Europe Premier conflit mondial, la guerre de 14-18 a particulièrement ravagé les régions voisines des empires centraux ou celles qui leur avaient été intégrées. C’est le cas dans les Balkans, d’où tout est parti en 1914, dans les Dardenelles, les Pays baltes, mais surtout en France et dans l’Ouest de la Belgique. Dans les « champs d’honneur » des Flandres sont tombés plus de 600 000 soldats. Toute la région s’en souvient. En Belgique, à Sarajevo et en Allemagne, le Centenaire comme il se prépare.
Destins croisés. Le premier conflit mondial a ceci de particulier qu’il a jeté pour la première fois les uns face aux autres, les uns avec les autres, des soldats venus de partout. Dans les champs de Flandre-Occidentale sont tombés plus de 600 000 d’entre eux, 400 000 autres ont été blessés. Ils venaient de Belgique, de France, d’Angleterre, d’Allemagne, mais aussi du Canada, d’Australie, de Nouvelle-Zélande, du Sénégal, d’Afrique du Nord, plus de 50 nations différentes. Et ils ont tenu, laissant ce coin du Westhoek, au nord de Lille, libre, alors que les Allemands occupaient le reste de la Belgique. Libre mais méconnaissable, complètement dévasté et retourné par les obus et les tranchées, l’inondation défensive des terres et les offensives multiples.
Le « Saillant d’Ypres » n’a guère connu de répit, ni d’année sans bataille de 1914 à 1918. La première d’entre elles, celle de l’Yser, et, à peine plus au nord, a bloqué l’offensive allemande engagée dans une « course à la mer », protégeant du même coup les ports français si proches. La guerre de mouvement se stabilisa sur cette ligne de front. Mais pour tous les belligérants, ce fut toujours l’enfer. De guerre lasse, si l’on peut dire, le jour de Noël 1914 donna lieu à des scènes surréalistes où les soldats des deux bords fraternisèrent, partageant maigres rations et chants de Noël. Mais une deuxième bataille se profile en 1915, toujours pour prendre Ypres… ou la défendre. La guerre des tranchées commence, mais surtout, pour la première fois, les Allemands emploient des gaz toxiques, à base de chlore, contre les régiments canadiens et coloniaux positionnés à Gravenstafel le 22 avril et à St-Julien deux jours plus tard.
C’est au cours de la troisième bataille d’Ypres qui s’étira d’août à novembre 1917 qu’un autre gaz toxique, le gaz « moutarde », a été utilisé, contre les Canadiens encore, les Britanniques et les Français venus en renfort pour tenir le village de Passendale (Passchendaele). Rebelote en avril 1918 quand les troupes allemandes, gonflées des soldats revenus du Front de l’Est après le traité de Brest-Litovsk qui met fin aux hostilités entre l’Allemagne et la Russie devenue soviétique, reprennent l’offensive, face aux Belges qui tenaient le nord d’Ypres, aux Portugais qui résistèrent à quatre divisions allemandes en y payant un prix très lourd, aux Britanniques et aux Français qui défendaient le mont Kemmel. Cette Bataille de la Lys est la quatrième et dernière que dut subir le Saillant d’Ypres, « The Flanders Fields » pour les Britanniques et les soldats venus de tout le Commonwealth.
« Au Champ d’Honneur, les coquelicots/
Entre les croix de lot en lot/
Qui marque leur place; et dans le ciel/
Les alouettes chantent encore courageusement, volant/
Leur rare chant mêlés au sifflement des fusils. »
Le poème du lieutenant-colonel canadien John MacCrae In Flanders Fields (Au Champ d’honneur en français) est devenu emblématique de l’histoire de la Première Guerre mondiale dans cette région. Il a même donné son nom au musée établi dans l’ancienne halle aux draps d’Ypres. Un passage obligé pour quiconque s’intéresse à l’Histoire et à ce qu’elle nous enseigne.
Entièrement rénové en 2012, ce musée est aussi un modèle d’intelligence dans ses partis pris et ses présentations.
Destins croisés encore en ce musée, mais entre les générations cette fois. Celles de 14-18 parlant à celles d’aujourd’hui.
« À vous jeunes désabusés,/
À vous de porter l’oriflamme/
Et de garder au fond de l’âme/
Le goût de vivre en liberté./
Acceptez le défi, sinon/
Les coquelicots se faneront/
Au Champ d’Honneur./ »
C’est cette confrontation que propose la visite du musée, par l’utilisation de toutes les techniques modernes de présentation et par le choix de personnaliser le récit. La scénographie permet de suivre des personnages, d’écouter des acteurs en tenue d’aujourd’hui redire leurs mots d’alors. Avec cent ans d’écart, c’est comme si les générations se parlaient dans un miroir. Il est aussi possible de suivre le destin de soldats venus de sa propre région, de les voir survivre dans la boue des tranchées ou secourir des blessés selon le rôle endossé par chaque visiteur.
En grimpant au sommet du beffroi, c’est le paysage qui entre en scène, dernier témoin des batailles d’Ypres, transformé, marqué à tout jamais alors que la ville a été reconstruite à l’identique, malgré le souhait de Churchill de la laisser en l’état en guise de témoignage pour les générations futures. En complément de celui d’Ypres, une visite au musée-mémorial Passendale 1917 à Zonnebeke donne à voir la vie dans les tranchées qui ont été conservées.
Destins croisés toujours quand, chaque soir à 20 h depuis 1928, retentit sous l’arche du mémorial de la Porte de Menin, à Ypres, « The Last Post », la sonnerie aux morts des armées du Commonwealth et que des écoliers et lycéens britanniques ou d’ailleurs viennent déposer fleurs et gerbes aux dizaines de milliers de soldats laissés sans sépulture.
Des sépultures, il n’en manque cependant pas dans les environs d’Ypres. Les victimes françaises ont généralement été rapatriées dans le village de leurs ancêtres, mais plus de 4 700 soldats français reposent à la nécropole Saint-Charles de Potyze. D’autres cimetières encore, comme celui de Lijssenthoek, qui porte près de 10 800 noms. Un nouveau centre de documentation permet là aussi d’y découvrir, portraits photographiques à l’appui, l’histoire personnelle de ces destins croisés. Pour l’éternité dans les champs des Flandres.