Initiative La seule expression "visite guidée" fait parfois fuir un certain nombre de touristes. Moderniser leur fond comme leur forme pourrait les rendre attractives pour tous. Certains s’y essayent.
En 2002, une loi obligeait les Musées de France à favoriser l’accueil de tous les publics… Une décennie plus tard, établir un bilan serait intéressant. S’il n’a pas encore été dressé, l’évolution positive globale est cependant indéniable. “C’est vrai qu’il y a dix ans, jamais je n’aurais imaginé possible l’intervention de Circassiens et de danseurs dans un musée”, s’enthousiasme Aurélie Albajar, responsable du service des publics du musée des Augustins de Toulouse. Pour autant, les visites originales proposées par les sites culturels et touristiques ne sont pas encore légion. Les obstacles à leur création existent bel et bien. Au premier rang desquels, sans doute, le problème financier, car ces visites s’avèrent souvent plus onéreuses. “En multipliant les intervenants, comédiens ou conteurs par exemple, on renchérit d’autant le coût de ces produits”, affirme David Deréani du service groupe de la Facim (Fondation pour l’action culturelle internationale en montagne). Certains sites touristiques préfèrent aussi promouvoir des visites de groupe discrètes qui ménagent la tranquillité du public individuel présent. Il existe parfois des freins inhérents aux sites. “C’est une très bonne idée de visite que celle développée par le château de Careil en Loire-Atlantique, qui propose un parcours bougies en main, reconnaît Fanny Bena, médiatrice au château de Ranrouët (également situé en Loire-Atlantique), mais nous, nous n’avons pas la possibilité de créer ce type de visite pour des raisons administratives”.
Le temps passé par le personnel nécessaire à la conception d’un tel produit, à leur mise en place, puis à son exploitation, est également problématique, car une certaine rentabilité doit être atteinte. Pour les autocaristes, par exemple, le nombre souvent limité de participants accueillis lors de ces visites spécifiques (même si les groupes peuvent être scindés), et leur durée différente par rapport à des visites classiques, peuvent également constituer un frein.
Certains clients, les plus âgés notamment, semblent privilégier les visites classiques car ils ont l’impression qu’elles leur apportent la totalité des informations, contrairement à celles au caractère plus originales, considérées comme plus elliptiques. Les visiteurs très axés sur la culture peuvent aussi se montrer récalcitrants. “Ceux-là, lors de nos visites pertinentes mais aussi impertinentes, ne sont pas toujours très à l’aise”, reconnaît Agnès Bertet, chef de projet des Virées du Sancy.
Les guides, eux aussi, peuvent freiner le développement de ce type de visite. Soit parce qu’ils n’en voient pas l’intérêt, souvent parce qu’ils officient dans des sites dont la seule réputation fait venir les groupes. Soit parce qu’ils se sentent mis en concurrence avec des “animateurs” nouvelle génération. Soit parce qu’ils s’effrayent d’un changement progressif de leur métier. Quoi qu’il en soit, si la visite guidée classique est toujours d’actualité, il lui faut cependant évoluer… “Il est nécessaire d’agrémenter la visite guidée traditionnelle avec de l’interactivité, des outils tactiles, des visuels, des moments de questionnement…”, suggère Aurélie Albajar.
Les atouts des visites originales pourraient, à terme, compenser les obstacles actuels. Elles constituent notamment un levier positif en matière de fréquentation des sites où elles sont proposées. Les visites aux chandelles et les feux d’artifice du château de Vaux-le-Vicomte en Seine-et-Marne augmentent réellement le nombre de visiteurs. “Cette offre rallonge aussi le temps passé chez nous”, ajoute Murgien Rio, chargée de promotion du site. Il est vrai qu’avec une visite guidée en journée, une autre le soir aux chandelles et un dîner sur place, les groupes peuvent passer un temps non négligeable sur les lieux. Elle pointe aussi l’image dynamique que ces produits-là concourent à forger. Ces visites permettent également aux sites de se différencier de la concurrence, comme l’affirme José Lopes, de la maison de vins Bouchard Aîné et Fils à Beaune: “de nombreuses caves accueillent certes beaucoup de groupes, mais elles leur proposent souvent une visite moins humaine que nous, qui les accueillons et les guidons sur l’ensemble du parcours”.
Pour inciter le public à revenir, voire pour les fidéliser, une découverte plus originale d’un lieu peut se révéler très intéressante, quand elle n’attire pas directement une nouvelle clientèle. Certains visiteurs semblent ainsi opter directement pour l’originalité. “Il s’agit de personnes qui pensaient que les visites guidées classiques, ça n’était pas pour elles”, précise Agnès Bertet, ravie de voir poindre un nouveau public. Remarque engageante de sa part concernant les seniors: ils seraient nombreux, concernant ces visites décalées dans le Sancy, à apprécier le fait de s’être amusés et cultivés en même temps. Mais, ces seniors amateurs d’originalité seraient-ils avant tout des actifs?, comme le pense Pierre-Olivier Moy, responsable de l’association Bretagne Terroirs, spécialisée dans l’accompagnement et le guidage de groupes: “ils sont beaucoup plus vigilants sur ce qu’on leur propose, y compris les visites guidées…et l’originalité, ils en demandent”.
