Crise Quelles peuvent être les conséquences des difficultés politiques et financières de la Grèce, ainsi que des doutes sur son maintien dans l’euro? Négatives, répondent les analystes. Pas sûr, observent les professionnels. La tragédie n’est pas (encore) écrite.
Alerte! Les analystes d’Euromonitor International, rompus aux analyses sectorielles, et particulièrement des marchés touristiques, prévoient des conséquences dramatiques sur les voyages en cas d’un abandon de l’euro par la Grèce, et pire encore dans l’hypothèse d’une désintégration de l’Union économique et monétaire européenne. La croissance économique de l’Europe s’en trouverait grandement affectée et, par ricochet, l’industrie des voyages et du tourisme en souffrirait encore plus violemment.
Les hypothèses des experts d’Euromonitor International prennent en compte une situation déjà passablement fragile et anticipent sur l’entrée en récession en 2012 de 13 des 27 pays de l’Union européenne. Depuis la crise financière mondiale de 2007/2008, la croissance réelle du PIB de l’Europe est déjà négative, relèvent les analystes basés à Londres, elle est de − 0,2 % en moyenne annuelle. Pour de multiples raisons, « c’est la zone euro qui a le plus souffert », précisent-ils. Euromonitor International envisage donc, dans son étude publiée à la mi-juin, trois scénarios possibles (voir graphique 1).
Le plus optimiste considère que la crise de la zone euro ne s’aggravera pas, même si elle ne sera probablement pas réglée en 2012 du fait des économies vacillantes des pays du sud de l’Europe, comme la Grèce et l’Espagne. En 2012, la croissance serait donc en berne (− 0,7 %) avant de retrouver un peu de vigueur en 2013 (+ 0,8 %).
Un deuxième scénario envisage un avenir politique plus incertain pour la Grèce et sa possible sortie de l’euro. Même si, depuis la parution de l’étude d’Euromonitor, les élections du 17 juin ont permis de lever l’hypothèque de la formation d’un gouvernement et que celui-ci est plutôt décidé à assainir les finances publiques du pays, l’avenir de la Grèce dans la zone euro est encore loin d’être assuré.
Au cas où la Grèce serait amenée à abandonner la monnaie commune pour revenir à la drachme, le coût, en terme de croissance, pour l’ensemble de la zone euro serait « lourd », même sans sonner le glas de l’euro lui-même. Le PIB des pays de l’Euroland reculerait de 2,5 %.
Évidemment, comme le montre le graphique 1, dans l’hypothèse d’une réaction en chaîne qui conduirait à la désintégration de la zone euro, l’économie serait en chute libre. C’est le troisième scénario envisagé par Euromonitor.
Dans le cas de chaque scénario, comment se comporterait donc l’industrie du tourisme des pays de la zone euro?
Euromonitor considère dans un premier temps la demande touristique, tant en provenance des pays hors de la zone euro qu’à l’intérieur même de l’Euroland (voir graphique 2).
« Du fait d’une incertitude grandissante sur le futur de la zone euro en 2012, les voyages et le tourisme restent déprimés dans les pays de l’Euroland, affirme Euromonitor. Les mesures d’austérité adoptées par plusieurs pays européens se traduiront par une baisse du revenu disponible des ménages et un chômage accru, réduisant d’autant les déplacements et les dépenses touristiques au sein même des pays membres de l’euro. » Un déclin que ne parviendraient pas à corriger les arrivées de touristes étrangers dans la zone euro. En revanche, un affaiblissement de l’euro aurait des conséquences plus favorables sur la venue de touristes disposant d’une monnaie forte, les Nord-Américains par exemple.
Selon les scénarios envisagés, ces hypothèses prendraient une tournure plus ou moins dramatique. Les arrivées, et plus encore les dépenses des étrangers dans la zone euro, seraient davantage touchées si la Grèce abandonnait l’euro et elles seraient en chute libre si la zone euro explosait. En revanche, ces scénarios n’ont pas vraiment d’impact sur les voyages au sein même de l’Euroland, estime curieusement Euromonitor.
Pour l’industrie hôtelière de la zone, entre le scénario optimiste et le schéma le plus noir, les choses ne pourraient que prendre une tournure dramatique.
Pour le transport aérien aussi, dans le pire des cas, la situation virerait au cauchemar alors même qu’elle n’est déjà pas vraiment florissante dans le scénario optimiste. Dans tous les cas de figure, les vols réguliers (et les compagnies aériennes qui les assurent) sont plus touchés que les vols et les compagnies à bas coût (voir graphique 3).
Bref, au regard du tourisme, la situation économique, qui ne prête actuellement pas à l’enthousiasme, ne pourrait que s’aggraver si la Grèce quittait l’euro, et s’effondrer si la zone euro se désintégrait par un effet domino.
Comment les acteurs économiques du tourisme analysent-ils ces scénarios, particulièrement le cas intermédiaire d’un éventuel abandon de l’euro par la Grèce? Au fil de l’année 2012, la question est devenue de plus en plus aiguë à mesure que la crise politique s’aggravait dans le pays. Les professionnels du tourisme avaient-ils pris des dispositions pour prévenir une telle éventualité?
