Espagne Enchâssées entre Galice, Castille-et-León et Cantabrie, frangées par l’océan Atlantique et cuirassées par les pics d’Europe, les Asturies ont su résister aux invasions, y compris celles du tourisme de masse.
Pas franchement la plus connue des régions ibériques, Les Asturies – dernier bastion de l’Espagne wisigothique – a été la première du pays à se doter d’un logo touristique en 1985. D’Oviedo la Celtique à Villaviciosa et son pont romain, d’Avilès et son centre d’art érigé par Niemeyer aux fameux pics d’Europe, et leurs gorges profondes, la découverte est variée. Jusqu’aux traditions culinaires, largement vivaces.
On atterrit à une poignée de kilomètres d’Avilès, à mi-chemin entre Giron, la plus grande agglomération de la province, et Oviedo, la capitale. Port de pêche et centre sidérurgique, cette ville côtière joliment désordonnée offre deux visages. La vieille ville autorise toutes les flâneries: on part à l’assaut des rues piétonnières qui grimpent, on zigzague entre les arcades qui scandent balcons colorés et bow windows de guingois, on joue à saute galets sur les places pavées. Véritable condensé de patrimoine architectural, la cité dévoile ici le cachet des maisons coloniales des Indianos, ces émigrants rentrés à la fin du XIXe siècle d’Amérique après y avoir fait fortune. Contournant la grand-place où siège l’hôtel de ville voici, sur les berges de la rivière, l’étonnant centre cultuel Niemeyer: l’ultime ouvrage de l’architecte brésilien en Espagne se dresse tout en courbes légères et couleurs vives. La visite guidée permet d’en découvrir l’auditorium, la coupole, la tour et les expositions.
Des banlieues industrieuses annoncent Oviedo, la capitale du royaume des Asturies d’abord, de la province aujourd’hui. Car, c’est toute l’histoire de la principauté qui transpire ici. Ambiance celtico-médiévale pour le vieux quartier quadrillé d’une centaine de rues piétonnières: on prend comme point de repère la tour de la cathédrale, flamboyant de tout son gothique. Il n’est pas rare d’y croiser de nombreux Jacquet, les pèlerins en route pour Compostelle, venus tourner deux fois la clé tenue par une statue de Saint-Pierre, elle ouvrirait, dit-on, les portes du paradis! Conduits par les coquilles saint-jacques de laiton encastrées dans le sol, on se promène, de l’université aux musées, de palais en églises, de place en place. Duel XVIIIe entre la mairie et l’église Saint Isidore sur celle de la Constitution; bataille de façades coloriées de bleu et de rouge sang, d’ocre et de vert tendre sur la place Trascorrales; un élégant bâtiment à la Eiffel, tout de fer et de verre: c’est la place de la Fontaine et de son marché. On s’installe à la terrasse d’un des nombreux bars à cidres concentrés autour de la rue Gascona, avant de déambuler dans l’ancien couvent Saint-Vincent qui revisite l’art asturien de la préhistoire au wisigothique, du romain au roman. Pour se faire une idée de cet art pré-roman, unique en Espagne, il faut se hisser jusqu’à la colline où resplendissent deux petits bijoux héritiers des Wisigoths et des Arabo-musulmans; l’église de Sainte Marie à la crypte émouvante et Saint Michel de Lillo et ses bas-reliefs.
Mais revenons au centre-ville. Les palais de Toreno et Camposagrado marquent une invisible frontière avec les quartiers plus récents – ils datent tout de même de la fin XIXe siècle – érigés autour du poumon vert d’Oviedo, le parc de Saint François. En passant devant le siège du conseil général, le guide rappelle avec fierté que Letizia, épouse du prince Philippe, l’héritier du trône d’Espagne est née à Oviedo et que les époux portent traditionnellement les titres de prince et de princesse des Asturies. Autre curiosité de la ville: les statues qui surgissent au détour d’un carrefour, d’un parc. La Maternité de Botero sur la place du théâtre municipal a été supplantée, en célébrité, par celle d’un certain Woody Allen. Un hommage rendu au réalisateur new-yorkais qui, tombé amoureux d’Oviedo, y tourna une partie de Vicky Cristina Barcelona en 2007. Mais le symbole du XXIe siècle de la capitale, c’est ce drôle de palais des congrès, que son architecte le valencien Santiago Calatrava décrit comme un œil orné de cils, visible de presque toute la ville.
