Sainte-Lucie À un jet de pierre de la Martinique, cette île anglophone offre exotisme, plages idylliques et hébergement de rêve. Bienvenue au paradis, en groupe aussi.
“Vous habitez à Paris?
– Oui.
– Paris, XVIe arrondissement?”
N’importe où ailleurs, ce petit échange entre un touriste et un habitant du pays visité serait banal. Mais, là, au milieu d’une forêt tropicale, sous un abribus improbable, avec la pluie qui tombe drue et la route coupée par la reconstruction d’un pont, il l’est déjà moins. Il l’est d’autant moins que, en terre anglophone, ce dialogue s’est déroulé dans un français impeccable, entre deux phrases en créole échangées avec le guide et deux bouchées de poulet en guise de petit déjeuner. Cet habitant de Sainte-Lucie s’en allait travailler la terre quand le ciel a décidé de larguer d’un coup son trop plein d’humidité. Et le touriste s’apprêtait à gravir l’un des deux pitons qui ravissent le regard autant qu’ils symbolisent l’île.
Que l’image du XVIe arrondissement ait franchi les océans pour prendre sens dans une île où la population se débat pour sortir de la pauvreté ne laisse d’étonner. Mais c’est aussi ce contraste-là qui révèle le monde. Dans ce bout de l’île tourné vers la mer des Caraïbes, la télévision arrive par câble, le téléphone portable sonne et, pourtant, il n’y a là que quelques dizaines d’habitants, deux cafés et rien qu’une forêt tout autour. Est-ce ce relatif isolement ou un trait de caractère qui explique la gentillesse et la spontanéité des habitants de Sainte-Lucie? Toujours est-il qu’il n’y a ni agressivité, ni mendicité exacerbée, ni jalousie exprimée vis-à-vis de ces touristes venus de pays mieux lotis, mais une grande envie de partager le plaisir de se retrouver dans un coin de paradis.
Mais revenons à nos Pitons. Il y en a deux, en effet. Le gros et le petit, aussi complices que Laurel et Hardy jusque sur le drapeau de Sainte-Lucie. Comme deux pains de sucre surgis de la mer des Caraïbes, vieux témoins du volcan Qualibou, ils rivalisent de séduction et de tentations. L’Unesco y a été sensible et a classé sur sa liste patrimoniale leur zone de gestion. Moins abrupt, le Gros Piton est plus accessible que le Petit Piton, même s’il le dépasse en hauteur, 770 m contre 743 m. Accessible, mais pas sans guide. Au village de Fond-Gens-Libres, les autochtones accompagnent les touristes sur un chemin aménagé mais escarpé qui zigzague dans la forêt tropicale où l’Unesco a recensé “148 espèces de plantes, huit espèces d’arbres rares, 27 espèces d’oiseaux, trois rongeurs indigènes, un opossum, trois chauves-souris, huit reptiles et trois amphibiens”. Aucun risque de mauvaises rencontres donc. De glissade sur les pierres et roches humides, en revanche, oui. Il convient donc de porter des chaussures adaptées, d’être en bonne condition physique (être à même, à presque tous les pas, de lever les jambes à la hauteur d’un tabouret) pour conquérir en deux heures environ le point le plus haut du sud-ouest de l’île. Au quart du parcours, la vue sur le Petit Piton dressé au bord de sa baie bleutée est une première récompense. Pour la suite, il faudra surtout compter sur soi, sa bouteille d’eau et son petit en-cas pour savourer l’effort. Une fois en haut, évidemment, la vue embrasse tout le sud-ouest de l’île, vers les villages aux maisons colorées, les baies et les anses découpées par l’océan Atlantique, la forêt, douce par ses teintes, dense par son abondance d’arbres et de plantes. Entre la prouesse physique et les images offertes, l’ascension du Gros Piton ne s’oublie plus. “Ô temps suspends ton vol!” Enfin, pas trop longtemps non plus, car il y a d’autres rendez-vous qui attendent le touriste à Sainte-Lucie.
Le long de la route côtière occidentale, en parfait état et où l’on circule à gauche, les paysages défilent comme autant de fenêtres avec vue sur le paradis: la mer, les plages de sable blanc, la côte découpée où se cramponnent montagnes et collines, les anses où se nichent des villages aux toits colorés et des maisons posées sur pilotis, les escarpements étonnants, témoins des triturations géologiques des temps anciens, les fumeroles de Sulphur Springs et de ses bassins d’eau chaude, Soufrière, ancienne capitale du temps où l’île était encore française jusqu’à ce que Napoléon Ier se perde dans sa soif de conquête, les piétons, croisés en chemin, au corps sculpté par le labeur au point de faire des envieux parmi les Nord-Américains et les Européens qui s’échinent dans les salles de gym perfectionnées des resorts du bord de mer.
Le vendredi soir, les uns et les autres peuvent confronter leur sens du rythme et du mouvement sur des musiques des Caraïbes en se laissant aller à des soirées dansantes, comme improvisées dans les rues d’Anse-La-Raye et de Gros-Islet, ou se contenter de savourer un poisson fraîchement pêché ou du poulet roti préparé sur place par les habitants. Idéal pour s’immiscer dans la vie locale.
Une visite de la plantation Morne Coubaril est une autre solution. Là, jusqu’à 3 000 esclaves ont travaillé pour la famille Devaux, qui garda la propriété jusqu’en 1966, près de deux cent cinquante ans après sa création. On y apprend tout sur la culture du cacao, du manioc et de la canne à sucre. Les installations, en état de marche, sont magnifiquement conservées, de même que la demeure coloniale, qui appartient aujourd’hui au puissant groupe martiniquais Monplaisir. Morne Coubaril est une vitrine pédagogique des traditions agricoles des Antilles. De vastes restaurants ouverts sur la verdure promettent aussi de bons moments gastronomiques le midi.
La vie locale, c’est aussi celle qui anime la capitale, avec ses écoliers en uniforme qui s’éparpillent joyeusement dans les rues de Castries quand la cloche a sonné, son marché où les produits locaux abondent, son ballet incessant de minibus qui filent dans toutes les directions de l’île, véritable réseau de transports en commun bon marché où l’on paye en sortant du véhicule, ses boutiques où l’on trouve l’essentiel davantage que des articles de luxe.
Le luxe, il est plutôt dans les resorts, installés au fond de baies toutes plus magnifiques les unes que les autres, notamment du côté de Rodney Bay, la ville résidentielle où quelques ambassades se sont installées, dominant la marina et les lotissements à l’américaine réservés aux couches aisées.
Mais depuis l’indépendance de la tutelle britannique, le 22 février 1979, tout en restant dans le Commonwealth, Sainte-Lucie s’est lancée dans un développement qui ne profite pas seulement à une minorité. L’enseignement est devenu obligatoire et les écoles ont été multipliées, un hôpital national est en cours de construction, le réseau routier s’est amélioré, mais l’agriculture a été supplantée par le tourisme, un tourisme qui, lui aussi est de moins en moins réservé à une minorité.