Ces visites d’un autre genre pourraient également attirer les plus jeunes et les minigroupes. Parmi ces derniers, ceux désirant des visites très pointues ou spécifiques, à l’exemple d’une découverte de Paris, appareil photo numérique en main. “Nous ne prenons que six à huit personnes par guide-photographe professionnel pour conserver un coté convivial à cette visite formatrice, explique Patrick Blanc de Shoot The City. Les plus grands groupes, nous les fragmentons”. Enfin les groupes affaires qui, pour une fois, ne semblent pas être tout à fait en pointe, ils représenteraient pourtant une cible potentielle. Alors que dans le cadre de séminaires, le choix d’une visite guidée classique est privilégié. Sans doute parce qu’ici, le profil des clients est considéré comme “primo-visiteur”, désireux avant tout de rentrer dans “le vif du sujet”, aller sérieusement à l’essentiel…
Le plus engageant sans doute pour le développement des visites insolites est que celles-ci paraissent en phase avec les attentes de la clientèle actuelle, et celles à venir. L’authenticité et la convivialité sont souvent mis en avant. “Lors des visites organisées par l’association Parisien d’un jour, qui rassemble des Parisiens amoureux de leur ville qui aiment faire découvrir, bénévolement, leur quartier, explique Assina Charrier, responsable tourisme solidaire à l’office de tourisme de Paris, les touristes (par groupe de six pax maximum, ndlr) partagent ainsi leur passion pour leur ville et ses recoins inconnus, on se rapproche du tourisme solidaire”. Le côté participatif est également de mise, comme lors des visites intitulées “Rendez-vous avec” créées en 2011 par l’office de tourisme de Fouesnant-les-Glénan. L’idée est de rencontrer un marin, un jardinier ou encore un producteur de cidre “dans un contexte d’échanges et de découvertes”, souligne Jean-Yves Lefloch, directeur de la structure institutionnelle. “Chez un producteur de pommes par exemple, les visiteurs peuvent participer dans le verger à la taille des arbres si c’est la saison”. Ces visites, dont l’objectif est de faire partager une passion, sont généralement proposées en basse-saison à dates fixes.
Pour que ces visites prennent un réel essor, deux conditions sont encore à réunir. Avant tout que la qualité soit évidemment au rendez-vous. C’est le leitmotiv d’Agnès Bertet qui précise que pour ses visites décalées, elle a demandé à ses guides de se former à la comédie. Deuxième condition: que la notoriété de ces visites grandisse pour qu’une demande se fasse jour. “Pour être intéressée, la clientèle groupe doit avoir connaissance de notre offre, il nous faut donc communiquer”, reconnaît Frederik Byttebier, responsable de Q-Rius dont la particularité est de proposer des visites gourmandes. Une promotion nécessaire aussi pour que les créateurs de ces visites puissent expliquer précisément de quoi il s’agit (ce qui n’est pas toujours aisé). En effet, elles peuvent apparaître comme réservées à certains profils de visiteurs, parfois élitistes, alors qu’elles sont justement accessibles, dans la majorité des cas, à tous.
C’est le thème de l’alimentation au Moyen-âge qui a permis de développer des visites originales au château de Ranrouët en Loire-Atlantique, d’abord pour les familles en été, déclinées ensuite pour les groupes scolaires, puis adultes. Au cours de la visite, devant le four à pain ou dans les cuisines, la guide, costumée en cuisinière d’époque, montre et explique les aliments alors consommés. "Pour éveiller les sens de nos visiteurs, nous leur faisons, par exemple, sentir les épices utilisées à l’époque", explique Fanny Bena, médiatrice.
La visite de la maison de vins Bouchard Aîné et Fils à Beaune débute de façon classique: le guide débute par l’explication sur les vins de Bourgogne…, le temps de descendre dans les caves. Celles-ci sont anciennes, voûtées, plongées dans la pénombre, et remplies de tonneaux et de bouteilles. C’est là que commence la "visite des cinq sens". L’odeur de cave d’abord, puis celle du vin, s’imposent aux narines des visiteurs qui dégustent là un premier vin tout en écoutant le guide évoquer la pêche, la poire, la pomme, le sec, le tranquille, le vif… C’est l’ouïe qui est ensuite sollicitée. Dans le couloir qui mène à la salle suivante, des bruits liés au vin se font entendre: les crépitements des sarments en train de brûler, les grondements du vent dans les feuilles, les craquements secs des plants taillés… Place au regard. Dans un nouvel espace, c’est à la couleur du vin que l’on s’intéresse, grâce notamment à deux panneaux visuels. On découvre concrètement celle du vin dégusté grâce à un tonneau posé verticalement et dont le dessus est rétro-éclairé: il suffit d’incliner son verre au bord et se révèlent toutes les nuances. Retour au nez… Dans une autre salle dédiée à l’odorat sont disposés des bocaux ouverts contenant des ingrédients à sentir et identifier… autant d’arômes qui caractérisent les différents âges du vin. Comment donc palper du vin? C’est le thème suivant abordé… En fait, il s’agit du toucher buccal… tout aussi délicat à évoquer finalement, tant l’effet du vin sur les muqueuses est difficilement descriptible. Finalement c’est en associant des niveaux d’astringence et de tanin, à des matières à toucher des doigts, que l’on y parvient en partie. Pour ce faire a été installée une barre comme celle des danseuses, recouverte de tissus aux surfaces bien différentes, tels le velours ou la toile de jute. Au final, les visiteurs ont appris à déguster, et compris aussi leurs préférences en matière de vin. Ils se sont forgés leur propre goût au fil des salles et des trois dégustations (deux supplémentaires en boutique). Une bonne entrée en matière pour acheter dès lors ses bouteilles en connaissance de cause.