C’est d’Oviedo, palpitant au cœur des Asturies et base idéale pour rayonner, que l’on part à l’assaut des nombreuses richesses naturelles de la province. La chaîne cantabrique y délivre en effet une partie des somptueux paysages du Parc national des Pics de l’Europe. On y croise des chamois souvent, des asturcones – poneys originaires de la principauté – parfois l’un des 1000 loups ou plus rarement l’un des 80 ours. Culminant à 2 648 m, ils se penchent sur ces hameaux dont les ans n’ont pu altérer l’authenticité. Pour preuve les greniers communaux, hissés sur les pegallos, piliers de bois ou de pierre pour éviter la ruée des rongeurs. Autrefois remplis de céréales, ils sont désormais séchoirs à jambons, poulaillers ou même chambres d’hôtes! Glissé entre les rivières Sella et Güeña, le village de Cangas de Onís est une étape de choix. Tant pour son histoire que pour sa situation stratégique. Berceau de la conquête de l’Espagne musulmane stoppée ici dans son expansion, elle clame avoir été la première capitale des Asturies. C’est ici, au VIIIe siècle, que Pélage, le premier roi des Asturies, inflige aux musulmans une cuisante défaite, lors de la bataille mythique de Covadonga. Il fut aidé, clame-t-on, par l’apparition de la Vierge, et on érigea donc, sur ce site extraordinaire, une église, site important de pèlerinage. On poursuit de terrains rocailleux en défilés vertigineux en passant par deux étendues bleu marine, les lacs d’Ercina et d’Enol.
Les Asturies, c’est aussi la côte verte, qui doit son nom tant aux reflets de l’océan qu’aux cultures environnantes. À commencer par les eucalyptus, rapportés par les Indianos d’Amérique et qui ponctuent notamment la jolie route entre Villaviciosa et Lastres. La première se prélasse au bord de l’estuaire et s’enorgueillit de la visite en 1517 du futur Charles Quint. Quant au village de Lastres, aux maisons agrippées à la falaise, il constitue une halte de choix pour une baignade revigorante suivie d’une mijotée de palourdes aux fèves, spécialité des pêcheurs asturiens. Car un circuit en Asturies ne peut faire l’impasse sur la cuisine authentique saupoudrée de produits d’Appellation d’Origine Protégée ou d’Appellation d’Origine Contrôlée.
Comme fil conducteur, le cidre érigé en art de vivre y trace sa route. Combinaison de la fermentation de pommes amères, acides et douces, on le savoure dans l’un des multiples chigres (bars à cidre) d’Oviedo, ces pubs version espagnole souvent décorés de fûts de bois, à la maison Tatayugo dans la plus vieille cidrerie à Avilès ou directement dans les llagares, les lieux de production émaillant toute la province et accueillant volontiers les groupes. On le sert à la façon du thé marocain – la bouteille placée haut et le verre légèrement penché – non pour le folklore, mais pour faire mousser la boisson et la charger d’air. Puis on le boit cul sec, pour en savourer le piquant et l’amertume si particulière. Autre gloire asturienne, la fabada, cousine du cassoulet, préparée avec des fabes – des haricots blancs – accompagnés de chorizo, de boudin, d’épaule de porc et de lard fumé. Mais le roi incontesté de la région, c’est le fromage, avec pas moins de 42 appellations contrôlées. Le bleu vert du Cabrales mêle lait cru de chèvre, de vache et de brebis. Il doit son goût piquant et son odeur prégnante à sa maturation dans les grottes de montagne. Le Gamoneu, mêle aussi les trois laits mais se distingue par sa saveur fumée. Le Casín, moulé à la main se reconnaît à sa légère amertume. L’Afuega’lpitu enfin, élaboré à partir de lait de vache coagulé séduit ceux qui aiment les saveurs vraiment très marquées. Dans le dialecte local, son nom signifie « étouffe poulet »! On en trouve quasiment partout, mais le mieux pour les goûter reste le marché aux fromages de Cangas de Onis. Pour les amateurs de douceur, retour à Oviedo et ses Carbayones. Le carbayón était l’affectueux sobriquet donné à un chêne centenaire de la rue Uría. Scié en 1879 afin de prolonger la rue, les habitants en perpétuent le souvenir à travers une pâtisserie aux œufs et aux amandes dont la boutique Camilo de Blas s’est fait la spécialité.
Pepin est un Asturien, un vrai. À deux pas de Cangas de Onís, il fait découvrir, en groupe, la vie traditionnelle régionale, présente les animaux de race autochtone, s’attarde pour une dégustation dans sa cave à cidre avant de convier ses visiteurs autour d’un repas délicieux autant qu’authentique: soupe épaisse, boudin aux céréales, chorizo au cidre, omelette, bœuf fondant, et ce flan, si gourmand, préparé par sa maman. Bon à savoir: Pepin s’est associé à un Français, Karlos Seys, accompagnateur en montagne qui propose des circuits rando pour des minigroupes de quatre à 12 personnes dans la région.