L’arrivée au pouvoir d’une coalition acceptant, jusqu’à un certain point, les mesures d’austérité que l’ordre financier impose, éloigne quelque peu l’hypothèse d’un retour à la drachme. Mais la question ne peut être définitivement écartée au moment où l’on apprend que le pays a continué à embaucher des fonctionnaires par dizaines de milliers, alors qu’il était sensé réduire ses dépenses publiques, et que les paiements en liquide sont préférés à tout autre mode de règlement.
« Je ne vois pas la Grèce sortir de l’euro », déclare néanmoins Richard Vainopoulos, président de Tourcom, réseau qui compte parmi ses membres des agences de voyages, des TO et des réceptifs. « Les professionnels sont pragmatiques. Ils ne se situent pas aujourd’hui dans une sortie de la Grèce de l’euro. Ce n’est pas leur plus grosse préoccupation du moment », estime Jean-Marc Rozé, secrétaire général du Syndicat national des agents de voyages (Snav).
Cependant, l’hypothèse a été sérieusement étudiée au Ceto, l’association de tour-opérateurs. « Nous en avons parlé lors de plusieurs réunions du comité exécutif », indique René-Marc Chikli, son président. « Même si c’est hypothétique, les grands acteurs, très impliqués, font des analyses comme pour toute industrie », explique-t-il. L’étude des conséquences que pourrait avoir une sortie de la Grèce de l’euro « a été effectuée au niveau de chaque TO, ajoute-t-il. L’impact est fonction du niveau d’engagement de chacun d’eux en Grèce. »
« Le risque est d’abord juridique. Est-ce que le contrat demeure valable si un changement de monnaie intervient? » C’est une question qui se pose à toutes les parties engagées contractuellement, en l’occurrence entre un TO et ses fournisseurs. Jean Brajon, directeur général d’Héliades, tour-opérateur qui réalise 80 % de son chiffre d’affaires dans la république hellénique se rassure: « Dans nos contrats avec les hôteliers sur place, nous avons des clauses qui mentionnent que l’euro est la monnaie de référence. »
Au-delà du cadre monétaire, c’est tout le contrat qu’il faut revisiter pour intégrer une nouvelle donne et cela passe par de nouvelles négociations de gré à gré.
L’objet serait bien sûr d’intégrer le cours du change de la nouvelle monnaie dans les contrats, lequel prendra un certain temps avant de se stabiliser, ce qui compliquera encore les relations commerciales. Cela ne simplifiera pas non plus la rédaction des brochures touristiques et l’affichage de tarifs fermes, même s’il est toujours possible de prévoir des ajustements si besoin.
Richard Vainopoulos considère cependant que le système de garantie de paiement mis en place par Tourcom est de nature à rassurer les deux parties, réceptifs et fournisseurs locaux d’un côté, tour-opérateurs de l’autre, puisque les risques sont assumés par le fonds ad hoc créé au sein du réseau.
Sans écarter l’éventualité du scénario le plus sombre envisagé par Euromonitor et qui pourrait même être le plus probable car « la chute d’un seul pays entraînerait celle des autres », estime Richard Vainopoulos, il est certain que de toute façon l’euro s’en trouverait fortement chahuté sur les marchés financiers, notamment face au dollar. D’autres difficultés surviendraient alors, notamment pour les destinations hors réglement en euro.
Malgré un affaiblissement probable de l’euro, la drachme nouvelle serait très probablement elle-même dévaluée par rapport à la monnaie européenne, donnant du même coup un avantage compétitif aux fournisseurs grecs. À l’heure actuelle, la Grèce « reste chère », observe-t-on chez Fram, qui envoie 40 000 touristes chaque année en terre hellénique, environ 10 % de sa clientèle. Jean Brajon considère même qu’après une période certes compliquée à traverser, « une sortie de la Grèce de l’euro pourrait à terme avoir un intérêt. »
Après tout, l’euro fiduciaire n’a qu’un peu plus de dix ans et avant lui les opérateurs étaient habitués à travailler dans des monnaies différentes et à jongler avec les taux de change au sein de l’Union européenne. Les Grecs pouvaient alors intégrer dans leur prix une inflation importante et, en même temps, la drachme d’alors perdait du terrain face au mark et au franc. Les avantages de change compensaient donc la hausse des prix et permettaient même d’afficher des tarifs pour la Grèce assez proches de ceux des pays du Maghreb. Ce jeu a disparu avec l’adoption de l’euro… et la Grèce s’est éloignée des destinations restées bon marché de l’autre côté de la Méditerranée. Toutes choses égales par ailleurs, « plus la monnaie d’un pays est faible, plus nombreux seront les touristes à s’y rendre », résume Richard Vainopoulos.
Si d’aventure la Grèce sortait de l’euro, il faudrait qu’elle « en profite pour repositionner son tourisme sur le marché et le rebooster », considère aussi René-Marc Chikli. Les renégociations de contrat avec les fournisseurs pourraient être « l’occasion de tirer un avantage prix qui serait à même de stimuler la destination. »
Avec un nombre accru de touristes venant de l’étranger, la possibilité de « récupérer un maximum de devises », fortes, qui plus est, ne peut que profiter à l’économie du pays. En adoptant l’euro, la Grèce a peut-être bien perdu sa boussole sur le marché du tourisme.
