Maritime 2011 s’était achevée sur une hausse de 14 % du nombre de croisiéristes français, laissant entrevoir de belles perspectives. 2012 a démarré par un drame avec le naufrage du Costa Concordia, susceptible de noyer cette croissance à deux chiffres. Qu’en est-il exactement? Réponse dans les pages qui suivent, où l’on peut lire que le marché de la croisière hésite mais que des exceptions, comme dans le fluvial, sont toujours possibles. Que les compagnies de croisières planchent sur une offre insolite et que les pros du tourisme ne perdent pas la foi. Nous avons testé des produits qui leur donnent raison.
JUSQU’AU naufrage du Costa Concordia le 13 janvier 2012, tout allait pour le mieux dans le monde de la croisière. Le marché affichait une croissance insolente, de 14 % en 2011 pour le marché français, de 7,5 % en moyenne par an à travers le monde depuis 1980, selon les données communiquées par l’Association internationale des compagnies de croisières (Clia). L’an dernier, 441 000 passagers français ont ainsi goûté aux charmes de la croisière, 54 000 de plus qu’en 2010, observe l’Association française des compagnies de croisières (AFCC). À n’en pas douter, le produit est en vogue. Seulement voilà, le 13 janvier 2012, le Costa Concordia s’échoue, avec plus de 4 200 personnes à bord, sur une île toscane, emportant dans son naufrage la vie de 32 passagers. Le choc est violent et vient ébranler le monde du tourisme, qui, par-delà sa compassion à l’égard des victimes, se sert les coudes. Des messages de solidarité sont adressés à Georges Azouze, pdg de la filiale française de Costa Crociere, qui préside en outre l’AFCC. La communication sur le sujet se fait prudente et la langue de bois n’est pas la moins parlée. Trois mois et quelques incidents survenus sur des navires de croisière plus tard, les professionnels du tourisme commencent à retrouver leur esprit et à prendre la mesure de l’impact de ce drame.
Il y a bien un effet “Concordia” mais il n’est pour l’instant pas précisément quantifié, ce qui est d’ailleurs d’autant plus difficile qu’il s’inscrit dans un contexte économique morose qui peut également contribuer à affaiblir la demande. Ce sont donc davantage des impressions que livrent les professionnels du tourisme, témoignant d’un certain flottement sur la croisière. Florence Ginhoux, directrice de Ginhoux Voyages à Aubenas, constate qu’il y a bien “eu un frein sur les croisières.” Elle en veut pour preuve ce groupe qui est parti en mars dernier sur un navire de Costa: 55 personnes devaient initialement en faire partie, mais 25 y ont finalement renoncé. Pour autant, Florence Ginhoux se garde de généraliser: “J’ai une croisière en novembre et les inscriptions affluent”, constate-t-elle. Pas simple en effet d’avoir une bonne idée de la température du marché, surtout que nombre d’agents de voyages ont constaté un accroissement des réservations dans la semaine qui a suivi le drame.
Comme beaucoup, Annie-France Le Livec, directrice des ventes de Louis Cruises, estime que “les gens font la part des choses. Ils savent que c’est une erreur humaine qui a causé la perte du Concordia. Par rapport à l’an dernier, nous avons un peu de retard sur les réservations”, observe-t-elle simplement. Robiha Deloubrière, directrice commerciale de Royal Caribbean International, le confirme: “Le marché est souvent tardif. Après des hésitations, la décision est finalement prise, mais au dernier moment.” Corinne Renard, directrice commerciale de la Compagnie internationale de croisières, va dans le même sens: “Nous subissons une sorte d’attentisme des clients. Le marché n’est pas dynamique. Il y a de beaux dossiers mais moins de volume. Les habitués des croisières ne sont pas vraiment inquiets. Ce sont davantage les nouveaux clients ou ceux qui pourraient l’être qui se montrent hésitants.”
