médiévales encadrent le Corso Umberto, véritable fil conducteur de toutes les merveilles monumentale que sont le palais Corvaia, l’abbaye fortifiée de Badia Vecchia et l’incontournable cathédrale.
La fin du voyage approche, on transite parfois par Castelbuono, byzantine aux nombreuses églises, on grappille un tour de Messine, avec son fort espagnol rondouillard, sa cathédrale normande et son horloge astronomique. Le « grand tour » peut s’achever sur la cathédrale de l’ancienne cité fortifiée de Cefalù, chef-d’œuvre de l’art arabo-normand.
« Non au pizzo », un « impôt » extorqué par la mafia auprès de 80 % des commerçants, est, en substance, le message de l’association Addiopizzo. Elle organise des circuits à Palerme et dans le nord de la Sicile en partenariat avec plus de 700 adresses – trattorias, bars, magasins – qui refusent de payer cette taxe inique.