Il ne faut pas oublier que « pour du moyen courrier, soleil et pieds dans l’eau, le choix d’une destination autour de la Méditerranée est vaste », rappelle Jean-Marc Rozé. Si le touriste se décide pour des vacances culturelles, avec découverte des monuments et histoire de l’Antiquité, la Grèce ne souffrira pas de la concurrence. En revanche, pour du balnéaire, elle ne présente pas la même exclusivité. Et dans ce cas, le facteur coût joue davantage.
Toutefois, la compétition ne se fait pas uniquement sur un critère de prix. La crise monétaire en soi n’est pas la seule à pouvoir influencer le marché. La stabilité politique est un facteur de décision important dans l’acte d’achat de vacances. Pour le coup, les tergiversations politiques du pays et les difficultés à mettre en œuvre une politique d’austérité que lui imposent ses créanciers sont aussi à prendre en compte, d’autant plus que les médias les relatent immanquablement, s’agace Jean Brajon. « Clairement, il n’y a pas de problème susceptible d’empêcher les touristes d’aller en Grèce. Même à Athènes, affirme le directeur général d’Héliades. Les hôtels fonctionnent, les magasins sont approvisionnés et les touristes ne passent pas leurs vacances au pied d’un distributeur de billets! » C’est ainsi qu’un peu avant la mi-juin, l’office de tourisme de la Grèce, associé à Aegean Airlines et Yalos Tours, a même emmené des agents du réseau AS Voyages le constater sur place.
Il reste qu’actuellement les chiffres ne sont pas tellement bons. Avant même de poser la question d’un retour à la drachme, la Grèce semble déjà pénalisée. Certes, les comparaisons de fréquentation avec 2011 sont quelque peu tronquées. L’an dernier, le pays avait bénéficié d’un flux de touristes supplémentaire, alors même qu’une certaine agitation sociale, qui n’a plus cours aujourd’hui, aurait pu contrarier leur venue. Mais l’instabilité du monde arabe, plus grande encore, a conduit les vacanciers qui auraient pu fréquenter la Tunisie, l’Égypte, voire le Maroc, à se trouver d’autres cieux pour passer leurs congés et notamment la Grèce. Il n’empêche que, même au regard de 2010, la fréquentation du pays demeure inférieure cette année, observe Jean-Marc Rozé.
Chez Héliades, où l’on a pris les devants en réduisant les engagements et en les reportant sur des destinations qui sont moins sous les feux de l’actualité comme le Cap Vert et le Brésil, l’activité Grèce est en recul de 15 % par rapport à l’an dernier. Elle l’est moins en ce qui concerne les groupes, − 6 % “seulement”. Toute la Grèce? Non! Les îles sont moins boudées. « Les Cyclades résistent bien, la Crète est à − 5 %, indique Jean Brajon. C’est Athènes et le continent qui nous tirent vers le bas. » Même constat chez Fram: « Le tourisme vers les îles conserve un rythme normal, mais la Grèce continentale souffre, ça a été catastrophique en mai, ça reprend un peu en juin. » Cependant, dans le réseau Tourcom, en considérant les départs effectués, « on est à + 12 % en billeterie d’avion, + 20 % en tourisme et + 25 % pour le sur-mesure », indique Richard Vainopoulos, précisant toutefois que les catégories qui disposent de revenus supérieurs à la moyenne sont les principaux clients des agences du réseau.
Des facteurs exogènes à la Grèce, comme les élections françaises, puis l’Euro 2012 de football et ensuite les JO de Londres, se conjuguent cette année pour inciter les Français à rester chez eux. Mais dans ce cas, la Grèce n’est pas la seule concernée. Surtout, comme le relève René-Marc Chikli, que l’« on voit repartir les autres marchés émetteurs vers la Grèce et l’on ne comprend pas pourquoi les Français ne profitent pas eux aussi des opportunités. » Avant d’avancer l’explication qu’« ils sont plus inquiets que la moyenne des Européens et font plus rapidement un amalgame entre leurs destinations de vacances et la géopolitique. »
Finalement, le problème immédiat de la Grèce est moins lié à sa crise budgétaire et financière qu’à la perception qu’en ont les Français. L’abandon de l’euro est, à l’heure qu’il est, une question secondaire. Une telle éventualité n’aurait peut-être pas, pour les professionnels du tourisme, un impact aussi dévastateur que le prédisent les experts d’Euromonitor.
Mais la question en cette fin juin dépasse largement le cas de la Grèce, avec les interrogations sur l’avenir économique de l’Europe, les doutes sur les capacités de paiement de l’Italie et de l’Espagne après celles du Portugal et de l’Irlande, tandis que Chypre se retrouve aussi en difficulté et que la presse anglo-saxonne, The Economist et Newsweek par exemple, continue de croire au scénario le plus sombre et à la disparition de l’euro.