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La révolution ne fait pas le printemps

Enquête | publié le : 01.09.2012 | Dernière Mise à jour : 01.09.2012

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La révolution ne fait pas le printemps

Crédit photo Stéphane Jarre

Auteur

  • Stéphane Jarre

Afrique du Nord Les renversements des dictatures au sud de la Méditerranée ont ouvert une période d’instabilité à laquelle les touristes, qui avaient pris leurs habitudes sur les plages de Tunisie ou les bords du Nil, se montrent extrêmement sensibles. À quel point? Avec quelles conséquences? Les tour-opérateurs livrent leur analyse.

À l’heure où un simple message de moins de 140 signes surtwitter peut faire ou défaire durablement une réputation, il n’est pas surprenant que les soubresauts politiques consécutifs à un renversement de régime laissent des traces dans les esprits. Et se traduisent dans les actes.

Toutes les statistiques le montrent et corroborent les observations des professionnels du tourisme: oui, les révolutions du printemps 2011 survenues en Tunisie et en Egypte, avec quelques conséquences aussi sur les pays voisins, ont eu un impact immédiat sur la fréquentation touristique de ces pays.s>Egypte: 15 millions d’arrivées enregistrées en 2010, moins de 10 millions en 2011. Tunisie: 7 millions d’arrivées en 2010, moins de 5 millions en 2011. Pour le Maroc, qui a connu un attentat sanglant qui a fait 17 morts fin avril 2011 à Marrakech, la comparaison en nombre d’arrivées ne traduit pas de désaffection particulière, puisqu’il a même légèrement progressé, de 1 %, passant de 9,29 millions en 2010 à 9,34 millions en 2011. Le nombre de nuitées a en revanche fortement baissé (− 6,4 %) d’une année à l’autre. De ce point de vue, le recul est encore plus marqué en Egypte (− 22,5 %) et s’apparente à une chute libre en Tunisie (− 40,8 %). L’impact sur les recettes des pays en question s’en ressent inévitablement, à l’exception du Maroc (voir graphiques ci-dessous).

Qu’en est-il pour les touristes français, qui avaient fait de la Tunisie (1,026 million de voyages en 2010), du Maroc (810 000 voyages en 2010) et de l’Egypte (430 000 voyages en 2010) leurs destinations favorites hors d’Europe*?

Une première réponse est apportée par le baromètre annuel du Ceto, l’Association des tour-opérateurs. Pour la période courant du 1er novembre 2010 au 31 octobre 2011, l’Afrique du Nord, qui représente 27 % de l’activité “voyages à forfait” moyen-courrier, est en baisse de 33,6 %. Plus précisément, elle est en recul de 16 % vers le Maroc, de 44 % vers l’Egypte et même de 45 % pour la Tunisie. Ces deux derniers pays sont classés dans les flops les plus retentissants de l’hiver 2010-2011. Pour la saison estivale 2011, le Maroc (− 27,5 % de voyages à forfait) fait aussi son entrée dans les flops repérés par le Ceto, aux côtés, bien sûr, de la Tunisie (− 45,6 %) et de l’Egypte (− 49 %).

Inutile de tergiverser, les événements politiques multiples et à répétition survenus après la chute des dictatures ont bel et bien détourné les touristes de leurs principales destinations au nord de l’Afrique.

Une diversité de situations

Mais un an et demi après, alors que les régimes, même démocratiquement élus, peinent à établir leur autorité, qu’en est-il?

Les premières statistiques relatives à 2012 traduisent une diversité de situations selon les pays.

Le nombre d’arrivées aux frontières continue de progresser au Maroc, mais pour une large part grâce aux Marocains résidant à l’étranger, comme le montre le tableau ci-dessous.

En considérant les pays de provenance, la France ne semble pas au diapason de l’ensemble. Les arrivées de Français au Maroc au cours du premier semestre 2012 sont en recul de 4 % par rapport à la même période de 2011. Sans les Marocains établis en France, ce recul eut été plus marqué encore. Néanmoins, les arrivées de Français sur les six premiers mois de 2012 sont sensiblement au même niveau qu’en 2010. Là encore, grâce aux Marocains résidant en France. Sans eux, il y aurait eu également une baisse.