Le patron de Costa Croisières en France, estime, malgré tout, qu’“on peut encore séduire de nouveaux clients. D’ailleurs, les membres du Costaclub, qui ont donc déjà effectué une croisière Costa ne sont pas les plus nombreux actuellement à déposer une réservation.” S’il admet qu’il y a “pu avoir un petit arrêt dans le rythme des inscriptions”, il assure qu’ “aucun groupe n’a annulé sa croisière.” Jean-Marc Naillou, directeur général de Taaj Croisières, a “senti un frein au premier trimestre 2012, mais pas un gros frein, et après quelques semaines, une certaine reprise s’est amorcée.” Sur une production de 15 000 pax, Taaj a du enregistrer 400 annulations, mais pas directement en lien avec le naufrage, surtout “parce que nos croisières ne pouvaient plus se faire sur le Costa Allegra, qui est en réparation, mais sur un autre navire, le Costa Voyager” où ils ne retrouvaient pas nécessairement des cabines de mêmes caractéristiques.
C’est aussi ce que révèlent les statistiques du Grand Port maritime de Marseille. Lors du premier trimestre de cette année, 44 000 croisiéristes ont embarqué à Marseille, premier port de France en ce domaine. À la même période l’an dernier, ils étaient 59 000. Cette chute de 25 % reflète moins une éventuelle désaffection pour la croisière que l’absence justement du Costa Concordia. Mais, manifestement, les reports sur d’autres navires partant de Marseille n’ont pas eu lieu. Et il paraît bien difficile d’imaginer que le nombre de 264 000 passagers embarquant à Marseille en 2011 puisse raisonnablement être atteint cette année.
La profession se mobilise. Taaj Croisières a su en quarante-huit heures transformer le Costa Voyager, un autre navire que celui initialement affrété auprès de Costa Croisières, pour lui donner la touche qui fait l’essence même des croisières Taaj. D’autres, comme Ginhoux Voyages, ont proposé à leurs clients des solutions de remplacement ou offert un surclassement.
Chez Costa Croisières, la réponse à l’atonie du marché et à la mise en péril de la marque même, passe par une politique tarifaire plus agressive, des promotions et une simplification de la hiérarchie des cabines. Elle impose aussi que des enseignements soient tirés de la catastrophe du Costa Concordia. Carnival, la maison mère, a diligenté une enquête sécurité sur tous ses navires. Les démonstrations de sécurité vont dorénavant se faire avant l’appareillage du navire. Une salle de contrôle de la géolocalisation des paquebots va aussi être installée. Et, bien entendu, il appartient aujourd’hui à Costa de communiquer auprès de ses revendeurs pour les convaincre que la compagnie, riche de son expérience de plusieurs dizaines d’années, peut affronter cette tempête et ambitionner de devenir “la plus sûre du monde”, affirme Georges Azouze. C’est pour expliquer tout cela aux agents de voyages et gros clients que Costa a entrepris d’aller à leur rencontre en organisant une tournée qui passe par 20 étapes en métropole et deux autres aux Antilles. Des éductours par réseau ou par région doivent aussi être organisés ce printemps. Tout le monde est invité à se retrousser les manches pour défendre un produit touristique sur un marché français qui dispose de marges de progression plus grandes que les pays voisins. L’European Cruise Council et la Clia ont désigné Erminio Eschena, directeur général de MSC Croisières France, Belgique et Luxembourg, délégué officiel de l’industrie des croisières en France, pour défendre aussi ce produit touristique. Il est vrai, comme le relève Jean-Marc Naillou, “que nous abordons des sujets qui n’auraient pas été évoqués auparavant”, notamment les questions que les clients posent sur la sécurité. Mais “c’est à nous de les rassurer”, considère Florence Ginhoux.
Les compagnies de croisières pensent effectivement pouvoir remonter le courant et gagner à leurs produits touristiques de nouveaux clients. Les navires commandés au temps du boom vont arriver dans les deux prochaines années. “Rien que cette année, 14 navires vont être introduits à travers le monde sur le marché de la croisière, soit une capacité de 17 984 nouveaux lits”, indique la Clia. Il sera intéressant de suivre le carnet de commandes cette année pour savoir si, effectivement, 2012 marquera un tournant dans l’industrie de la croisière ou juste un cap difficile à passer.