Bien loin des visites classiques, les "circuits théatr’animés" des Virées du Sancy ont pour but de faire découvrir le massif hors des sentiers battus, et par le biais de personnages hauts en couleurs interprétés par des guides-acteurs, diplômés et formés au théâtre. Les six Virées actuelles (trois supplémentaires à venir) permettent de découvrir des éléments du patrimoine, des coins très nature, des légendes locales, des produits fermiers, des lieux fermés d’ordinaire au public… Le tout avec humour et bonne humeur."La Virée version autocar dure quatre heures, et est ponctuée de quatre arrêts de vingt minutes chacun… et il se passe aussi des choses à bord", révèle Agnès Bertet, chef du projet.
Le château de Vaux-le-Vicomte en Seine-et-Marne est illuminé par plus de 2 000 bougies lors des visites aux chandelles. Les groupes découvrent alors librement le château, avec ou sans audioguide, mais sans guide quoi qu’il en soit, car la circulation des groupes n’est pas aisée et mieux vaut laisser chacun se diriger selon son envie. "Nous réfléchissons à une visite participative, pour les petits groupes, qui consisterait à parcourir le château en allumant une à une les bougies", confie Murgien Rio, chargée de promotion.
Accords mets et ville sont au programme: découvrir une ville, avec un guide gourmand, en quatre heures incluant trois pauses de quarante minutes, chacune dans des restaurants de qualité, voilà le but de ces promenades. Proposées par Q-Rius depuis plus de huit ans en Belgique, elles sont également organisées aujourd’hui à Paris, Lille, Nice, Cannes, Monaco…"L’intérêt, c’est aussi la convivialité: dans chaque restaurant, on peut changer de place et donc de voisins… si l’envie y pousse", s’amuse Frederik Byttebier, responsable de Q-Rius.
"Visite à croquer" durant laquelle on apprend à dessiner; "visite contée et mimée" pour les entendants comme les malentendants; "visite spectacle", en nocturne avec concert d’orgue… dans le musée des Augustins à Toulouse, à chaque public sa visite! "Nous accueillons aussi une clientèle séminaire pour des réunions avec pause visite pour un moment de convivialité", ajoute Aurélie Albajar, responsable du service des publics.
Sur la page du site de l’office de tourisme de Paris dédiée aux formules de visites dans lesquelles s’impliquent les Parisiens eux-mêmes, apparaît celle de découvrir Paris avec un habitant passionné par sa ville. Sur inscription, en petits groupes ou groupes scindés, ce type de visite (gratuite) nécessite un certain état d’esprit. "Le nombre de visiteurs qui choisissent cette formule croit chaque année", précise Assina Charrier, responsable tourisme solidaire à l’office de tourisme.
Parmi les nombreuses propositions de visites guidées proposées par les guides membres de la Facim (Fondation pour l’action culturelle internationale en montagne), celles intitulées "Voyages autour de la table" offrent des itinéraires de découverte en stations en lien avec la production des aliments, leur utilisation par des traiteurs et chefs… le tout bien entendu axé sur le terroir. Dégustations et même repas commenté par un cuisiner sont également au menu. "D’autres visites originales, aux flambeaux par exemple, dans les villages à la tombée de la nuit, fonctionnent aussi très bien, en hiver notamment car la nuit crée une ambiance particulière", raconte David Deréani du service groupe.
Le principe de l’association Bretagne Terroirs est simple: proposer aux groupes un circuit de visites d’entreprises agro-alimentaires bretonnes avec dégustation… gratuit, puisque ce sont les sociétés, adhérentes à l’association, qui prennent en charge les frais. Le but affiché est aussi de "dépayser les visiteurs et leur prouver que la Bretagne est une région singulière", souligne Pierre-Olivier Moy, responsable de l’association. Depuis déjà cinq ans, des animations et des saynètes sont intégrées à certaines visites.
Un marin chevronné de la SNSM (Société Nationale de Sauvetage en Mer), un producteur de cidre en pleine action, un jardinier municipal passionné, voilà trois exemples de personnages à rencontrer dans leur quotidien lors de ces visites organisées par l’office de tourisme de Fouesnant-les-Glénan."Nous sommes encore dans l’expérimentation, mais passer deux heures au cœur d’une vie, d’une passion… C’est un moment original qui semble plaire à nos visiteurs", avance Jean-Yves Lefloch, directeur de la structure institutionnelle.