À juste titre, le Centre Titanic de Belfast est aussi surnommé « Titanic, The Experience ». Parce que c’est à un vrai voyage qu’il convie ses visiteurs. Un voyage au tournant du XXe siècle, qui se vit et se ressent. Captivant.
Surtout ne pas croire que le Titanic Belfast, musée (mais est-ce bien le bon terme en l’occurrence?) inauguré l’an dernier pour le centenaire de la disparition du célèbre paquebot construit aux chantiers navals Harland & Wolff, est réservé aux fans de Céline Dion et de Leonardo di Caprio. Même les visiteurs les plus hermétiques aux grands spectacles hollywoodiens seront emballés par cette expérience hors du commun promise par le Centre Titanic de Belfast.
En pénétrant dans le bâtiment ultra-moderne évoquant la proue d’un navire, le visiteur ne sait pas encore qu’il fera plus que traverser l’Atlantique, qu’il remontera le temps pour plonger aux débuts du XXe siècle. Le voilà d’un seul coup happé par l’effervescence d’un Belfast bouleversé par la Révolution industrielle de la fin du XIXe siècle.
Contre toute attente, le Centre Titanic ne raconte pas seulement l’histoire d’une tragédie archi-connue, il fait remonter à la surface toute une époque, le dur labeur des ouvrières et ouvriers des usines, filatures et chantiers navals qui bourgeonnent dans la capitale de l’Ulster, les ségrégations sociales effectivement dignes du XIXe siècle, les conditions de vie tout droit sorties d’un roman de Charles Dickens. Cette histoire-là, d’une Irlande du Nord à peine sortie de ses grandes famines dévastatrices, qui quitte en masse la campagne pour trouver en ville de quoi vivre, survivre même, en s’employant dans les filatures de lin pour les femmes et les enfants, dans les chantiers navals et sur les quais pour les hommes, cette histoire-là résonne encore aujourd’hui. On l’entend bruire dans le cliquetis des minables ateliers de textile du Bangladesh contemporain ou dans les dortoirs des zones industrielles où s’entassent les ouvriers chinois. Ce qui émerge au premier niveau du Centre Titanic dont les étages évoquent les ponts d’un paquebot va bien plus loin que Belfast. Comme un phare sur l’immensité noire de la mer, sa portée est universelle. L’émotion ne jaillit pas seulement devant le naufrage, elle surgit en trempant directement le visiteur dans l’ambiance d’une ville qui apparaît comme une terre promise pour des paysans sans rien, juste une progéniture à nourrir et des bras à louer, suscitant tant d’espoirs mais broyant aussi les rêves et les gens.
Le Centre Titanic de Belfast convie aussi ses visiteurs à pénétrer dans les chantiers navals, parmi les plus importants du monde à l’époque, avec des cales sèches et des quais de dimension record pour pouvoir construire les géants des mers. Un astucieux voyage suspendu, à la manière d’un grand huit de parc d’attractions, les loopings et la vitesse en moins, emmène les passagers de ces nacelles à travers les étapes de la construction du plus célèbre des paquebots. Quelque 3 000 ouvriers ont participé à sa construction. En soi, il était un rêve, tout comme son frère l’Olympic, son sistership, construit juste à côté. Mais la tragédie n’a fait entrer dans l’histoire que le Titanic, paré il est vrai de tout ce que l’époque pouvait proposer comme luxe ou comme visions sociales avec des aménagements différents selon la classe des cabines et les populations qu’il allait transporter vers l’Amérique. Les visiteurs ressentent là aussi aisément l’enthousiasme des investisseurs et des ingénieurs, les ambitions des hommes d’affaires, les désirs à tous les niveaux de se surpasser, d’aller au-delà de ce que l’on savait déjà faire, depuis la conception, les plans du navire, l’ingéniosité de sa conception jusqu’à la pose de millions de rivets pour que des tôles tiennent ensemble et assurent l’étanchéité de ce géant des mers. Cette fierté quibaigne les chantiers navals Harland & Wolff imprègne concrètement les visiteurs admiratifs, presque associés à la construction du Titanic jusque dans les moindres détails, avec force vidéos, photos, objets et matériels d’alors. De quoi ravir tous les amoureux de la mer et de la marine.
Et puis le rêve devint réalité. Les visiteurs font connaissance avec les passagers et le personnel embarquant sur le paquebot pour le voyage inaugural, une traversée que la plupart d’entre eux savaient sans retour, mais n’imaginaient certainement pas à quel point elle serait définitive. Là encore, le Centre Titanic de Belfast embarque ses visiteurs en leur faisant partager les espoirs des passagers du paquebot. L’Amérique, c’était plus qu’un continent nouveau, c’était un avenir plus beau, c’était s’arracher aux siens et à son passé pour se réaliser et concrétiser ses rêves, c’était le possible quand plus rien ne semblait l’être, la porte de sortie d’une Europe sans lendemain, la porte d’entrée pour un futur forcement meilleur.
Le choc. Un iceberg. 23h40 le 14 avril 1912. Le géant des mers éventré. Cinq de ses 16 compartiments inondés. L’eau glacée. Les canots à la mer, pas assez nombreux, pas tous remplis non plus. 1 517 disparus. 713 survivants, récupérés par le Carpathia. Le choc, barrant la une des journaux vendus à la criée par des moineaux échappés d’une école qu’il fréquentait peu dans les rues de Belfast, de Cherbourg ou de New York. Le rêve enfoui sous l’océan, quelque part au large de Terre-Neuve. Sirènes, communications en morse et autres échos de la tragédie plongent les visiteurs dans la stupeur. Puis dans la méditation. Les mythes et les légendes nés de toute cette histoire forgée à Belfast et offerte au monde entier, avec ses vérités et sa fiction, ramènent le calme dans les esprits. Des images inédites finissent d’emporter les visiteurs au fond de l’Atlantique, presque toucher du doigt les rêves qui s’y sont noyés.
Plus qu’un navire de légende, c’est une histoire de promesses que raconte le Centre Titanic de Belfast. Lui au moins fait plus que tenir les siennes: il donne à vivre l’utopie, version XXe siècle.