Normandie Mystérieux Evreux est une nouvelle visite proposée par l’office de tourisme. Un guide raconte l’histoire des lieux sur une note humoristique et originale renforcée par l’intervention de comédiens muets.
Du beffroi s’échappe le ding dong sourd des cloches, le guide distribue des lampes tempêtes à une poignée de participants. Renommés pour l’heure “éclaireurs”, ils seront chargés d’ouvrir le passage, parfois sombre, à la troupe. Celle-ci se met en marche le long de l’Iton, la modeste rivière de la ville. Les pas résonnent dans la nuit presque déserte. Parfois, on entend le petit couinement métallique des lampes qui se balancent. Le beffroi s’est tu, mais dans la nuit, il brille sous l’éclairage.
Dans l’Iton, le rempart romain restauré se reflète. C’est lui qui protégeait la ville des envahisseurs de l’époque, les Vikings ou Normands. Deux siècles durant, ces derniers terrorisèrent les lieux… Le guide évoque alors les prémices de la création de la Normandie. “Non! Les drakkars ne sont pas les bateaux des Vikings!” affirme-t-il, qui se font fort de tordre le cou, au passage, à quelques idées reçues. Une autre ne lui résiste pas davantage: les casques à cornes de ces guerriers… qui en étaient dépourvus! Les visiteurs peuvent d’ailleurs le vérifier de façon très vivante avec l’arrivée de quatre énergumènes déguisés en Viking. Ils font trois petits tours (bruyants) en agitant leurs épées, et puis s’en vont. Une brève intervention burlesque, clé d’une ambiance conviviale.
Un peu plus loin, si la pause est plus participative, elle demeure tout aussi décalée. Deux visiteurs sont choisis pour incarner le roi français Charles III, et le représentant du prince Viking Rollon: ce dernier n’aurait pas accepté de baiser les pieds du roi en signe d’allégeance (traité de 911), et se serait fait remplacer par un Normand qui aurait fait chuter le roi… Résultat au XXIe siècle: une franche rigolade. Le tout se déroule sous les deux tours de la cathédrale élégamment éclairée, en bleu pour la tour de l’horloge surmontée de sa flèche, et en beige pour l’autre.
Le guide fait ensuite des bonds dans le temps pour décrire les lieux. De l’époque de la reconstruction d’après 39-45, à celle de la “cocacolanisation” de la ville avec la présence de nombreux G.I. en garnison durant la guerre froide, puis à celle de la Renaissance italienne dont la diffusion a débuté ici et non aux châteaux de la Loire (autre légende mise à mal!). Retour enfin aux Vikings, finalement convertis au christianisme…
C’est à ce moment que, sans aucun bruit, quatre moines apparaissent, dissimulés sous leurs robes et cierges en main. Ils engagent, d’un geste lent, les visiteurs à les suivre… qui s’exécutent docilement. Le guide entame ici l’histoire de Guillaume le Conquérant. Lorsque la troupe atteint le palais épiscopal construit sur les remparts romains, les moines, immobiles un moment autour des visiteurs, finissent par s’évanouir dans la nuit. Dans le jardin du palais épiscopal, la troupe a repris sa marche, avec les éclaireurs devant: au cœur de la nuit, ils distinguent un fantôme bondissant, un moine recueilli… des silhouettes d’un autre âge. Puis la troupe se rapproche des murs de la cathédrale pour les longer. En file indienne, à la lueur des lampes tempête, les visiteurs progressent vers le portail Renaissance de l’église. Peut-être, en 2012, pourront-ils même entrer dans la cathédrale… Pour l’heure, ils continuent leur avancée et viennent se placer devant la façade flamboyante récemment restaurée que le guide détaille avec sa puissante lampe torche. Derrière, sur un banc tout proche, reine et roi, encadrés par deux moines, semblent attendre les visiteurs. Il s’agit de Guillaume et son épouse. La troupe les suit jusqu’au pied de la fontaine. Assis d’abord, au fur et à mesure du récit du guide, ils s’affaissent finalement au moment où leur mort est relatée. La Normandie naît peu après, la mission du guide est close, et cette balade nocturne et instructive s’achève.
Directrice de l’OT de Grand Evreux
"Nous testons d’abord nos nouvelles visites sur les individuels, et ensuite, si elles s’avèrent intéressantes, nous les déclinons pour les groupes. Par le biais de cette visite-là, nous faisons découvrir le patrimoine et l’histoire de façon ludique, anecdotique, détendue… mais toujours sérieuse! C’est ce qui nous permet d’attirer des visiteurs qui ne viendraient pas à une visite classique. Nous faisons aussi attention de coller à l’actualité. En 2011, pour le 1 100e anniversaire de la création de la Normandie, nous avons raconté sa constitution. En 2012, la visite abordera plus spécifiquement la période des G.I. à Evreux, après la Seconde Guerre mondiale. Mis à part les seniors âgés, moins sensibles à l’originalité, les autres clientèles sont attentives à l’authenticité, l’essentiel, l’émotionnel, l’humain… des visites guidées. Les seniors ont déjà eu des expériences de voyages, il nous faut donc nous proposer de l’inconnu. À tel point que l’on en vient même à se demander si l’on ne va pas suggérer aux groupes classiques la visite sensorielle pour les non-voyants.
La solution est sans doute de truffer nos visites classiques de bonus originaux, de nouvelles expériences… Bien entendu, ce type de visite n’est pas toujours compatible avec l’emploi du temps des groupes, surtout, pour les nocturnes!”