S’agissant du Maroc, les tour-opérateurs ont aussi ce sentiment mitigé. Le Royaume chérifien a moins été affecté par la tourmente qui a parcouru tout le monde arabe, mais la destination n’a pas retrouvé auprès des touristes français son aura d’antan. “Nous ne sommes pas au niveau de 2010, admet-on chez Fram, mais nous assistons à une bonne reprise de la destination depuis le début de cette année”. “Le Maroc a redémarré, mais les ventes sont à un niveau de moitié inférieures à ce que nous avons pu connaître”, confirme François Laurain, directeur Groupes et ventes indirectes de Thomas Cook France. Stéphane Le Pennec, directeur général de Salaün Holidays, a aussi observé un coup de frein sur les ventes vers le Maroc après l’attentat de la place Jemma el Fna en 2011 à Marrakech, mais “pour les circuits, la destination a bien repris en 2012”.

Ce constat est commun à tous les TO interrogés. Mais d’autres explications sont aussi parfois avancées. Aurélien Aufort, directeur général adjoint de Voyamar-Aérosun, range le Maroc parmi les destinations en stand-by. “Avec l’arrivée des compagnies low cost et internet, les clients n’ont plus besoin de passer par un tour-opérateur”. L’atonie du Royaume chérifien que peuvent relever les professionnels ne reflète donc peut-être pas la réalité des voyages effectués au Maroc. Mais les statistiques sur les arrivées aux frontières ne montrent pas non plus une toute autre situation que celle évoquée par les professionnels français du tourisme.

Ces derniers expriment aussi des vues convergentes sur la Tunisie qui, elle, a directement été touchée par les bouleversements politiques survenus depuis la Révolution du jasmin. “Alors que pour le Maroc, le recul, chez nous, est de 30 %, la chute des ventes groupes est de 90 % pour la Tunisie”, indique Bruno Arbonel, président de Méditrad, avant de conclure: “les groupes n’y vont quasiment plus”.

À en juger par les statistiques d’arrivées dans les aéroports du pays, effectivement, la dégringolade est patente en 2011. Les six premiers mois de cette année laissent à penser que 2012 est effectivement sur une pente ascendante et s’achèvera sur de meilleurs résultats. Toutefois, elle devrait être encore éloignée des scores élevés enregistrés au cours de la précédente décennie. Le renversement de tendance est toutefois sensible pour certains TO. Pour Voyamar-Aérosun, “l’été a été excellent pour cette destination. Des signes de reprise sont apparus en début d’année, et ils se sont accentués en mai-juin”, déclare Aurélien Aufort.

Pas d’effervescence sur la Tunisie

Le retour à de meilleurs jours pour la Tunisie se confirme aussi pour Look Voyages, qui a enregistré une progression de 50 % par rapport à 2011 mais qui reste encore de 15 à 20 % inférieure par rapport à 2010. Cyril Cousin, directeur commercial chez Look Voyages, nuance la performance. “Sur Djerba, nous avons progressé, mais sur la Tunisie du Nord, c’est en revanche beaucoup plus difficile.” On ne peut donc pas vraiment parler d’effervescence sur la Tunisie, “malgré un positionnement tarifaire agressif sur le balnéaire”, relève Stéphane Le Pennec. Fram estime aussi que le rapport qualité-prix des prestations tunisiennes a pu finalement déclencher un peu au dernier moment des achats d’opportunité. Mais la destination reste sensible, dit-on chez Fram.

Ce n’est pas tant la Révolution du jasmin qui semble tempérer l’ardeur des touristes que les difficultés du nouveau pouvoir à contenir les extrémismes.

Des déclarations et des actes contradictoires ne donnent pas un signal clair à des touristes hésitants. Si le choc du bikini et du niqab a pu frapper certains esprits tunisiens, de ce côté-ci de la Méditerranée, ce sont les atteintes à la liberté d’expression des artistes que le gouvernement n’a pas su protéger, les pressions exercées sur les femmes et les restrictions que semble induire la Constitution en cours de rédaction, si elle devait faire référence à la charia comme il en a été un temps question, qui pèsent dans les esprits. En ajoutant à ces inquiétudes des faits divers à connotation politique comme l’agression, par des salafistes, d’un élu sarthois en vacances à Bizerte, sa ville d’origine, la Tunisie peine à adresser un message qui mette les touristes en confiance. Les Français y sont d’autant plus sensibles qu’ils se sentent proches du peuple tunisien et ont, par médias interposés, partagé ses espoirs de jours meilleurs.

Cette proximité joue peut-être moins quand il s’agit des touristes en provenance d’autres pays. “En Tunisie, les hôtels ne sont pas vides, loin de là. Il y a moins de Français, mais plus d’Allemands et beaucoup de Russes”, observe Bruno Arbonel. De fait, le gouvernement tunisien entend par exemple lancer une grande campagne de communication en Angleterre. Si les Français tardent à revenir en Tunisie, d’autres peuvent peut-être les remplacer…

Désaffection pour l’Egypte

C’est aussi ce qui semble, toutes proportions gardées, se produire en Egypte où, les étrangers, particulièrement russes, semblent plus présents aujourd’hui qu’ils ne l’étaient hier, alors que les Français boudent obstinément la destination.

Entre les croisières et les séjours, nous avions 30 000 clients qui partaient bon an mal an en Egypte. Cette année, si on termine l’année à 8 000, ce sera bien”, dit-on chez Fram. D’autres TO sont encore plus pessimistes. “Pour la saison 2009/2010, Parfums du monde avait envoyé 372 pax en Egypte. En 2010/2011, nous sommes tombés à 90 pax. Et pour 2011/2012, aucun groupe ne s’est manifesté pour visiter le pays des Pharaons”, remarque Nicolas d’Hyèvres, directeur commercial du TO.

Même constat pour Salaün Holidays: “La destination du monde arabe qui souffre, c’est l’Egypte. ça n’a pas repris. La tendance était déjà à la baisse et ça continue!”, déplore Stéphane Le Pennec. “Pourtant on y croit, on a remis plusieurs offres à notre catalogue, car les produits sont magnifiques. Cette désaffection n’est vraiment pas méritée”, poursuit le directeur général de Salaün Holidays. Et de conclure: “les Français sont plus sensibles que d’autres aux aléas politiques de la destination”. Frédéric Marchand, directeur général de Nationaltours, corrobore ces impressions. “Il ne se passe rien en Haute-Egypte où tout est calme. Pourtant, nous n’arrivons pas à convaincre les clients. Quand on leur parle de l’Egypte, la réaction est immédiate: non! Et pour certains de citer ce qui se passe place Tahrir pour justifier leur refus, notamment l’agression d’une journaliste française, qui a eu un certain retentissement dans les médias.” Les clients n’ont donc pas envie de se rendre en Egypte actuellement et les tensions politiques qui reviennent régulièrement dans l’actualité ne peuvent les amener à changer d’avis

Pas d’évolution attendue pour 2013

Mais les réticences ne sont pas nécessairement liées aux seuls aléas des crises politiques que connaissent à tour de rôle les pays du monde arabe. Le positionnement touristique du pays peut aussi laisser de marbre certains touristes potentiels.

Nous avons des groupes de baroudeurs qui sont allés en Ethiopie, en Algérie et auxquels on a proposé la Tunisie, mais cela ne les intéressait pas car elle était trop associée, dans leur esprit, à un tourisme de masse, raconte Bruno Arbonel. L’offre de la Tunisie n’est pas assez pointue pour cette clientèle-là. Elle manque peut-être de contenu culturel ou sociologique”, conclut-il.

Alors que le tourisme vers la Jordanie, par exemple, peut en grande partie être considéré comme sinistré, notamment à cause de la guerre civile syrienne (un pays qui se visitait souvent en combiné avec le Royaume d’Abdallah II) et sombre dans les statistiques de la plupart des TO, le pays reste néanmoins attirant pour des petits groupes de randonneurs avides de culture. Certains ont sollicité Terres d’Aventure pour leur organiser un circuit en Jordanie. Du coup, “nous avons remis le paquet sur cette destination pour la saison à venir”, confie Marion Brière.

Lorsque la Révolution du Jasmin a éclaté, des voix se sont élevées dans le pays pour réclamer aussi une révolution dans l’offre touristique tunisienne, pour qu’elle ne se cantonne plus essentiellement au balnéaire. Cette approche semble depuis s’être perdue dans les méandres et les urgences post-révolutionnaires. Le repositionnement touristique du pays ne semble pas pour demain. Il n’est pas certain non plus que ce soit la seule voie de réussite. Surtout que la concurrence est particulièrement vive sur ce terrain-là et que le gros atout de la Tunisie, qui explique aussi son succès jusqu’à l’an dernier, tenait bien à ce rapport qualité-prix difficile à retrouver ailleurs.

En volume, une telle orientation ne suffira pas non plus à compenser les déperditions de ces derniers mois. Les intentions déclarées pour l’an prochain semblent s’inscrire dans le prolongement des constats de 2012.

L’été n’est donc pas pour demain surtout si l’hiver du tourisme se prolonge encore dans les pays les plus touristiques du nord de l’Afrique.

Selon la DGCIS, direction statistique du ministère français du Tourisme dans son mémento du tourisme. Les États-Unis (759 000 voyages en 2010) se situent entre le Maroc et l’Egypte.

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